Un nouvel Art.--l'Osphrétique.

Les beaux-arts ont pour objet d'intéresser l'âme par l'intermédiaire des sens. La musique, par exemple, commence par flatter agréablement l'oreille, comme la peinture et la statuaire s'appliquent d'abord à charmer les yeux. Aussitôt leurs perceptions se communiquent à l'intelligence, pénètrent jusqu'à l'âme, éveillent des souvenirs, excitent des sentiments, et font naître des sensations aussi variées que vives et profondes.

Comment n'a-t-on pas cherché à agir de la même manière par l'intermédiaire de tous les autres sens? A la vérité, l'art culinaire a bien réussi parfois à inspirer quelques imaginations d'élite, sous l'influence de l'organe du goût; on connaît l'action plus ou moins poétique de certains produits de l'art qui intéressent directement le sens du toucher; mais comment se fait-il que le nez, organe si subtil, si impressionnable, qu'il saisit jusqu'aux moindres nuances des odeurs les plus délicates, n'ait jamais été l'objet de recherches analogues et le sujet d'un art approfondi? Comme si l'appareil nasal n'était pas susceptible d'éprouver aussi des sensations agréables ou pénibles, d'être une source d'affections, de jouissances, et capable de transmettre à l'âme des sentiments, des émotions de toute nature!

Je ne parle point de l'art ou plutôt du métier de parfumeur, que l'on ne peut guère comparer qu'à ceux du fabricant de couleurs ou du luthier, chargés de préparer les instruments, les moyens matériels de la peinture ou de la musique; je veux parler d'un art véritable, élevé à la hauteur de tous les autres, digne de tenir une place éminente parmi les ingénieuses conceptions de l'esprit humain, et ayant pour objet spécial les plaisirs, les jouissances du nez. Voilà, je l'espère, une idée neuve, féconde; et comme je tiens à honneur de l'avoir émise le premier, il est juste que j'entre dans quelques détails sur la marche que je voudrais imprimer aux développements de l'art nouveau que j'imagine.

Une scène d'Osphrétique.--Caricature par Cham.

Je voudrais donc qu'afin de l'appuyer avant tout sur les données positives de la science, des savants se missent à étudier les odeurs, comme on a étudié les sons du monocorde ou les nuances de l'iris, et qu'après avoir expérimenté l'action de toutes les odeurs sur l'organe olfactif, on en fit une classification raisonnée, méthodique, fondement d'une nouvelle science, qui serait à l'odorat ce que l'acoustique est à l'ouïe; ce que l'optique est à la vue, et qui prendrait naturellement le nom de rhénique (1).

Je voudrais ensuite que des artistes habiles soumissent les odeurs à toutes les combinaisons qui leur seraient inspirées par leur génie, leur caprice ou leur goût, afin d'arriver à découvrir les mille sensations que l'on pourrait en éprouver. Il ne serait pas plus difficile, sans doute, d'imaginer des procédés, d'inventer des instruments propres à agir sur le nez, qu'il ne l'a été de trouver les moyens d'impressionner les yeux ou les oreilles. On s'appliquerait à varier, à multiplier les sensations qui en dépendent, à étudier les oppositions et les contrastes, à presser ou à ralentir les moyens d'action, à éveiller, à exciter l'activité de l'organe, à porter son énergie jusqu'à l'exaltation, ou bien à le plonger dans une molle et langoureuse extase. De tout cela se composerait une sorte de poétique de l'art, dont les règles, les moyens, les artifices, s'appuieraient sur les meilleurs exemples, et l'on ajouterait ainsi, par l'intermédiaire du nez, une nouvelle série de jouissances à celles dont l'homme est déjà redevable à la création et aux perfectionnements des beaux arts.

On me permettra de donner également à cet art nouveau un nom grec, le plus euphonique possible: l'osmétique (2), ou l'osphrétique (3), par exemple.

Note 1: De rin, rinos, nez.

Note 2: De osmê, odeur.

Note 3: De osfrêsis, odorat.

L'un des premiers, des plus heureux résultats de cette découverte, serait de rendre à l'organe nasal une faculté dont il a été déshérité en quelque sorte par le hideux, le détestable usage du tabac. Car, remarquez bien que le tabac ne remplit pas uniquement, relativement aux narines, l'office d'un morceau de coton introduit dans les oreilles, ou d'un bandeau appliqué sur les yeux; mais, en même temps qu'il obstrue le nez, il démoralise l'odorat, le ruine, et finit par l'anéantir, sans compter tous les autres inconvénients qui se rattachent à son usage, pour soi comme pour les autres. L'attention des gens bien élevés une fois dirigée sur le nouvel art, donnera lieu à des habitudes plus convenables, plus décentes, fera rechercher tout ce qui peut contribuer aux plaisirs du nez, et éloigner avec plus de soin tout ce qui lui ferait éprouver des sensations désagréables. La découverte de toute odeur suave, vive ou fragrante, sera regardée comme un bienfait public; toute émanation suspecte sera repoussée avec l'horreur qu'inspire à nos oreilles une cacophonie, ou à nos yeux l'aspect d'un méchant tableau. Enfin le nez, rendu à ses destinées naturelles, viendra prendre parmi nos sens la place distinguée qu'il occupe déjà au milieu de la face humaine, son orgueil sera rehaussé par le sentiment de sa nouvelle importation et de la conquête qu'il aura faite d'une faculté trop longtemps ignorée ou méconnue.

Mais le plus solennel avantage qui en résultera pour la société tout entière, sera d'ajouter un lien de plus à ceux qui unissent déjà tous les hommes distingués, sous l'empire des talents et par la culture des beaux-arts. La mode une fois tournée vers cette nouvelle source de sensations et de jouissances, tous les esprits ingénieux, toutes les narines d'élite travailleront à l'envi à en accroître, à en propager les heureux résultats. Déjà j'entrevois, à une époque peu éloignée, le moment où les plaisirs du nez viendront se joindre à ceux des yeux et des oreilles pour ajouter aux douceurs de la vie sociale, au charme de nos réunions, à l'éclat, à la splendeur de nos fêtes. Des musées, des collections, des institutions publiques seront: consacrés au développement, à l'illustration de cette nouvelle conquête de l'intelligence humaine. Des concours seront ouverts, des prix seront décernés à ses perfectionnements: et en même temps que la faculté des Sciences fera de la rhénique l'une des branches de la physique générale, l'Institut verra s'élever une section d'osphrétique au sein de l'Académie royale des Beaux-Arts.

Et voyez-vous d'ici une séance du nouvel art s'annoncer à côté d'un concert, d'une représentation théâtrale, d'une exposition de tableaux ou d'objets d'industrie, nos salons se remplir de meubles et d'instruments destinés à flatter, à exalter notre organe nasal, à émouvoir, à exalter notre âme par l'intermédiaire de l'appareil olfactif? Le soir, entre l'audition d'une sonate, la lecture d'un drame, l'exhibition d'un album ou l'exécution d'une polka, nous aurons le morceau d'osphrétique, ravissant intermède qui délassera un moment nos yeux, notre esprit, nos jambes, nos oreilles, tandis que l'organe du goût, se reposant aussi de ses efforts gastronomiques, méditera sur les progrès de l'art culinaire le premier et probablement le dernier de tous les arts qui enchantent la vie.