Le Sacrifice d'Alceste.

(3e partie.--V. p. 297 et 314.)

Par une sombre et pluvieuse soirée de l'année 1793, un homme déjà sur le déclin de l'âge, revêtu du costume grossier d'un paysan, suivait un chemin étroit et encaissé qui allait rejoindre la grande route de Rennes. A côté de lui, marchait une jeune fille enveloppée d'une épaisse mante de laine brune. Tous deux s'avançaient avec peine dans ce sentier fangeux, que sillonnaient de profondes ornières. Le vieillard trébuchait à chaque pas dans ces cavités perfides que la vase et l'eau dissimulaient dans l'ombre, et comme incertain de la route qu'il devait suivre, s'arrêtait sans cesse en gémissant tout, bas, tandis que la jeune fille essayait en vain de le soutenir et de hâter sa marche.

«Mon Dieu! murmura-t-elle; pressons le pas! que deviendrions-nous si la nuit nous surprenait ici? Heureusement nous ne sommes plus éloignés de la ferme des Essarts, et sans doute nous y serons reçus.

--Dieu le veuille! répondit le vieillard d'un ton désespéré; car je ne serais pas en état d'aller plus loin, quoi qu'il puisse arriver.»

Et ils continuèrent leur route; mais plus ils avançaient, et plus elle devenait difficile. La jeune fille, dont l'énergie semblait avoir jusque-là soutenu son père, s'épuisait en vains efforts sur ce sol détrempé, où ses pieds s'enfonçaient et glissaient à chaque pas.

«Mon Dieu! dit-elle tout à coup avec un mouvement de terreur, voilà des chevaux!»

En effet, on entendait le bruit d'une troupe d'hommes à cheval galopant dans la vase, et à travers la brume et l'obscurité, on pouvait distinguer des uniformes, des plumets et des écharpes tricolores. Les deux voyageurs se rangèrent contre le talus; par un mouvement instinctif, la jeune fille se mit devant son père, comme pour le cacher et le protéger. L'un des cavaliers s'arrêta.

«Citoyens! cria-t-il, savez-vous ce qui s'est passé aujourd'hui au château de Larcy?

--Oui-da! répondit la jeune fille, avec un accent et dans un patois que l'étranger, penché sur le cou de son cheval piaffant dans la boue, semblait avoir peine à comprendre; le citoyen maire est venu au château pour arrêter les aristocrates, le baron et sa fille. Dame, ceux-ci se sont sauvés, et le château a été pillé: mais le vieux traître n'a pas été loin, car on dit qu'il a été arrêté et pendu à vingt pas du château.

--C'est bon! Adieu, citoyenne, cria le cavalier; et il partit au grand trot.

--Marchons vite! dit la jeune fille à voix basse en prenant le bras du vieillard; ceux-là sont trompés, tâchons de gagner la ferme avant d'un rencontrer d'autres.»

Ils sortirent enfin du bourbier et hâtèrent le pas. Le chemin devenait plus praticable, et bientôt ils atteignirent la ferme des Essarts. Ils pénétrèrent dans une arrière-cour déserte, et la jeune fille frappa à une petite porte que la fermière vint ouvrir d'un air étonné.

«Que demandez-vous? dit-elle.

--Un abri et une place au feu. Nous sommes égarés.

--Entrez,» répondit la fermière avec quelque hésitation; et elle les introduisit dans la salle où Dominique le fermier se chauffait au feu de l'âtre. Les deux voyageurs s'approchèrent de la haute cheminée afin de sécher leurs habits trempés de vase et de pluie.

Le fermier les examina quelque temps avec défiance.

«Où allez-vous donc comme cela, citoyens? dit il, enfin.

--Nous allons à Rennes, dit le vieillard, et nous voudrions trouver une voiture pour nous y conduire. En connaissez-vous quelqu'une par ici que nous puissions louer?

--Louer une voiture! répliqua Dominique, qui fit un mouvement au son de cette voix; et en même temps ses yeux s'arrêtaient sur les petites mains blanches et délicates que la jeune fille mettait devant sa figure pour se garantir de la flamme; et peut-être aussi pour se cacher; une voiture! répéta-t-il avec expression; ce n'est pas ainsi que voyage un paysan... pas plus que ces mains-là ne sont celles d'une paysanne! Qu'êtes-vous venus faire ici?

--Vous demander un asile, Dominique, répondit Mathilde on se découvrant, un asile seulement pour cette nuit!

--Mademoiselle Mathilde! s'écria la fermière en lui prenant les mains avec effusion.

--Grand Dieu! s'écria te fermier; vous ici! le baron de Larcy dans ma ferme!

--Oui... je suis poursuivi... et je vous demande de me secourir.

--Vous me demandez de me perdre! interrompit Dominique hors de lui; ne savez-vous pas que vous êtes hors la loi, et qu'il y a peine de mort pour tous ceux qui vous recèlent! Si l'on sait que vous avez mis le pied ici, moi, ma femme et mes enfants, nous sommes tous perdus! Sortez, sortez bien vite! Si vous restiez ici, je devrais vous dénoncer!

--Quoi! Dominique, répondit le baron avec calme, c'est ainsi que vous me recevez! Quel mal vous ai-je fait?

--A moi personnellement... aucun. On dit que vous avez appelé l'étranger et semé la guerre civile. C'est un crime... Moi, je ne m'en fais pas juge. Je vous dis seulement, sortez, allez ailleurs. Mais demandez à Bastien et à Gervais, demandez à Léonard ce que votre père, de triste mémoire, a fait aux leurs, et vous saurez pourquoi ils ont brisé la porte de votre château ce soir.

--Ainsi, reprit le baron d'une voix altérée, vous me refusez l'abri de votre toit pour une nuit. Et cette enfant, ajouta-t-il en montrant Mathilde, l'enveloppez-vous dans cette même haine, dans cette même vengeance?»

Le fermier parut hésiter

«Non, non! s'écria Mathilde. Mon père! avez-vous pensé que je pourrais vous quitter un moment?... Adieu Madeleine... Je ne vous en veux pas.»

Et elle tendit sa main à la fermière, qui se tenait appuyée contre le mur, les mains croisées sur sa poitrine. Madeleine prit sa main et la baisa en pleurant... puis les deux fugitifs se trouvèrent encore une fois seuls sur la route.

Toutefois, par un singulier contraste, cette dernière scène avait rendu au vieux baron toute son énergie. Ce coup, loin de l'abattre, l'avait relevé; et il s'achemina d'un pas beaucoup plus ferme vers la taverne du père Lartier, espèce d'auberge ouverte à tout venant, sur le bord de la route.

«Dans la foule, dit-il, on ne fera peut-être pas attention à nous, et nous pourrons faire marche pour une voiture.»

Il y avait, en effet, beaucoup de monde dans la salle; on y parlait très haut, et les deux fugitifs s'y glissèrent sans qu'on prît la peine de les regarder. Le baron demanda un pot de cidre et s'assit à une table isolée avec Mathilde. Au milieu de la salle, quatre ou cinq individus, armés de mauvais sabres et de pistolets rouillés, discouraient des événements de la journée, et se vantaient d'avoir pris part à la dévastation du château de Larcy.

«Par le sang Dieu! disait l'un, si j'avais attrapé le vieil aristocrate, je ne l'aurais pas laissé partir, moi, car je le connais bien.

--Sortons! dit Mathilde bas à son père.

--Où irions-nous? dit le baron. Que la volonté de Dieu soit faite!

--Tâchons de nous procurer au moins cette voiture sur-le-champ. Je vais parler à l'aubergiste. De la part d'une femme, la demande d'un chariot paraîtra toute naturelle.»

Mathilde se leva et alla trouver le père Lartier.

«Une charrette couverte, ma petite mère? dit-il. Ohé! Rousseau! cria-t-il en s'adressant à l'orateur de la bande, veux-tu louer ton chariot pour un voyage de Rennes, aller et retour?

--Ce ne serait pas de refus, dit Rousseau; mais cela dépend du prix, quoi!

--Eh bien, tenez, ma petite mère, continua l'aubergiste, voilà votre homme. Faites, votre affaire avec lui si vous pouvez.»

Mathilde s'approcha, non sans quelque répugnance, de cet individu, véritable figure de bandit qui lui inspirait une terreur profonde. Rousseau sembla s'en apercevoir, et, tout en l'examinant avec attention, se mit à débattre avec elle le prix de sa voiture.

«Mais après tout, citoyenne, il faut voir d'abord si elle vous convient, dit-il enfin. Venez avec moi sous la remise, et je vais vous la montrée.

--Comment, sacrebleu! dit l'un des voisins, tu vas louer notre chariot, Rousseau, et pour aller à Rennes? Ne sais-tu pas qu'il nous le faut pour partir demain à midi?»

Tous les autres, avertis alors de ce qu'il s'agissait, firent chorus et se levèrent à la fuis.

«Mais si on le paie bien! cria Rousseau. Venez avec nous, parbleu! et nous conclurons tous ensemble le marché.» Mathilde était trop avancée pour reculer sans danger. Réunissant tout son courage, elle sortit au milieu de ces hommes à demi gris, et se dirigea vers la remise, espère de hangar adossé contre le mur de la cour.

A ce moment, un grand et bel homme, revêtu d'un uniforme de capitaine républicain, parut sur le seuil de l'auberge. Il s'arrêta un moment et jeta un coup d'œil rapide tout autour de la salle, que le départ des chenapans qui l'encombraient un moment auparavant laissait presque vide; puis il entra, et on fit lentement le tour, examinant avec attention toutes les personnes qui s'y trouvaient. Cet examen effraya singulièrement le baron de Larcy, qui, à chaque fois que le capitaine s'arrêta devant lui, ne put s'empêcher de tressaillir et de tourner la tête.

«Que voulez-vous, capitaine? dit l'aubergiste.

--Un pot de cidre et deux verres sur cette table, dit l'officier. Parbleu! père Robineau! ajouta-t-il en frappant rudement sur l'épaule du baron, ne me reconnaissez-vous pas? Il y a une heure que je vous cherche.»

Le baron leva la tête, stupéfait... et poussa un cri étouffé: c'était Nathaniel de Keraudran.

«Ah! ah! dit Nathaniel en posant sa main sur la sienne et en la serrant fortement, il paraît que vous ne vous attendiez pas à me voir. Mais nous allons boire un coup avant de partir... Où est votre fille?

--Elle est en marché pour louer un chariot, répondit le baron d'une voix altérée par l'émotion.

--C'est inutile maintenant, répliqua Keraudran avec le même sang-froid. J'ai ma voiture, et vous monterez derrière, père Robineau. Ah ça, que fait donc votre fille?...

--Elle est dans la remise à voir la voiture, dit Lartier, qui apportait le cidre.

--Je vais la chercher, reprit Keraudran. Buvez un coup en m'attendant, père Robineau, c'est moi qui paie.»

Et il sortit vivement, se dirigeant vers la remise indiquée. En approchant, il entendit des voix animées, des plainte» étouffées...

«Après tout, disait Rousseau, pour une petite aristocrate, tu fais bien la mijaurée!... Aimes-tu mieux que nous te fassions couper la tête? Choisis vite. Parbleu! tu n'en mourras pas de cette fois...»

Ces hideuses paroles eurent à peine frappé les oreilles de Keraudran, qu'il s'élança vers la porte pour l'ouvrir... Elle était barricadée... Sans perdre un temps précieux pour chercher à l'enfoncer, il courut à l'étroite ouverture qui servait de fenêtre, la franchit rapidement et sauta dans la remise.

Cette soudaine apparition déconcerta les bandits. Ils reculèrent de surprise, et, dans leur trouble, Mathilde, éperdue, palpitante, put s'échapper des mains de Rousseau, qui déjà l'avait saisie, et courut se blottir derrière son défenseur.

«Ah! tas de bandits! lâches coquins! cria Keraudran en agitant son sabre avec fureur, vous vous mettez cinq contre une femme! Attendez, sang Dieu! et je vous en ferai passer l'envie!»

Mais les mauvais drôles étaient revenus de leur première surprise; et, à la clarté de l'unique chandelle qui fumait sur le sol, piquée dans une bobèche-brûle-tout de fer, ils virent aussitôt que Keraudran était seul.

«Parbleu! il n'est pas mauvais, le militaire! s'écria Rousseau avec un éclat de rire ironique. C'est-à-dire qu'il la voudrait à lui tout seul, le godelureau. Mais, patience! aux derniers les restes.

--Oh! je vous en conjure! s'écria Mathilde en se précipitant vers lui, qui que vous soyez, défendez-moi!

--Voyons! répéta Rousseau, accepte, ou file.»

Et il tira le sabre; tous les autres Limitèrent.

«Ah! vous vous mettez toujours cinq contre un, lâches que vous êtes!... Eh bien!... tiens!»

Et, du premier revers, il abattit Rousseau à ses pieds. Les autres poussèrent un cri de fureur et fondirent tous ensemble sur lui. Une mêlée terrible s'ensuivit. Keraudran, acculé dans l'angle de la remise, et couvrant Mathilde de son épée et de son corps, se défendait comme un lion contre les quatre assaillants. Par un coup heureux, il en mit un second hors de combat. Mais la partie était encore trop inégale. Déjà blessé, il allait infailliblement succomber.

«A moi, à moi, Jacob! criait-il en se battant en désespéré, à moi!

--Voici, voici, capitaine!» répondit son domestique Jacob, paraissant à la lucarne, portant un pistolet d'arçon de chaque main.

Mais, dans cette furieuse mêlée, la lumière avait été foulée aux pieds, et Jacob ne distinguait rien dans l'obscurité.

«Où êtes-vous, capitaine? cria-t-il.

--Ici! répondit Keraudran avec un cri de triomphe. Feu partout!»

Jacob déchargea coup sur coup les deux pistolets au hasard. Keraudran profita de la frayeur des assaillants pour courir à la porte et tâcher de l'enfoncer ou de l'ouvrir.

Le bruit des coups de feu avait retenti jusque dans la salle de l'auberge.

«Qu'est-ce que cela? dit Lartier avec terreur. On se fusille!... C'est ce maudit Rousseau qui fait des siennes, sùr!»

A ce moment Keraudran parut, couvert de sang, ses vêtements déchirés, son épée nue à la main, et tenant encore embrassée Mathilde à demi évanouie.

«Ah! tas de chouans que vous êtes! cria-t-il d'une voix terrible, vous attirez donc chez vous les officiers de la république pour vous mettre dix contre un et les assassiner! Sang Dieu! dès demain, infâmes brigands! je vous fais fusiller jusqu'au dernier!

--Monsieur l'officier!... citoyen capitaine!... répétait Lartier éperdu, ce n'est pas moi... ce n'est pas nous..

--Qu'on se taise; et qu'on obéisse! interrompit Keraudran. Trois chevaux de réquisition à ma voiture, et pas de raisons! On part dans cinq minutes.»

Quelques instants après, Mathilde, Nathaniel et le baron de Larcy partaient au galop pour le château de Keraudran, où ils arriveront sans accident.

Une fois au château, il fallut se conduire avec prudence, en attendant qu'il fût possible de se procurer des passe-ports. Le baron de Larcy passa pour jardinier, sous le nom de Robineau, et Mathilde pour femme de chambre Ils se montraient au reste le moins possible, et attendaient avec impatiente le moment où ils pourraient fuir à l'étranger sans péril.

Un matin, Nathaniel se trouvait seul lorsque Jacob entra tout effaré.

«Capitaine! s'écria-t-il, savez-vous ce qu'on dit? On va faire une perquisition ici!

--Et pourquoi? demanda Keraudran, pâlissant à cette terrible nouvelle.

--On prétend que vous cachez dans le château des gens mis hors la loi. C'est un des mauvais garnements que vous avez si bien écharpés là-bas qui vous a dénoncé. On sera ici dans une heure.

--Eh bien! qu'ils viennent! répondit Keraudran avec sang-froid. Tiens-toi à la porte d'entrée pour les recevoir.»

Aussitôt qu'il fut sorti, Keraudran courut chercher le baron de Larcy et Mathilde. Il les enferma dans une espèce de petit cabinet secret placé près de son alcôve, et attendit tranquillement les délégués de la commune. Quelques instants après, le maire entra. Il était seul et sans écharpe.

«Vous n'attendiez pas ma visite sans doute, citoyen capitaine? dit-il à Keraudran.

--Je vous recevrai toujours avec plaisir, citoyen maire; vous pouvez en être certain d'avance.

--Peut-être. Mais, aujourd'hui, les moments sont précieux. Vous donnez asile dans votre château à des ennemis de la république.

--Comment? Vous êtes trompé, citoyen maire, et...

--Non, non; je suis certain de ce que j'avance Vous cachez ici le baron de Larcy et sa fille, qui sont hors la loi. Nos renseignements sont sûrs, et vous le nieriez en vain. Mais avant de venir ici, comme maire, remplir un devoir sévère, bien qu'indispensable, j'ai voulu vous voir encore une fois comme ami, vous prévenir du danger, et vous supplier de vous y soustraire.

--Je vous en remercie bien sincèrement C'est une marque d'intérêt que j'apprécie comme je le dois. Mais ce danger n'existe pas, et...

--Je vous ai déjà dit qu'il était inutile de nier. Soyez persuadé que je ne viens pas ici chercher des renseignements et tirer parti de votre confiance. Je n'ai plus rien à apprendre. C'est pour vous, monsieur de Keraudran, que je viens aujourd'hui. Vous connaissez la rigueur de lois. Or, j'ai pour vous une haute estime. Je sais que vous êtes dévoué aux principes de la révolution, que vous avez pris les armes pour défendre la patrie, et que vous ne seriez pas homme à déserter devant l'étranger le drapeau que vous avez choisi. Je comprends aussi le sentiment qui vous porte à donner asile au baron de Larcy. Ce serait donc pour moi une peine bien vive d'être obligé de vous envelopper dans la même poursuite comme ennemi de l'État, et je viens vous supplier de me l'épargner.

--Comment cela, monsieur le maire? répondit Keraudran. Je sais que le gouvernement de la république ne se fait pas faute aujourd'hui de soupçonner et de poursuivre ses plus fidèles serviteurs. Mais je ne vois pas comment je pourrais me soustraire à une poursuite que rien ne justifie à mes jeux. Ce serait m'avouer coupable, et...

--Pour Dieu! monsieur de Keraudran, interrompit le maire avec une certaine agitation, je vous ai parlé avec trop de franchise pour que ces détours puissent vous paraître encore nécessaires. Le baron de Larcy et sa fille sont chez vous. Je vais faire dans quelques instants une perquisition dans le château; je sais où les prendre; je les prendrai... et je vous arrêterai en même temps comme complice... Je le dois... et je le ferai. Or, l'arrestation, c'est la mort. Eh bien!... faites, quand je viendrai, que les coupables ne soient plus au château... Renvoyez-les. Notre perquisition sera inutile, et nous vous lierons nos excuses.»

Il y eut un moment de silence... de silence terrible pour les deux réfugiés, ou plutôt pour la seule Mathilde, car elle s'était rapprochée de la porte secrète, et, l'oreille sur la serrure, elle avait pu saisir le sens de cette conversation. Le baron de Larcy n'avait rien entendu.

«Je le sais, monsieur le maire, répondit Keraudran; l'arrestation... c'est la mort. Mais je ne redoute ni l'une ni l'autre.»

Il y eut un second silence. Le maire reprit après quelques instants, d'une voix altérée: «Je n'accepterai pas encore cette réponse pour votre dernier mot. Vous réfléchirez, monsieur de Keraudran, je l'espère. Je vous en conjure, ne sacrifiez pas votre vie par un dévouement inutile à ceux mêmes que vous voudriez sauver. Votre vie est précieuse, capitaine. La république n'a pas trop de défenseurs comme vous, d'officiers éclairés, instruits, qui puissent guider ses enfants qui n'ont encore que le courage sans étude et sans expérience. Je crois servir mon pays en même temps que mon amitié en insistant auprès de vous comme je le fais, capitaine... Soyez seul au château dans une heure d'ici... Je vous en conjure une dernière fois!

--Je vous remercie, monsieur le maire... et je vous dis adieu! répondit Keraudran d'une voix émue. Je compte vous revoir dans une heure... et vous saurez alors que je sais me conserver pour la république. Au revoir.»

Et il le reconduisit à la porte en lui serrant la main. Mathilde, anéantie de terreur, tomba sur un siège en se cachant le visage entre les mains. Presque aussitôt, Keraudran ouvrit la porte du cabinet. Il était excessivement pâle, mais calme.

«Je viens vous rendre la liberté, dit-il en souriant. La réclusion n'a pas été longue.

--Non, répondit le baron; cependant, je commençais à m'inquiéter.

--Capitaine! dit Jacob, qui parut à la porte; il est sorti!

--Bien!... Écoute, Jacob!»

Et il alla avec lui dans l'antichambre. «Nous avons six chevaux dans l'écurie?

--Oui, capitaine.

--Bon! Fais-les seller tous les six. L'andalous portera une selle de femme.

--Bien, capitaine.

--Prends ton uniforme... ainsi que Vincent et Robert. Les pistolets aux fontes, et des munitions. Nous aurons à en découdre.

--Bon! capitaine.

--Ils vont venir pour nous arrêter dans une demi-heure... nous leur passerons sur le ventre.

--Oui, capitaine,

--Bien; en selle, dans la cour d'honneur.

--Suffit, capitaine.

Keraudran courut revêtir son uniforme et s'armer, et il rentra presque aussitôt. Larcy fit un cri de surprise.

«Nous allons faire une petite promenade, dit-il avec nn sourire, et, pour vous déguiser, je vous apporte cet uniforme; vite, mon cher baron, l'habit sera peut-être un peu étroit, mais à la guerre comme à la guerre. Vous ne mettrez qu'un bouton sur deux; il suffit que le ceinturon tienne à la taille et que l'épée ne tienne pas au fourreau.

--Comment! s'écria le baron, sommes-nous menacés?

--Ah! Nathaniel! dit Mathilde en courant à lui; que voulez-vous faire!

--Vous conduire hors du château... mais je ne vous laisserai pas seuls. Vite, vite, baron, le temps presse... Je cours rejoindre mes gens et je vous attends dans la cour... Mathilde, votre cheval est sellé.»

Il descendit, donna ses ordres, vérifia si les armes étaient en bon état:

«Enfants! dit-il à ses trois soldats; ces pékins de municipaux doivent venir dans une heure nous empoigner pour nous couper le cou le lendemain. J'ai trouvé que c'était bon pour des moutons, d'endurer sans regimber cette petite cérémonie, et mon avis est de passer préalablement notre sabre dans le ventre de quelques-uns de ces gredins-là pour leur apprendre à vivre.

--Bravo, capitaine! crièrent les trois hommes; comptez sur nous!

--Ainsi, attention au commandement... et marche!» Quelques minutes après, la petite troupe, ayant Mathilde à cheval au milieu d'elle, sortit du château et prit un sentier couvert pour gagner la grande route.

«Où allons-nous? demanda Mathilde.

--A Paris! dit Keraudran, le voyage est long, mais nous ne pouvons aller ailleurs...

Halte! interrompit une voix; vous n'irez pas à Paris, citoyen Keraudran!» Et le maire, revêtu de son écharpe parût au milieu du sentier. «Je vous arrête!

--Halte!» repartit Keraudran; et il vit, au même moment, un peloton d'une cinquantaine d'hommes qui se développa et coupa la route en avant et en arriéré. «Ah! ah! murmura-t-il tout bas, cela se complique.--Eh! pourquoi nous arrêtez-vous dans notre promenade militaire, monsieur le maire? Nous sommes tous de loyaux serviteurs de la république, engagés volontaires sous ses drapeaux. Nous, prenez-vous pour des chouans, par hasard?»

Le maire alors se mit à lire l'acte qui mettait hors la lui le baron de Larcy et sa fille, et somma les cavaliers, au nom de la loi, de se rendre. Pendant ce temps Keraudran dit bas et rapidement à Jacob:

«Mon garçon... guide à gauche, et au commandement de Charge! va me sabrer ce grand benêt au pantalon rayé... fais-toi suivre par Vincent et Robert.--Écoutez, papa Larcy, ferme sur les étriers... et suivez-moi, chargez comme vous avez fait à Fonteney; je réponds du reste.» En même temps il prit la bride du cheval de Mathilde: «Fermez les yeux, Mathilde, dit-il, et tenez-vous aussi bien que possible.»

Le maire répétait sa sommation

«Il suffit, monsieur le main-, dit Keraudran à haute voix; mais un capitaine ne donne pas son épée; quand on la veut... on vient la prendre. Tenez!... et il la tira du fourreau.--Enfants! l'arme hors du fourreau!» ajouta-t-il. Tous l'imitèrent, et Keraudran lit le geste de tendre son sabre au maire, qui s'avança avec confiance pour le prendre. En même temps les soldats de la commune, partageant cette sécurité, reposèrent leurs armes, «Charge à fond!» cria Keraudran d'une voix de tonnerre; et repoussant le maire de côté sans le blesser, il lança son cheval sur le peloton en face de lui.

Surpris par cette attaque imprévue, inexpérimentés d'ailleurs dans le maniement des armes, les soldats de la commune n'eurent pas le temps de croiser la baïonnette, ils furent sabrés et enfoncés. Les six cavaliers leur passèrent sur le corps et continuèrent leur course au galop dans le sentier, au milieu des coups de fusil que les miliciens, revenus de leur première stupeur, tiraient sur eux en les poursuivant en desordre.

«C'est notre bataille de Fornoue, baron! s'écria Keraudran en riant; notre victoire nous permet de fuir...»

Il terminait à peine cette phrase qu'une balle vint frapper l'andalous que montait Mathilde. L'animal, blessé à mort, se cabra et s'abattit.--Keraudran poussa un cri terrible et, arrêtant brusquement son cheval, reçut Mathilde entre ses bras et l'empêcha d'être entraînée par la chute de sa monture. Elle resta debout.

«Vite! vite! lui dit-il en la soulevant; mettez votre pied sur le mien et sautez sur mon cheval.»

Mathilde, tout étourdie de sa chute, hésitait, presque sans comprendre. Les cris des soldats lancés à leur poursuite redoublaient, et les halles sifflaient autour d'eux. Ses compagnons, emportés par la rapidité de leur fuite, étaient déjà loin.

«Vite! ou nous sommes atteints! répéta Keraudran avec terreur. Par un effort désespéré, il enleva Mathilde et la plaça devant lui sur son cheval, puis il reprit sa course. Mais son cheval, fatigué par cette double charge, trébucha sur ce chemin difficile et s'abattit.

«Nous sommes perdus! dit Mathilde, et c'est moi qui vous perds, Nathaniel! Laissez-moi et fuyez.»

Keraudran, sans l'écouter, piqua son cheval et le releva. En même temps Jacob accourait, le sabre et le pistolet au poing.

«Charge pour délivrer le capitaine! cria-t-il; mort aux chouans! «Et, tirant coup sur coup ses pistolets, il abattit les deux premiers poursuivants; les autres s'arrêtèrent effrayés, croyant qu'il arrivait du renfort aux cavaliers. Keraudran profita du moment et partit au galop. Bientôt ils furent hors de vue. Ils marchèrent toute la soirée et toute la nuit. Au lever du soleil ils étaient loin et hors de danger; on acheta, à la première ville, un nouveau cheval pour Mathilde, et ils continuèrent leur route.

Ils arrivèrent ainsi sans accident, mais non sans alarmes, à Paris; et le premier soin de Keraudran fut de chercher à se procurer des passe-ports pour l'étranger. Il y parvint, non sans peine ni sans péril; il en obtint pour deux personnes, qu'il devait accompagner jusqu'à la frontière.

Il conduisit en effet Mathilde et son père jusqu'à la limite allemande, et là il fallut se séparer. Mathilde, pâle et tremblante, reçut, presque sans les comprendre, les adieux de Keraudran.

«Quoi! Nathaniel... vous me quittez! dit-elle enfin.

--Sans doute, répondit-il avec émotion; cela peut-il vous surprendre? je pense que cette séparation est pour vous sans regret... J'espère que vous serez plus heureuse que la première fois, et qu'ainsi que vous l'aviez désiré, elle sera sans retour.

--Nathaniel!» mais elle pâlit encore plus lorsqu'il tira de son sein la lettre qu'elle lui avait écrite.

«C'est vous qui l'avez dit, continua-t-il, et probablement vous savez tenir ce que vous avez promis?

--Oh! Nathaniel! s'écria Mathilde fondant en pleurs et se jetant dans ses bras; pardonnez-moi, j'étais aveugle, j'étais folle! c'est à vous, à vous seul que je dois la vie... Vous avez donné trois fois la vôtre pour la mienne: à l'auberge de Lartier, à Keraudran, dans le sentier... que dis-je? depuis le jour où vous vous êtes dévoué pour nous sauver, à chaque heure, à chaque instant vous avez joué votre tête. Nathaniel cette vie que lu m'as rendue... je n'en veux plus sans toi!

Alors... Mais, interrompit brusquement mon oncle Antoine, toutes ces histoires se ressemblent au dénouement, et tu dois savoir que Keraudran épousa Mathilde. Tu dois même, tout enfant, avoir vu la comtesse de Keraudran qui te donnait des dragées. C'était une fort aimable femme, que j'ai revue avec bien du plaisir; mais j'avoue que je ne lui parlai jamais de notre voyage à la ferme, et elle ne m'en parla pas davantage: seulement son amitié me prouva qu'elle n'avait pas oublié comment il s'était terminé. Quant a ce pauvre Keraudran, tu sais qu'il fut emporté à Leipzig par un boulet... à mes côtés. L'armée y perdit un bon général, et moi un ami bien cher... Après tout, il n'a pas eu le malheur de devenir vieux, ce qui est une triste chose, quand on a été jeune.

Maintenant... concluons, dit mon oncle Antoine après un moment de silence. Nous voyez bien que si mon ami Nathaniel n'eut pas la force d'accomplir ce sacrifice volontaire auquel Alceste se résigne dans Euripide, ce n'était ni faute d'amour, ni faute de courage, ni faute de dévouement, il prouva depuis qu'il avait tout cela. Pourquoi donc fit-il ensuite ce qu'il ne put faire d'abord? et pourquoi devons nous parier cent contre un que, dans des circonstances semblables, tout homme en ferait autant à sa place?--C'est que, dans le dévouement de celui qui donne sa vie pour sauver l'objet aimé des flammes de l'incendie, ou bien qui joue sa tête pour le préserver du danger qui le menace, il y a toujours quelque chose qui l'encourage et le soutient. Et ce quelque chose... c'est l'emblème de l'humanité, c'est le fond de la boîte de Pandore, c'est... l'espérance!»

D. Fabre d'Olivet.