Tir fédéral de 1844.
Bâle, 12 juillet 1844.
Mon cher directeur,
Que m'apprenez-vous? Des six dessins que je vous avais envoyés, trois se sont égarés en route; vous les retrouverez, je l'espère, et vos abonnés ne perdront rien pour attendre. Puisse ma lettre avoir une meilleure chance (1)!
Note 1: Note du directeur. Ces dessins s'étaient égarés, mais ils nous arrivent à l'instant même. Nous les publierons dans un prochain numéro avec la fin de la lettre de notre correspondant.
J'ai fidèlement rempli vos instructions. J'ai tout vu, tout entendu, et si ma qualité de citoyen français et de Parisien ne m'a pas permis de disputer le prix aux vainqueurs, du moins j'ai assisté chaque jour de visu et de auribus aux diverses cérémonies qui ont signalé cette fête mémorable. Mes yeux et mes oreilles ont grand besoin de repos, je vous assure, mais avant d'aller prendre des bains d'air sur les sommets des hautes alpes des Grisons, je veux accomplir ma promesse et vous adresser une relation exacte et complète du grand tir fédéral de Bâle.
Un mot d'introduction. Je serai court; rassurez-vous.
La confédération suisse ne forme pas une nation proprement dite; ses vingt-deux cantons se composent en effet de trois peuples distincts, dont les mœurs, la langue, la religion, les lois, sont entièrement différentes; aussi les dissensions intestines provoquées à dessein par des partis remuants auraient bientôt pour résultat infaillible de détendre et de rompre même le lien fédéral, si d'autres causes non moins influentes ne venaient pas sans cesse le resserrer. Quelque danger qu'elle coure, la confédération suisse ne périra pas; le bon sens et le patriotisme de la majorité des habitants feront toujours avorter les tentatives coupables des éternels ennemis de la liberté et de la nationalité des peuples, qui veulent diviser pour régner. Partout l'élite de la population s'efforce de développer autant que possible l'esprit d'association; partout des sociétés se fondent dont le but est de réunir sous un même toit et à la même table, dans un intérêt commun, tous les membres de la grande famille helvétique.
Encore une petite préface, s'il vous plaît. Avant le tir, plusieurs sociétés générales avaient tenu leurs réunions annuelles. En venant à Bâle le 18 juin, j'ai assisté à Lausanne à celle des officiers de l'armée suisse. Peut-être nous autres Parisiens, blasés sur les émotions patriotiques, pensons-nous parfois que les Suisses aiment un peu trop à manger, à boire, à discourir, à se promener et à tirer leur carabine en société. Ces mœurs naïves les honorent, et, loin d'en rire, je les admire avec émotion et je souhaite toujours un pareil ridicule à mes chers compatriotes.
Malgré l'ouverture prochaine du tir fédéral, 500 officiers de toutes armes s'étaient rassemblés les 16 et 17 juin dans le chef-lieu du canton de Vaud.--Le 16, après avoir procédé à la réception des députations, on s'est promené sur le lac et on est allé faire une fort agréable collation à Vevey. Le 18 était le jour des discours et du dîner. Les discours ont eu lieu dans la cathédrale et le dîner à Montbenon, sous une tente élégamment décorée. Les orateurs ont lu des mémoires ou soutenu des discussions sur des questions militaires. Les convives se sont régalés avec appétit de mets et de vins excellents. Ce banquet offrait un magnifique spectacle. Au delà des poteaux qui soutenaient la tente, et des beaux arbres qui l'entouraient, le spectateur ravi apercevait, comme dit M. Victor Hugo, «cette magnifique émeraude du Léman, enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent.--Les dents d'Oche ne mordaient aucun nuage.» Même auteur.
Au dessert, des tostes nombreux ont été portés. Après celui de M. Druey, conseiller d'État, tous les assistants ont chanté en chœur un hymne composé tout exprès pour la circonstance par le poète de Lausanne, M. Porchat, sur une des plus belles mélodies de Grétry. Les chants se sont ensuite prolongés pendant une partie de la soirée. A l'hymne de M. Porchat ont succédé des couplets de M. Hœgger, de Genève; des strophes allemandes de M. Nessler, professeur au gymnase de Lausanne; et enfin des chansons patoises d'une originalité remarquable. Ce magnifique paysage, «le plus beau dont l'œil humain puisse être frappé,» a dit Jean-Jacques Mousseau, l'air des montagnes si pur et si doux, cette musique militaire qui accompagnait les chants patriotiques, ces coups de canon tirés par intervalles, et que répétaient au loin les échos du Jura et des Alpes, cette foule si joyeuse, si animée, et pourtant si calme, tout cela avait produit sur moi une impression dont je jouissais avec bonheur, et m'avait disposé on ne peut mieux en faveur de la solennité nationale à laquelle j'allais me rendre.
De Lausanne passons donc sans transition à Bâle; élançons-nous d'un seul bond de la rive droite du lac de Genève sur la rive gauche du Rhin. Cette ville, d'ordinaire si calme et si triste, elle est plus animée, plus gaie que Régent's-street ou que le boulevard de Gand. On a peine à la reconnaître! Que dit ce crieur dont je ne comprends pas le patois? Nous sommes au 29 juin, veille de la fête, il est huit heures du soir, et 1,000 personnes environ errent dans les rues de la ville sans pouvoir trouver un logement. On fait connaître leur embarrassante position à tous les habitants. Et cependant les journaux annoncent depuis quelques jours «que le comité des logements a trouvé moyen de loger environ 3,240 carabiniers à des prix modiques, à savoir: 500 gratis, sous des tentes, 170 chez des particuliers, sur la paille, à 2, 2 1/2 et 3 batz; 100 dans des lits, à la caserne, pour 3 à 6 batz; 2,000 chez des particuliers, dans des lits, à 5--20 batz, et 170 pour le prix de 25 à 40 batz.»
Heureusement pour moi, mon titre de rédacteur de l'Illustration m'avait assuré une chambre très-confortable chez le plus aimable de tous les hôtes. Qu'il en reçoive ici mes remerciements. Pourquoi m'a-t-il défendu de divulguer son nom? C'est un secret qui me coûte à garder.
Le tir fédéral n'avait pas eu lieu à Bâle depuis 1827. L'établissement du chemin de fer d'Alsace, l'amélioration de toutes les voies de communication, la création de nouveaux moyens de transport, auraient suffi pour attirer cette année, dans ses murs, un nombre d'étrangers triple de celui qu'elle y avait reçu il y a dix-sept ans, mais cette fête annuelle devait être précédée d'une fête séculaire, la célébration du quatrième anniversaire de la «bataille de Saint-Jacques. Qui n'a lu dans Muller le récit de ce mémorable sacrifice, comparable à celui qui a immortalisé les Thermopyles? Le 26 août 1444, 1,500 Suisses confédérés attaquèrent près de Saint-Jacques 8,000 Armagnacs, et ils se battirent contre eux jusqu'à ce qu'ils tombassent, percés de coups mortels, sur les cadavres de leurs ennemis. 1,458 périrent vaincus à force de vaincre, dit Æneas Sylvius; 32 guérirent de leurs blessures, et 10 seulement cherchèrent leur salut dans la fuite; leurs compatriotes les bannirent de la Suisse. Le dauphin de France, qui depuis fut Louis XI, commandait les bandes mercenaires des Armagnacs. La valeur des confédérés lui inspira un tel respect, qu'il se hâta de conclure la paix, et que des lors il résolut de prendre des Suisses à son service. Un monument de pierre a été élevé par les Bâlois, en 1824, en commémoration de la bataille de Saint-Jacques.
A quatre heures du matin, le 30 juin, je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. C'était le premier signal de l'ouverture de cette double fête. Deux heures après, les clochers de la cathédrale firent, selon le programme officiel, «entendre leurs plus beaux accords»; mais au son des cloches,--douce surprise!--se mêlaient les voix d'un chœur nombreux de chanteurs postés au haut des tours. A sept heures, ce concert fini, toutes les cloches de la ville annoncèrent le service divin qui devait avoir lieu dans les quatre principaux temples. Laissant, quant à moi, les acteurs de la fête se réunir sur la place de la cathédrale, je me rendis avec une foule considérable hors de la porte d'Æschen, le long de la route où devait passer le cortège.
Ce cortège ressemblait un peu à tous les cortèges passés, présents et futurs; mais il offrit plusieurs particularités curieuses qui méritent une mention. Il se composait d'une telle quantité d'artilleurs, de sapeurs, de fantassins, de corporations, de carabiniers, qu'il mit près de trois heures à défiler. Regardons-les passer et n'en disons rien; mais remarquez, je vous prie, le corps des cadets artilleurs de Bâle, c'est-à-dire trente jeunes gens de quinze à dix-huit ans, avec de petites capotes, de casquettes rouges et blanches et deux petites pièces de canon parfaitement propres et bien montées. Cette artillerie en miniature est suivie d'une infanterie lilliputienne qui consiste en quatre sapeurs sans barbe, un tambour-major tout petit, une dizaine de tambours dont la taille est proportionnée à celle de leur chef, et cinq pelotons de vingt hommes. Le plus âgé de ces soldats n'a pas quinze ans. Ce sont les écoliers du collège de Bâle organisés militairement comme dans la plupart des cantons suisses: veste ronde en toile grise, pantalon blanc, casquette verte avec broderie écarlate, buffleteries noires, un sac, un fusil, un sabre et une giberne, tel est l'uniforme, telles sont les armes de ces charmants petits fantassins qui paraissent assez difficiles à discipliner, et qui n'observent pas la consigne de silence dans les rangs.
En avant des autorités municipales marchait en outre un géant vivant vêtu du costume national du moyen âge, et tout bardé de fer. Enfin, deux hommes d'une taille et d'une constitution moins extraordinaires, également vêtus du costume suisse du moyen âge, suivaient la musique du bataillon de la landwehr, portant d'énormes gobelets en forme de cornes garnis d'argent.
Ces gobelets, dont la vue piquait vivement ma curiosité, devaient jouer un grand rôle dans les cérémonies prochaines. Je les suivis longtemps des yeux; mais ils franchirent le seuil de l'enceinte réservée dont l'entrée était interdite aux étrangers. Que se passa-t-il alors dans ce sanctuaire? Mon hôte me l'apprit le lendemain; on prononça des discours, on inaugura une table de marbre sur laquelle sont gravés les noms des capitaines et le nombre de soldats morts à la bataille de Saint-Jacques, et les autorités de Bâle offrirent aux confédérés des autres cantons, dans ces coupes étranges, le vin d'honneur, le schweitzerblut, le sang suisse, qui croît à l'endroit même où succombèrent les héros de 1444.
Ces cérémonie» achevées, je revins à Bâle avec le cortège. On se rendit d'abord à l'hôtel de ville, où les membres du gouvernement, entourés du corps d'officiers bâlois, reçurent le comité central du dernier tir fédéral de Coire, les présidents des sociétés de tir cantonales et le comité d'organisation du tir fédéral actuel. Quelques coupes du vin d'honneur furent bues de nouveau à la prospérité de la patrie, et on se dirigea alors vers la Schützenmatte, en français la place du tir.
Pour se rendre à la Schützenmatte, on passe par le faubourg Saint-Paul, élégamment décoré, à l'extrémité duquel se trouve la porte du même nom, flanquée d'une haute tour crénelée; c'est la plus belle porte de Mâle. Arrivé sur le boulevard extérieur, on voit de loin flotter les flammes blanches et rouges au haut des mâts qui entourent l'enceinte du tir.
L'immense emplacement du tir fédéral, avec toutes ses dépendances, occupe une superficie de 160,000 mètres carrés; toutes les constructions sont de style gothique et en bois, mais un léger badigeon grisâtre leur donne l'apparence d'un édifice en pierre de taille. Au milieu se trouve une vaste enceinte de 66,000 mètres carrés, dans laquelle on pénètre par un arc de triomphe à trois arcades, dont les deux entrées latérales sont surmontées de tours crénelées, hautes de 17 mètres, et flanquées chacune de quatre tourelles octogones. La largeur totale de cette construction est de 22 mètres, et dans l'intérieur des deux ailes, des escaliers conduisent à des espèces de chambres servant de gîte à soixante hommes de service. Après avoir passé sous une voûte de 6 mètres de profondeur, vous vous trouvez sur une vaste place formant un carre oblong d'une longueur de 230 mètres sur une largeur de 196, et sur laquelle 10,000 hommes peuvent circuler commodément. A l'extrémité opposée à l'arc de triomphe se trouve un simple portique en cloison, également à trois arcades. De chaque côté de ce portique, ainsi que de l'arc de triomphe, s'élève une espèce de château fort octogone, de 23 mètres de diamètre, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et surmonté d'un belvédère crénelé à deux balcons. Deux de ces constructions, celles voisines de la galerie des tireurs, servent de cafés-restaurants pouvant contenir chacun 5 à 600 personnes. Dans une troisième on a établi au rez-de-chaussée le corps de garde de la milice, au premier étage, une salle de délibération pour les comités, enfin la quatrième, lieu de dépôt pour les pompes à incendie, offre en même temps une chambre de repos aux marqueurs.
Porte d'entrée du tir fédéral.
A droite se prolonge, sur une longueur de 200 mètres sur 21 de largeur, et percée de 42 croisées ogivales, la vaste galerie des tireurs. Au milieu de cette galerie, un portique flanqué de tourelles, orné des armes des 22 cantons et de peintures représentant la bataille de Saint-Jacques, renferme la caisse et le bureau fédéral. Vis-à-vis du tir et dans les mêmes proportions, mais avec une largeur presque triple, est établie l'immense cantine ou salle à manger dont on admire la belle et solide charpente; aux quatre angles, les constructions octogones sent reliées avec les extrémités du tir et de la cantine par des galeries servant de bazars et de bureaux. Mais le principal ornement de la grande cour, c'est le pavillon des prix d'honneur, en forme de croix, élégante chapelle où le jour pénètre de tous côtés, à travers de hautes et sveltes fenêtres en ogive aux gracieux ornements, et du centre de laquelle s'élance, à une hauteur de 30 mètres, une tour surmontée de la statue colossale d'un guerrier du moyen âge (Hermann Seevogel, de Bâle), armé de toutes pièces et portant l'étendard fédéral. Un balcon circulaire couronnant le milieu de la tour est destiné à recevoir les drapeaux des sociétés locales; sur un autre, placé plus haut, sont plantés ceux des sociétés cantonales. Sept fontaines distribuées sur les différents points de l'enceinte fournissent de l'eau en abondance.
Mais les dessins que je vous envoie vous donneront une idée plus exacte que mes descriptions de toutes ces merveilles.
Le cortège introduit dans l'enceinte, on arbora le drapeau fédéral au sommet du pavillon des prix; des acclamations universelles se mêlèrent alors à une salve de 22 coups de canon; puis les drapeaux des cantons et des sociétés particulières furent successivement élevés sur les galeries inférieures.
Il était trois heures quand ces diverses cérémonies se terminèrent. Depuis le matin tous les assistants jeûnaient. Au signal donné, chacun se précipita vers la salle à manger du tir, qui avait fait publier depuis quelques jours dans les journaux la note suivante:
«La salle à manger, construite sur la place où se fera le tir, a 400 pieds de long, 160 pieds de profondeur, 41 pieds de haut; la façade a une longueur de 160 pieds, et un péristyle d'environ 13 à 16 pieds, qui renferme deux bureaux et deux escaliers conduisant aux galeries des dames.
Pavillon des drapeaux et des prix.
«Cette immense salle peut contenir commodément autour de 153 tables, 4,500 personnes et au moins 4,000 près de la tribune des orateurs. Le bâtiment a trois pignons couverts de papier d'asphalte. Pour son achèvement, il a fallu 70,000 pieds cubes de bois de construction, 200,000 pieds carrés de planches, 20,000 lattes doubles, 20,000 lattes à tuiles, 25 quintaux de clous, une grande quantité de vis et de crochets.
«La façade est surmontée de 16 petites tours, de 36 à 51 pieds d'élévation, garnies de moulures, d'armoiries et d'ornements ciselés en bois.
«Les besoins journaliers pour le dîner sont évalués à environ 4,400 livres de bœuf, 2,200 livres de veau, mouton et porc, 4,200 livres de pain. Il a été commandé 25 quintaux de charcuterie et 50 sacs de pommes de terre.
«Les fournitures de légumes qui proviennent des environs de Colmar, commenceront le 29 juin par le chemin de fer. Les provisions en vins s'élèvent à environ 420,000 bouteilles de vin destiné aux arquebusiers, 14,500 bouteilles de vin d'honneur, parmi lesquelles se trouvent 2,400 bouteilles véritable sang-suisse, 1,000 bouteilles de vin de Champagne, 1,000 bouteilles de vin de Bordeaux, 1,000 bouteilles d'Yvorne, 600 bouteilles de vin de Margraviat de 1753, 500 bouteilles de Neuchâtel, 500 bouteilles de vin du Rhin, 500 bouteilles de vin de Bourgogne, 300 bouteilles de Xérès et Malaga, et 1,000 cruchons d'eau de Selters.
«Les dîners sont préparés par un chef de cuisine, aidé de 5 cuisinières, 3 pâtissiers et 4 trancheurs; 10 personnes sont chargées de la préparation des légumes, 22 autres ont soin de la vaisselle. Le service dans l'intérieur de la salle à manger est dirigé par 200 sommeliers en uniforme, dont 180 en activité et 20 en réserve.
«L'administration de la cave est confiée à un surveillant en chef et 4 surveillants en sous-ordre, et celle de la cuisine, à 2 surveillants en sous-ordre et 6 aides.
«Les tables seront couvertes de linge damassé blanc et gris, confectionné dans les fabriques des cantons de Berne, d'Argovie et de Thurgovie.
«Les commandes en vaisselle faites jusqu'au 1er mai s'élèvent déjà à environ 400 soupières, 1,706 plats, 700 saladiers, 300 moutardiers, 20,000 assiettes, 10,000 verres à vin, 300 verres à vin de Bordeaux, 200 verres à vin du Rhin dits Ræmer, 600 salières, 5,000 couteaux et fourchettes, 5,000 cuillers, 350 cuillers à ragoût, et 200 couverts à trancher.»
Le Stand, Salle du tir fédéral.
Il devait y avoir, comme vous le voyez, beaucoup d'élus dans ce paradis; toutefois le nombre des appelés était si considérable, qu'il me fut impossible de trouver une place; j'avais le numéro 12,587. Je retournai donc à Bâle, mourant de fatigue et de faim, mais bien résolu, mon cher directeur, à remplir mon devoir jusqu'au bout, dussé-je en mourir, me promettant d'assister le lendemain à l'ouverture du tir, qui était annoncée pour six heures.
(La fin à un prochain numéro.)
Inauguration de l'Éclairage au Gaz sur la place
Saint-Marc, et Fête de la Tombola, à Venise (8 juin 1844).
Inauguration de l'éclairage au gaz et tombola sur la place Saint-Marc, à Venise.
Venise eut longtemps la réputation d'une ville de plaisir. Outre son carnaval, qui attirait les étrangers de toute l'Europe, un grand nombre de réjouissances périodiques y étaient célébrées, presque toutes ennoblies par le souvenir des événements auxquels elles devaient leur origine.
La plus grande pompe était surtout déployée dans les cérémonies politiques, notamment dans celle où chaque année, le jour de l'Ascension, le doge, monté sur le Bucentaure, entouré de la noblesse, accompagné de toutes les gondoles de Venise, allait épouser la mer, aux yeux de tous les ambassadeurs étrangers, qui semblaient, par leur présente, reconnaître cette prise de possession. Le gouvernement lui-même s'appliquait à multiplier les fêtes et les spectacles, ingénieux qu'il était à occuper et à distraire une population plus disposée à tenir compte des soins donnés à ses plaisirs que des concessions faites à son indépendance.
Enfin ce n'était pas une institution purement, frivole, que cet usage habituel du masque, dédommagement nécessaire de l'inégalité qui existait entre les diverses classes de la population de Venise. A la faveur du masque, un sénateur en robe, en grande perruque, venait s'asseoir devant une table entourée de personnages marqués comme lui, et tenait la banque, comme il aurait présidé un tribunal. Cette fureur du jeu était plus générale à Venise qu'ailleurs, parce que le gouvernement se croyait intéressé à l'encourager, et que, dans les premiers temps, la banque était établie sur la place publique. A diverses époques, la ruine éclatante de beaucoup de familles fit interdire les jeux de hasard; mais cette prohibition ne fut jamais que momentanée.
Nous retrouvons encore aujourd'hui comme un souvenir et un dernier vestige de cet ancien usage dans la Tombola, espèce de loterie qui se tire annuellement, et de jour, pendant le carnaval, sur la place Saint-Marc, et dont les produits reçoivent une destination charitable et mieux appropriée aux besoins moraux de notre siècle. Cette année, pour la première fois, la Tombola n'a pas été tirée à l'époque, ordinaire; elle a été ajournée jusqu'au samedi 8 juin, afin de donner quelque solennité à l'inauguration de l'éclairage par le gaz de la place Saint-Marc, et le tirage a eu lieu de nuit.
La Tombola est faite par les soins de l'administration des établissements de bienfaisance publique, et au profit de ces établissements. On distribue un nombre considérable de billets, ou cartons de loterie, absolument comme au loto. Celui qui a un quaterne gagne 600 zwanziger, ou livres autrichiennes (la livre autrichienne vaut 87 centimes); celui qui a un quine gagne 800 livres, et le joueur assez heureux pour marquer les quinze numéros inscrits sur son billet gagne la Tombola, qui est de 2,000 livres. Comme le nombre des gagnants est très-faible, l'argent payé par l'administration est peu de chose, et une grande partie de la recette reste pour les pauvres. Ainsi, dans la dernière Tombola, 40,000 billets environ ayant été pris, ont donné 40,000 livres; et comme il n'a été gagné que trois quaternes et deux tombola, l'administration n'a eu que 5,800 livres à payer aux gagnants.
La cérémonie a commencé le 8 juin à neuf heures du soir, sous la présidence de la commission des établissements de bienfaisance placée sur une estrade élevée en avant de l'église Saint-Marc. Sur cette même estrade étaient la roue de fortune, l'enfant qui tirait les numéros et trois trompettes.
Un coup de trompette annonçait le tirage de chaque numéro, qui était ensuite annoncé par des crieurs distribués aux quatre coins de la place, et affiché en haut de deux tribunes, en même temps que sur une tour carrée, construite au milieu de la place et surmontée d'une urne. Sur les quatre faces de cette tour on appliquait de gros chiffres indiquant les numéros au fur et à mesure qu'ils sortaient: ceux-ci étaient à demeure. Autour des numéros régnait une double rangée de becs de gaz. Quand un quaterne était gagné, on allumait on feu de Bengale, et au son de la musique militaire, le gagnant venait faire vérifier sur l'estrade son billet, pour toucher l'argent le lendemain. Toute la place était couverte de monde, et offrait un curieux spectacle par la variété des costumes pittoresques de Grecs, à Arméniens, etc. Une ligne double de troupes maintenait le bon ordre.
Le gaz était employé depuis huit ou dix mois dans les magasins des galeries; mais la municipalité ne l'avait pas encore utilisé pour l'éclairage de la place. De chaque coté, trois colonnes s'élèvent surmontées d'une couronne d'où jaillit la flamme du gaz, et du milieu de chaque arcade des galeries s'avance un très-long bras de fer supportant une lanterne. La façade de la cathédrale est éclairée par trois de ces lanternes, une dans chacun des intervalles qui séparent les grandes portes.
La soirée du 8 juin s'est terminée par un feu d'artifice tiré au jardin public de Napoléon, sur la lagune, au milieu de la mer. Du quai des Esclavons et de la Piazzetta, tous ces feux rouges et bleus qui se réfléchissaient dans les eaux, formaient, avec les gondoles illuminées, un magnifique tableau.
Le jeudi précédent avait eu lieu la régate, ou course des gondoles dans le grand canal.