Chronique musicale.

Les Quatre Fils Aymon, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. de Leuven et Brunswick, musique de M. Balfe.

Ces quatre fils Aymon sont d'invention toute moderne, et n'ont rien de commun avec ceux d'autrefois. D'abord, ils sont Bretons, et les autres étaient Gascons. Quel rapport y a-t-il entre un Gascon et un Breton, je vous le demande?

Je crois pourtant qu'Yvon, le vieux majordome de ces illustres chevaliers, doit avoir voyagé souvent devers la Garonne, et qu'il a bu plus d'une fois de l'eau de ce fleuve, qui, on le sait, a la propriété de monter au cerveau et d'inspirer les inventions hardies et les fables ingénieuses. Vous allez en juger, et je m'en rapporte à vous.

Théâtre de l'Opéra-Comique. Les Quatre Fils Aymon, 3e acte.--Beaumanoir, M. Chollet; Olivier, M. Mocker; Richard, M. Emon; Allard, M. Sainte-Foy; Renaud, M. Giraud; Yvon, M. Hermann-Léon; Hermine, madame Dacier; Claire, madame Potier; Yolande, madame Félix; Églantine, madame Sainte-Foy.

Le vieux duc Aymon est mort depuis un an, et, par testament olographe, il a ordonné à ses quatre fils de partir aussitôt après sa mort, de prendre chacun une direction différente, de ne revenir qu'au bout d'une année, et d'ouvrir alors seulement un vieux bahut qui renferme leur héritage. Renaud, Olivier, Richard et Allard ont obéi ponctuellement à leur père, et Yvon est resté pendant toute l'année dans le vieux château, qu'il commande seul et qu'il administre à son gré.

Toute la fortune de la famille étant sous les scellés, au fond du bahut, Yvon n'avait pas un sou vaillant pour passer cette longue année. Mais c'est un serviteur fidèle, courageux et intraitable à l'endroit de l'honneur des Aymon. Il a pris sur-le-champ un parti qui coupait court à toutes les difficultés. Il a congédié toute la garnison et tout le domestique du château, gardant seulement avec lui une vieille servante. Puis il a levé le pont, baissé la herse, et s'est tenu renfermé dans le vieil édifice, refusant obstinément la porte à tout étranger, pèlerin ou chevalier errant assez malavisé pour y venir frapper. On a pu trouver les Aymon peu hospitaliers, mais on n'a pu dire, du moins, qu'ils n'avaient que de l'eau à boire, et c'est à quoi il tient par-dessus tout. C'est là qu'il place l'honneur de la famille. Chacun entend l'honneur à sa manière.

Pour mieux faire illusion sur ce point, il parcourt toutes les nuits, sa lanterne à la main, les remparts et les fossés du château, criant d'une voix de tonnerre: «Sentinelles, prenez garde à vous!» de façon à faire hurler tous les chiens et à tenir en éveil tous les manants du voisinage.

Cependant il a vécu pendant toute l'année des légumes du jardin, des goujons et des poules d'eau du fossé. J'avoue qu'il est un peu maigre; mais l'embonpoint de dame Gertrude fait honneur à ce régime philosophique.

Tout à coup le cor se fait entendre à la poterne, et sonne la fanfare des ducs Aymon. Ce sont les quatre voyageurs qui arrivent. D'abord ils chantent un quatuor; puis ils demandent à déjeuner, Allard surtout qui a toujours faim. Mais Yvon n'a pas de quoi se présenter honnêtement au marché.

«Mettez la main à l'escarcelle, messeigneurs.--Mettons la main à l'escarcelle. «Chacun met la main à l'escarcelle, et n'y trouve rien. Ce qui prouve l'éternelle vérité du vieil adage: Pierre qui roule n'amasse pas de mousse. Mais Yvon sait son Walter Scott sur le bout du doigt, et n'est pas homme à rester a quia pour si peu. Il descend dans le village et avise un manant attablé qui va procéder à l'autopsie d'un pâté comme on n'en voit guère à la Roche-Aymon.--«Ce pâté est à nous, manant; le gibier qu'il contient a été tué sur nos terres.»--Et il s'en empare. Puis il rencontre une oie, lui passe délicatement une flèche au travers du corps, et paie la propriétaire d'un délicieux calembour: «--Qu'appelez-vous votre oie, la mère? C'est une oie sauvage: la preuve, c'est qu'elle s'est sauvée à mon approche.»--A de pareils arguments un vassal n'a rien à répliquer.

Pendant que l'oie est à la broche, on procède à l'ouverture du bahut, où doivent être entassées tant de richesses. Hélas! on n'y trouve qu'une feuille de papier où le défunt a griffonné quelques lignes de sa main ducale: «Mes enfants, j'étais miné de la tête aux pieds quand j'ai quitté ce monde, et je n'ai rien à vous laisser que ma bénédiction. Je vous la donne. Aimez-vous toujours, et soyez bien sages, etc., etc.» On est toujours prodigue de morale, quand on n'a pas autre chose à donner. Les quatre frères, édifiés et attendris, chantent de nouveau un quatuor. Mais le sort les poursuit de toutes les manières, et il est écrit qu'ils ne déjeuneront pas.

Qui se présente en si bel équipage, et accompagné de si gente damoiselle? C'est le sire de Beaumanoir, curieux et affamé. A lui le rôti, à lui le pâté conquis par Yvon avec tant d'audace: l'honneur de la famille le veut ainsi. Mais il veut avant tout savoir ce que renfermait le coffre précieux scellé avec tant de soin--«Des sommes incroyables», répond Yvon, toujours pour sauver l'honneur de la famille. D'ailleurs, il a deviné du premier coup que le Beaumanoir n'est si curieux que parce qu'il a une fille à marier.

«Mais, dit le comte, une fortune partagée entre quatre héritiers se réduit à rien.

--C'est vrai, répond le majordome, qui n'est jamais en défaut; mais sur les quatre, trois sont morts à la guerre. C'est l'aîné qui hérite du tout.

--Quel bon parti pour ma fille!» s'écrie Beaumanoir, qui est avare.

Il n'a pas seulement une fille, mais trois nièces, dont il est le tuteur. Il les a mises au couvent: quand elles auront pris le voile, leur fortune, qui est immense, lui appartiendra. En attendant, il dit qu'elles n'ont rien, pour éloigner les épouseurs. Mais Hermine, qui est une honnête fille, déclare tout net à son père qu'elle ne se mariera que lorsque ses trois cousines seront pourvues; c'est un vœu qu'elle a fait dans les trois chapelles les plus révérées du pays. Remarquez, je vous prie, qu'elle aime en secret messire Olivier, l'aîné des Aymon, celui-là même que son père veut lui faire épouser. Rare exemple de désintéressement et d'abnégation, qui mérite bien qu'on lui pardonne quelques peccadilles!

Le fait est que durant ce voyage, entrepris, sans que son père en sût rien, dans un but si louable, elle a eu d'étranges aventures. Elle a rencontré successivement Renaud, Richard et Allard, leur a fait à tous trois les yeux doux, leur a tourné la tête, et a reçu leur hommage, leur foi et leur anneau. Elle a donc, de compte fait, quatre amants, et c'est beaucoup pour une fille de bien. Heureusement elle a autant d'esprit que d'amants, et se tire de ce cas embarrassant avec une dextérité merveilleuse.

Elle écrit à chacun des trois frères: «Trouvez-vous à tel endroit à minuit; je m'y rendrai voilée. Nous irons ensemble chez un ermite des environs qui est prévenu et qui nous mariera.» Chacun est exact au rendez-vous. Elle arrive à l'heure dite, menant par la main ses trois cousines, place Claire auprès de Renaud, Yolande auprès d'Allard, Églantine auprès de Richard, et expédie les trois couples vers trois ermitages différents.--Que d'ermitages il doit y avoir en Basse-Bretagne!

Puis, son vœu étant accompli, elle met sa main dans celle d'Olivier. Qui est bien attrapé? Le Beaumanoir, dont les complots très-peu délicats sont déjoués, et les espérance» déçues. Voyez son air penaud et sa mine piteuse, quand Hermine lui présente ses trois nièces, qu'il croyait bien loin, et ses trois neveux, dont il vient de faire l'acquisition sans le savoir, et permettez-moi de terminer ici ma narration, que le dessinateur de l'Illustration s'est chargé de compléter.

Vos yeux, en la voyant, saisiront mieux la chose.

Aussi bien, ne me reste-t-il plus rien à vous dire.

Je me trompe, il me reste à parler de la musique de M. Balfe, et c'est beaucoup.

M. Balfe a mêlé à cette action si importante et si pleine d'intérêt les plus fines harmonies et les plus suaves cantilènes. La mélodie y coule à grands flots, facile, naturelle et surtout originale. Il suffît, pour le prouver, de l'air d'Yvon, qui sert d'introduction à l'ouvrage, et des couplets que le même personnage chante au troisième acte: si ce dernier morceau n'était pas signé Balfe, on le croirait de l'auteur des Huguenots.

Il y a, au second acte, un charmant duo, chanté par Hermine et Olivier, et un autre plus remarquable encore, que le public a fait répéter à la première représentation. C'est un duo bouffe, et du meilleur style, il est plein d'intentions comiques, et tout pétillant de fines saillies. Le finale de ce second acte offre aussi une phrase très-fraîche et très-distinguée, et l'on est forcé d'admirer l'audace de l'auteur, qui n'a pas craint de la répéter six fois. Il était sûr qu'on ne s'en lasserait point.

L'air chanté par Hermine, au troisième acte, est très-remarquable, il est formé de trois parties opposées d'intention et de caractère; toutes trois sont traitées avec la même verve et le même esprit. Mais quelle science d'harmoniste et quelle habitude de manier les voix n'a-t-il pas fallu pour écrire les trois quintettes du premier acte, où figurent quatre ténors, et celui du second acte, où l'on entend quatre sopranos manœuvrer si aisément, et avec tant de grâce! Un reconnaît bien, à ce dernier morceau, que M. Balfe a fait ses premières armes en Italie!

Signalons, en finissant, le début de M. Hermann-Léon, acteur intelligent, chanteur très-agréable, et qui occupera bientôt à l'Opéra-Comique le rang le plus distingué.