Maroc.
REPRISE DES HOSTILITÉS SUR LA FRONTIÈRE ALGÉRIENNE.--ASSISTANCE ACCORDÉE A ABD-EL-KADER PAR L'EMPEREUR ABD-EL-RAHMAN.--MISSION DU COMTE DE MORNAY (1832) ET DU COLONEL DE LA RUE (1836).--FORCES MILITAIRES DE MAROC.
Départ du prince de Joinville du port de Toulon.
Les agressions hostiles des Marocains n'ont pas cessé sur la frontière occidentale de l'Algérie. Le combat du 30 mai (V. l'Illustration, t. III, p. 217), a été suivi, le 15 juin, d'un second engagement, qui est venu brusquement rompre une conférence pacifique entre le général Bedeau et le lieutenant de l'empereur de Maroc. El-Guennaoui. Cette nouvelle insulte exigeait de promptes représailles. Le 19, un corps français, sous les ordres de M. le maréchal Bugeaud, est entré, sans coup férir, à Ougda, petite ville ou bourgade protégée par une grande kasbah ou forteresse. Après une occupation de vingt-quatre heures, il est revenu au camp de Lalla Maghania, emmenant environ 200 familles originaires de Tlemcen, et empressées de retourner dans leurs foyers, d'où Abd-el-Kader les avait arrachées violemment.
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Soldat de la garde noire de l'empereur de Maroc, par E. Delacroix. |
Soldat marocain, par E. Delacroix. |
Dans la conférence avec El-Guennaoui, le général Bedeau avait demandé, au nom de la France, qu'Abd-el-Kader fût chassé du territoire marocain, ou forcé d'y vivre en simple particulier, et de se retirer dans la province du Maroc, de l'autre côté de l'Atlas, dans la ville que lui désignerait l'empereur; que les contingents des tribus fussent dissous et renvoyés chez eux: enfin, que les forces régulières de l'empereur sur la frontière fussent employées à y rétablir la tranquillité et à en éloigner Abd-el-Kader. A ces demandes, Guennaoui répondit par la prétention de limiter la frontière algérienne à la rive droite de la Tafna. Cette prétention, qui n'avait jamais été précédemment élevée, est contraire à l'état des choses sous les Turcs, ainsi que le constatent les emplacements occupés jadis par leurs camps (voir la carte); et par conséquent la France ne saurait à aucun titre l'accueillir. Entre les deux États, la frontière a longtemps été la Moulouvah.
L'expédition d'Ougda n'a pas cependant mis un terme aux provocations des Marocains. Le 3 juillet, ils ont de nouveau attaqué une de nos colonnes sur la Haule-Mouïlah, et le maréchal Bugeaud a acquis la certitude qu'Abd-el-Kader était présent au combat. Ces provocations réitérées sont une véritable déclaration de guerre.
On assure même qu'une dépêche télégraphique du maréchal, parvenue mardi dernier au gouvernement, annonce qu'il lui est impossible de demeurer plus longtemps sans répondre avec énergie aux hostilités, qui deviennent générales sur la ligne, et presse avec instance renvoi des régiments de cavalerie qu'en lui a annoncés, et dont le premier détachement est déjà embarqué.
Au surplus, si les hostilités du Maroc contre notre domination en Algérie n'ont éclaté ouvertement que cette année, ses hostilités occultes et indirectes remontent aux premiers temps mêmes de notre conquête.
Dés 1841, l'empereur Abd el-Rahman chercha à s'emparer de Tlemcen, et c'est dans la crainte que toute la province ne tombât entre les mains de ce voisin puissant, que le général Clausel fit occuper la ville d'Oran le 4 janvier 1832. En même temps, le colonel d'état major Auvray fut envoyé vers l'empereur pour sommer ce prince de respecter le territoire algérien, comme étant une dépendance de la France. Le colonel Auvray ne dépassa pas Tanger, où il fut retenu par le gouverneur de la province, rependant la cour de Maroc promit d'évacuer la province d'Oran, et de ne plus se mêler des affaires de la régence; mais cet engagement ne fut pas respecté.
Lorsqu'il s'agit, bientôt après, d'imposer des beys tunisiens aux provinces de Constantine et d'Oran, les principaux chefs de cette dernière envoyèrent une députation à Muley-Abd-el-Rahman, pour l'inviter à venir prendre possession de la province menacée. Au nombre des personnages chargés de cette mission, figuraient les chefs des Douairs et des Zmélas, et à leur tête Mustapha-ben-Ismael et El-Mezari, devenus ensuite deux de nos plus fidèles serviteurs; ils furent accompagnés par les chefs de Tlemcen, parmi lesquels se distinguait au premier rang Ben-Noona, institué plus tard par l'empereur kaïd de Tlemcen.
Muley-Abd-el-Rahman accepta avec empressement la proposition qui lui était faite, et se hâta d'envahir le territoire algérien avec une armée de 12,000 hommes, commandés par Muley-Ali, son neveu, et un autre chef appelé Bel-Amri. Le premier prit possession de Tlemcen et de ses environs; le second s'avança jusqu'à Miliana, d'où il fut repoussé par le bey Hadj-el-Sghir, et alla s'installer à Médéah.
Le successeur du général en chef Clauzel, M. le duc de Rovigo, écrivit au consul général de France à Tanger, pour l'engager à faire à ce sujet des remontrances à l'empereur de Maroc; mais cette négociation secondaire vint bientôt se fondre dans celle que dirigea M. le comte Charles de Mornay, envoyé extraordinaire de la France.
Notre, peintre célébré, M. Eugène Delacroix, faisait partie de cette mission. Nous devons à l'obligeance de cet artiste les deux dessins que nous publions aujourd'hui, ainsi que quelques autres que nous nous proposons de publier prochainement.
M. de Mornay informa le duc de Rovigo, par dépêche datée de Méquinez, le 4 avril 1832, que le gouvernement marocain, renonçait d'une manière positive à ses prétentions sur la ville de Tlemcen et sur les districts environnants, dépendant de l'ancienne régence d'Alger. En conséquence, l'empereur de Maroc s'engageait à ne plus entrer dans les démêlés que nous pouvions ou pourrions avoir à débattre avec les habitants de ces contrées, qu'il reconnaissait appartenir maintenant à la France. Enfin, la conduite du bey Amri était reconnue blâmable et contraire aux traités, et il était rappelé avec les chefs marocains placés sous ses ordres.
Forcé ainsi de renoncer à agir directement sur la régence d'Alger, l'empereur de Maroc voulut du moins exercer une influence occulte dans les affaires de la province d'Oran, qu'il espérait réunir tôt ou tard à son empire. A cet effet, il se mit des lors en relations intimes avec le jeune Abd-el-Kader, qui commençait déjà à briller d'un certain éclat dans cette contrée, et qui, à raison de son âge, lui parut devoir se soumettre à son ascendant avec plus de docilité que les autres chefs. Outre cela, il existait entre eux une espèce de lien de parenté, l'un et l'autre se disant chérifs ou descendants du prophète. Abd-el-Kader, en homme habile, accepta le patronage qui lui était offert, se réservant de l'employer à son propre agrandissement.
Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, Abd-el-Kader a jusqu'ici tenu, vis-à-vis de l'empereur, la conduite d'un vassal. C'est le nom de ce prince qu'il a fait constamment invoquer dans la khotha (prière pour le souverain) récitée dans les mosquées soumises à son autorité; c'est à ce prince qu'il a successivement fait hommage des cadeaux qu'il a reçus de la France, après le traité conclu avec le général Desmichels, le 26 février 1834, et le traité de la Tafna, du 30 mai 1837; c'est à lui aussi qu'il a souvent envoyé, soit les prises qu'il faisait sur nos colonnes, comme à la suite de l'affaire de la Maeta, soit même les prisonniers qu'il enlevait à nos alliés indigènes, entre autres notre bey de Médéah en 1836, Mohammed-Ben Hussein, mort en prison à Ougda. En retour de ces actes de soumission, Abd-el-Kader a tiré jusqu'à ce jour du Maroc ses principales ressources en armes et en munitions, qui lui ont permis de continuer la lutte soutenue par lui avec une persévérance si opiniâtre depuis douze années.
L'assistance donnée par Muley-Abd-el-Rahman à Abd-el-Kader, et surtout la présence de 5,000 Marocains dans les rangs de notre ennemi aux combats des 20 et 27 janvier 1836, après la prise de Tlemcen, nécessitèrent l'envoi d'une nouvelle mission auprès de l'empereur. Elle fut, confiée à M. le colonel de La Ruë, aujourd'hui maréchal de camp. Cet envoyé, qui, dans le cours de sa mission, ne déploya pas moins de modération que de fermeté, obtint, comme M. de Mornay, les mêmes protestations d'amitié, les mêmes désaveux de toute participation à des menées hostiles, les mêmes assurances du désir de maintenir la bonne harmonie et la paix entre les deux États voisins. Mais ces assurances, ces protestations ont eu la valeur des premières; les relations ont continué entre l'empereur et l'émir sur le même pied que par le passé, et des secours de toute nature n'ont pas un instant cessé d'être envoyés à notre ennemi, jusqu'à ce que les choses en soient venues à l'agression ouverte du 30 mai dernier.
L'Illustration a déjà donné quelques détails sur le Maroc (t. III, p. 185); nous les compléterons successivement par d'autres que de nouvelles recherches nous ont procurés. Nous les emprunterons en grande partie à deux intéressants mémoires inédits, l'un de M. le capitaine du génie Durci, envoyé par l'empereur Napoléon auprès de l'empereur Muley-Sliman, et admis par celui-ci en audience solennelle le 18 août 1808; l'autre de M Adolphe de Caraman, alors lieutenant au corps royal d'état-major, qui a visité une partie du Maroc pendant les mois d'avril, mai et juin 1825. Comme dans ce gouvernement stationnaire les années apportent fort peu de changements à la configuration du pays, à son organisation politique et militaire, ces mémoires ont tout le mérite d'un travail récent et parfaitement exact, à en croire le témoignage impartial de ceux qui ont parcouru pendant ces dernières années les contrées décrites par MM. Burel et de Caraman.
Les forces militaires du Maroc sont difficiles à apprécier! Tout homme, au besoin, est soldat et monte à cheval pour courir au combat. Deux espèces de troupes recrutent l'armée: les premières, que l'on peut appeler troupes provinciales, sont, à la demande de l'empereur, envoyée et entretenues par les tribus les plus voisines du théâtre des opérations militaires. La seconde espèce de troupes, la garde impériale, appartient plus particulièrement à l'empereur, qui les tire de certains cantons et de certaines tribus, où tout enfant mâle est soldat en naissant, possède des terres, jouit de quelques privilèges et touche une gratification annuelle. Ces troupes forment le noyau et l'élite de toutes les expéditions. Leur effectif était, en 1808, de 36,000 hommes, répartis, avec leurs femmes et leurs enfants, sur divers points de l'empire, savoir:
18,000 noirs, à Méquinez, à Maroc, à Salé et divers petits forts;
8,000 Oudayas, autour de Fès;
2,000 Keïrouanis autour de Fès;
3,000 Id. à Tanger et aux environs;
2,000 Id à Larrach et aux environs;
1,000 Id. à Tarndant et Mogador;
2,000 Id. auprès des gouverneurs et des
pachas pour lever la dîme impériale.
Les Keïrouanis sont, suivant toute probabilité, d'après l'étymologie de ce mot, les descendants des familles venues originairement de Keïromin, la première ville où se sont établis les musulmans à leur arrivée en Afrique.
Les noirs étaient autrefois bien plus nombreux; ils furent réunis en corps, vers 1690, par Muley-Ismaël, qui, fatigué de l'inconstance de ses troupes nationales, en acheta une partie, s'en lit donner plusieurs milliers à titre de dîme et de présents, et en porta le nombre jusqu'à cent mille. Devenus assez puissants après la mort de ce prince, arrivée en 1727, pour vouloir disposer du trône, comme les cohortes prétoriennes le faisaient à Rome, ils s'attirèrent la haine des nationaux, à laquelle Muley-Abdallah les sacrifia le premier. Les persécutions continuèrent contre eux jusqu'en 1780, que Sidi-Mohammed les fit désarmer, et leur assigna des terres dans des contrées différentes et éloignées. Dans le cours de moins de soixante ans, les 100,000 noirs de Muley-Ismaël se réduisirent ainsi à environ 18,000. Ce sont encore les meilleures troupes de l'empire Cette garde noire ne compte guère plus maintenant que 10 à 12,000 hommes.
Les Oudayas, nommés aussi garde blanche, établis à Fès depuis plusieurs siècles, étaient devenus en quelque sorte les janissaires du Maroc, disposaient du parasol, insigne de la puissance impériale, faisaient et défaisaient les sultans. Ils servirent d'abord avec dévouement le souverain actuel et en reçurent beaucoup de faveurs; mais, pendant les années 1830 et 1831, ils se révoltèrent, et l'empereur fut obligé de les assiéger dans le nouveau Fès. Ce siège dura six mois, après lesquels les Oudayas durent se rendre à discrétion, faute de vivres. L'empereur leur a fait grâce de la vie; et, au lieu de les exterminer, comme Mahmoud fit des janissaires, il s'est borné à les licencier, et à les disperser dans les différentes parties du Maroc.
(La suite à un prochain numéro.)
On connaît l'espèce vaudevilliste: c'est une race prodigue et affamée qui dépense beaucoup, non pas toujours de son propre esprit et de sa propre imagination, mais le plus souvent de l'imagination et de l'esprit des autres. Il est vrai que par l'énorme consommation de vaudevilles qui se fait sur les théâtres de Paris, il n'y a pas de fonds de vaudevilliste si bien pourvu qui pût y suffire, s'il n'avait recours à des emprunts forcés sur les fonds d'autrui. Aussi, tout vaudevilliste qui sait son métier et place avantageusement sa marchandise se tient-il à l'affût et guette sa proie au passage; le vaudevilliste est embusqué au coin du feuilleton et du cabinet de lecture; à peine une nouvelle piquante et un roman curieux laissent voir le bout de leur nez, que, sans plus attendre, ils le prennent au collet, le dévalisent de gré ou de force, l'égorgent, le dépècent, et en portent les lambeaux, les uns au théâtre du Palais-Royal, les autres au théâtre des Variétés; et souvent même le malheureux est écartelé entre quatre ou cinq théâtres, et ses membres sont dispersés par toute la ville. Qui dit vaudevillistes, dit fabricants de drames et de mélodrames, car ils sont tous de la même race et de la même école; plus d'un même cumule et exerce le mélodrame et le vaudeville du même coup et avec le même succès.
Il va sans dire que le Juif Errant de M. Eugène Sue ne pouvait manquer d'attirer l'attention de cette nation dévorante; quelle bonne pâture! Aussi le premier chapitre du fameux roman avait à peine paru dans le Constitutionnel, que vaudevillistes et dramaturges aiguisaient déjà leurs dents pour s'en repaître. On annonce que trois ou quatre comités de lecture sont convoqués pour procéder à la réception d'autant de Juifs Errants, mêlés de couplets ou de coups de tam-tam. Nous finirons sans doute par voir Morock, le terrible dompteur de tigres, sous les traits de M. Frédéric Lemaître; M Lepeintre aîné, qui a depuis longtemps le monopole des vieux de la vieille, s'emparera certainement du rôle de l'excellent Dagobert; et ces deux anges candides et souriants qui éclairent d'un doux rayon la terrible avant-scène du roman de M. Eugène Sue, Blanche et Rose, douces et ravissantes créatures, reviendront de droit à mademoiselle Rose Chéri et à quelque autre qui lui ressemble.
Cet empressement des auteurs dramatiques à se ruer sur le Juif errant est la preuve incontestable de l'intérêt que cette curieuse publication excite, et de l'attente qu'elle fait naître. MM. les auteurs dramatiques ont trop d'expérience et le nez trop fin pour s'y tromper: ils vont, du premier coup, chercher fortune du côté où le succès se manifeste et flairent la vogue et la popularité d'une lieue.
Il faut avouer que plus M. Eugène Sue avance, plus l'originalité de ses inventions se développe, et justifie ce grand bruit de curiosité qui se fait autour de son livre. Les derniers feuilletons ont porté l'intérêt au plus haut point, l'auteur a mis hardiment le pied dans les voies profonds de son sujet, et le lecteur a senti, aux palpitations et au frisson que cette partie du roman lui a causés, combien d'événements dramatiques et de scènes puissantes l'attendent dans la suite et la progression de cette histoire mystérieuse, aux mille gracieux et terribles épisodes.
Ce n'est pas à Paris seulement et en France qu'on s'occupe du Juif Errant. Un de nos amis, qui arrive de Londres, nous apprend que les murs de la ville et les vitres des librairies sont tapissés d'affiches monstres qui annoncent l'apparition du fameux juif. Le roman de M Sue tient la promesse de son titre: il marche il marche de tous côtés et vers tous les points de l'horizon: on peut, dès à présent, prédire que, comme son héros, il fera le tour du monde.
La partie la plus mondaine et la plus riante de Paris est certainement celle qui s'étend du boulevard Montmartre au boulevard des Capucines et côtoie la Chaussée-d'Antin; là, dans ce lieu de plaisance appelé le boulevard Italien. Tout l'éclat, toutes les grâces, tout le luxe, tous les plaisirs de la ville se donnent rendez-vous; c'est au boulevard Italien qu'il faut aller chercher la Parisienne et le Parisien pur sang, au pied leste, à la fine allure, au sourire railleur, gantés, vernis, élégants, et heureux de montrer leur élégance. Cette race charmante qui semble goûter avec tant de légèreté le bonheur de vivre, ces gracieuses femmes, ces bons amis du plaisir, ne se doutaient pas qu'ils riaient, caquetaient et se dandinaient sur des morts à la suite de démolitions faites dans la rue Taitbout, la pioche du maçon vient de heurter et de découvrir des tombes, la plus grande partie de cette rue et du gai boulevard qui l'avoisine formait autrefois le cimetière de l'église Saint-Roch. Quelques-uns de ces tombeaux ont un intérêt historique, et l'administration de la ville de Paris les a réclamés à ce titre. Toutes les choses humaines ressemblent à ce coin de la rue Taitbout; la vie est à la surface: on s'en amuse, on en jouit, on en tire vanité, on s'en pare; mais, si peu qu'on creuse, on trouve la mort au fond.
M. Margat est enfin parvenu à faire son ascension annoncée depuis trois semaines, et toujours retardée par le mauvais temps. Après tout, M. Margat n'a rien perdu pour attendre. La journée de dimanche dernier, heure de cette entreprise aérostatique, a été une journée magnifique. Le ciel, voilé depuis un mois et lugubre, s'était splendidement habillé de soleil et d'azur pour faire fête à M. Margat. Plus de quatre nulle personnes se trouvaient réunies sur le terrain de la rue de la Roquette ou M. Margat leur avait donné rendez-vous. Un immense ballon, auquel étaient suspendus quatre autres ballons de moindre dimensions, a d'abord obtenu le suffrage des curieux: puis, après les préparatifs nécessaires, on a vu paraître M. Margat de l'air souriant d'un voyageur intrépide; mais M. Margat, il faut le dire, n'a que subsidiairement occupé les regards, tous les yeux s'étant spontanément et invinciblement portés sur une belle jeune fille aux noirs cheveux, à l'œil étincelant au teint vif et animé. Cette jeune fille était mademoiselle Duplas la courageuse, qui s'est offerte à suivre M. Margat dans son voyage aérien avec le sang-froid d'un aéronaute à chevrons. On prétend même que mademoiselle Duplas a payé à M. Margat six mille francs comptant la chance, peu probable, il est vrai, de tomber du haut des nues sur quelque clocher pointu, sur quelque dur rocher, sur quelque rivière profonde, par imitation de ce pauvre Vulcain, qui descendit jadis l'Olympe d'étage en étage, ceci soit dit sans idée aucune de comparer le laid Vulcain à la la brune et jolie mademoiselle Duplas.
Elle est montée dans la nacelle d'un pied léger, le front couronné de roses et toute vêtue de blanc, comme une fiancée qui irait au bal de ses noces, et au moment où l'aérostat s'est élevé dans l'espace, elle a inondé la foule de fleurs et de sourires; l'air en était embaumé; puis mademoiselle Duplas a disparu rapidement, emportée avec son compagnon de voyage Tous les nez étaient en l'air, toutes les lorgnettes braquées, non-seulement dans la rue de la Roquette, mais sur les boulevards, sur les places publiques, sur tous les points de la ville où il était permis d'apercevoir le fier ballon se frayant une route audacieuse. Le ciel était d'une limpidité transparente, et le soleil, illuminant l'aréostat de ses rayons, lui donnait tantôt l'aspect d'un gobe errant revêtu de lames d'or, tantôt d'un gros diamant incrusté dans l'azur.--On ne compte pas cependant que mademoiselle Duplas, qui est nubile, ramène un mari de là-haut.
Paris, d'ailleurs, était, ce jour-là, riant et joyeux; on peut dire que toute la ville s'épanouissait dans les rues et dans les promenades. Nous ne reportons pas à M. Margat, ni même à mademoiselle Duplas, tout l'honneur de cette exhibition générale de Paris endimanché: le beau temps a le droit d'en revendiquer la meilleure pari. Paris, emprisonné depuis un mois, en barbotant sur le pavé humide, s'était précipite tout entier hors de ses maisons, au premier sourire de ce magnifique soleil, et il faut avouer que rien n'est plus saisissant et plus récréatif que de voir cette ville immense s'agitant ainsi par ses huit cent mille têtes, et se promenant sur ses seize cent mille pieds. Je fais déduction cependant des jambes amputées et des pieds dépareillés, qui n'ont pas le droit de figurer, pour cause d'absence, sur ce relevé de semelles ambulantes. Le soir, les théâtres étaient déserts. Le dimanche, par les belles journées d'été, est un jour fatal pour ces théâtres infortunés; il les change en désert; il y fait la solitude et le vide.
Puisque nous y voici, cependant, entrons dans le premier théâtre venu, au théâtre du Palais-Royal, par exemple, qui s'offre à nous; c'est le seul qui nous ait donné l'aubaine d'une pièce nouvelle; et, il faut le dire, cette pièce se présente sous un titre fort peu respectueux pour l'honorable ville de Paris; ce titre le voici: Paris voleur. Quoi donc! y aurait-il vraiment des voleurs à Paris'? Jusqu'ici, j'avais cru qu'on s'était trompé sur ce point important de statistique morale, et que les gens qui défilent tous les jours devant la police correctionnelle et la cour d'assises étaient purement et simplement de pauvres diables calomniés. Mais, puisqu'un vaudeville du théâtre du Palais-Royal l'affirme, comment en douter plus longtemps? Il y a donc, il faut le confesser, un Paris voleur. Mais ce ne sont que les petits voleurs que notre vaudeville nous montre, les gros bonnets étant réservés pour le mélodrame, et appartenant de droit à l'Ambigu Comique et à la Gaieté; donc, voici, en fait de petits larrons, le locataire qui déménage la nuit, par la fenêtre, pour se dispenser du terme celui; la laitière qui met de l'eau dans son lait; le marchand de vin qui fabrique du chambertin suivant la recette de la laitière; le vendeur de montres de chrysocale sous prétexte d'or pur; le restaurateur plumant sa pratique; ces demoiselles attirant dans leurs lacs les provinciaux candides et pourvus de billets de banque: les inventeurs de pommades sans pareilles et de choux mirobolants. Que vous dirai-je? tous les flibustiers qui s'adressent à l'ignorance et à la crédulité. J'aime assez peu, pour mon compte, les pièces, vaudevilles ou drames, qui remuent cette fange; s'ils ont la prétention d'être gais, c'est là un rire qui ne me satisfait point. Rire sur des escrocs et des escroqueries, ne me semble pas une récréation bien acceptable et bien délicate; s'ils ont, au contraire, l'envie de prendre la chose au sérieux, ce sérieux-là me répugne, et les héros de bagnes, au théâtre comme ailleurs, ne sont pas mon affaire. Dans ce vaudeville de Paris voleur, c'est le rire que les auteurs ont cherché; mais ils ont en beau faire, ils n'ont obtenu ce rire que du bout des lèvres; l'esprit qu'ils y ont mis, d'ailleurs, est à la hauteur du sujet, c'est-à-dire parfaitement trivial. Encore cet esprit est-il pris à tout le monde. Le titre de la pièce est ainsi justifié par la pièce elle-même.
M. Depaulis, notre habile graveur en médailles, vient d'ajouter une production nouvelle d'un rare mérité à toutes celles qui l'ont placé, des longtemps, au premier rang dans son art, cette fois, M. Depaulis reproduit et consacre le souvenir de la victoire de Saint-Jean-d'Ulloa, page honorable de notre histoire maritime, dont l'éclat revient à nos braves marins et à leur chef, M. l'amiral Baudin. Sur une des faces de la médaille, l'artiste a représenté le fort Saint-Jean, que domine une montagne dont la cime s'élève à l'horizon; dans les eaux qui baignent le fort, deux vaisseaux français sont arrêtés et tout prêts à l'attaque; la scène est occupée et agrandie par le génie de la France, qui, glissant à travers les airs, l'aile déployée, le casque en tête, les plis de sa tunique flottant au vent, s'apprête à planter le pavillon fiançais sur les murs de la citadelle conquise; sur le revers est placée la figure de Louis-Philippe; on peut dire, sans crainte d'être accusé de partialité, que ce nouveau travail de M. Depaulis est, de tout point, excellent comme pensée et comme exécution; la main si habile de cet artiste distingué n'a jamais rien fait de plus hardi, de plus difficile et de plus achevé dans ses infinis détails. On ne saurait trop témoigner de reconnaissance à un pareil talent qui se voue avec un tel succès et une telle conscience de savoir et d'études, à consacrer la mémoire des faits illustres qui honorent la patrie.
Monseigneur Menjaud, coadjuteur de feu M. de Forbin de Janson, mort récemment évêque de Nancy, est arrivé à Paris, monseigneur Menjaud vient ici, conduit par un devoir pieux, pour assister aux derniers honneurs qu'on doit rendre aux restes mortels de son évêque. M de Janson, auquel il succédera de plein droit et sans qu'il ait besoin d'une nomination nouvelle. Un fait assez curieux, c'est que monseigneur Menjaud est frère du spirituel comédien Menjaud, qui a quitté le théâtre Français il y a deux ans, et que les fins connaisseurs regrettent encore. M. Mengeaud le comédien et monseigneur Menjaud le futur évêque ont toujours vécu dans l'intimité et dans l'affection la plus fraternelle, cette amitié fait à la fois l'éloge du comédien et l'éloge de l'évêque. On dit même que leurs croyances se rencontraient et pactisaient sans peine: l'évêque causait volontiers de Molière, et le comédien de l'évangile, tous deux en esprits convaincus et qui s'y entendent.
Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que la foudre est tombée sur une maison du boulevard des Italiens avec courtoisie, sans tuer personne, que trois tigres et une panthère, arrivés d'Afrique tout récemment, charment depuis quelques jours les promeneurs bipèdes du Jardin-des-Plantes, et qu'on aligne des forêts de lampions aux Champs-Élysées pour célébrer les barricades de Juillet.