Adrien Perlet.
Hier les amis de Perlet l'ont conduit à sa dernière demeure, et j'ai prononcé quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devancé dans la tombe, il aurait, je n'en doute pas, consacré quelques lignes à ma mémoire. C'est à moi de remplir ce triste devoir du survivant.
Adrien Perlet est né à Marseille le 28 janvier 1793 Son père avait été cornélien et directeur de spectacle dans la province; il avait joué aussi à Paris, où il s'était fixé plus tard comme correspondant de théâtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrésistible vocation entraîne plus tard vers la scène, et dès son plus jeune âge Perlet manifesta ce penchant à copier, à reproduire tout ce qui le frappait. Il aimait les cérémonies religieuses, et toutes les fois qu'il avait entendu un sermon, il ne manquait pas, à son retour, de contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes du prédicateur qu'il avait attentivement écouté. Il se plaisait aussi à faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prêtait lui arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant à ses yeux les acteurs mêmes dont il venait d'improviser les rôles. Au sortir du collège, il voulut être médecin; mais le démon du théâtre l'emporta. Il fut entendu au Conservatoire impérial de musique et de déclamation le 15 novembre 1810: j'assistais à cet examen, et le souvenir m'en est bien présent. Le comité, présidé par M. Sarrette, notre bon et paternel directeur, était composé de Talma, de Fleury, de Baptiste aîné et de Lafont. C'était là un auditoire plus imposant que celui devant lequel le jeune Perlet avait jadis récité ses essais de prédication. Perlet répéta la première scène du Légataire avec la folle gaieté qu'il avait à quinze ans, et qu'il communiqua bientôt à toute l'assemblée. Élèves, professeurs, directeur, secrétaire, tout le monde riait à gorge déployée. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis à l'unanimité et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi l'emploi des Poissons, du nom de celui qui l'avait créé, et des deux célèbres héritiers de son nom et de son talent. En sortant du Conservatoire, Fleury, enchanté, écrivit quelques mots au père de Perlet. Ou sait que Fleury avait tout à la fois les manières et l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien régime; plus tard l'égalité des droits a dû amener celle de l'orthographe. Le billet de Fleury était ainsi conçu: «Ton fils a beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera très-bien les Poisons.» Une lettre de moins n'ôtait rien à l'autorité d'un tel suffrage, et le père du jeune Adrien put pressentir déjà l'avenir de son fils.
A cette époque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bombé, ses yeux vifs et renfoncés, sa maigreur, son flegme, ses vêlements sous lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder sans éclater de rire. Son humeur était très-gaie, un peu moqueuse, et le sang-froid avec lequel il lançait ses plaisanteries les rendait plus piquantes encore. J'étais au Conservatoire depuis quelques mois lorsqu'il y fut admis, et nous nous liâmes d'une très-vive amitié. Lafont était mon professeur, Baptiste aîné le sien. Talma avait un élève, nommé Raimond, dont il faisait un cas extrême et qui eût sans doute acquis une grande réputation dans les premiers rôles de la tragédie ou de la comédie: car il étudiait ces deux genres avec un succès à peu près égal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions presque pas, et l'on nous appelait les trois inséparables, Raimond mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait dans nos entretiens et se mêlait à tous nos souvenirs.
Les brillantes dispositions de Perlet se développèrent avec rapidité: il obtint, en 1811, le second prix de comédie; c'était un élève tout à fait hors ligne et qui promettait un comédien du premier ordre. Sa voix avait acquis beaucoup d'étendue; il avait certaines notes dont la gravité surprenait Talma: «Avec cette voix, lui disait-il, vous joueriez bien la tragédie, si vous n'aviez pas une figure si comique.» Il y eut cette année-là au Conservatoire des exercices publics, qui se composaient de scènes de tragédie, de comédie, de grand opéra et d'opéra comique. Ces représentations, données dans le jour, attiraient la haute société de cette époque. Le talent de Perlet en était un des attraits les plus piquants: là brillaient Ponchard, Levasseur, mademoiselle Callaut, qui fui depuis madame Ponchard, et mademoiselle Palar, qui devint madame Rigault. Notre ami Raimond était aussi l'un des héros de ces fêtes, dramatiques, qui étaient pour Perlet de véritables triomphes, le public le traitait en enfant gâté, et dès qu'on l'apercevait ou qu'on entendait le son de sa voix, l'hilarité et les applaudissements éclataient dans toute la salle.
J'avais un an de plus que lui, et la conscription, qui alors n'épargnait presque personne, allait m'enlever à mes études théâtrales. On espérait qu'un premier prix me ferait exempter du servie militaire, mais la supériorité de Perlet était si bien reconnue, qu'à côté de lui je ne pouvais aspirer qu'au second. C'était en 1812. Perlet se retira du concours pour n'y reparaître que l'année suivante. Malheureusement sa générosité n'eut pas le résultat qu'il en attendait: j'obtins le premier prix; mais je ne fus pas exempté, et j'allais partir pour l'armée, lorsque l'empereur lança de Moscou le fameux décret qui est devenu la loi suprême du Théâtre-Français. Ce décret instituait un pensionnat de déclamation semblable au pensionnat de chant déjà établi. C'est ce qui me préserva de la gloire militaire, alors si redoutable. Il est probable que j'ai dû la vie au décret de Moscou; plus tard il a protégé mes intérêts et ma position. J'ai donc eu raison de le défendre comme je l'ai fait en plusieurs occasions; je le devais, ne fût-ce que par reconnaissance. J'entrai au pensionnat avec Perlet et Raimond, et là nous vécûmes de la vie la plus insouciante et la plus gaie.
Il y avait cependant chez Perlet des moments, rares il est vrai, où cette gaieté se voilait sous des commencements de souffrance. C'étaient les premières atteintes de la maladie opiniâtre qui ne le quitta jamais. Nous avions le tort de nous moquer de ses plaintes et de le traiter de malade imaginaire. Nous sommes trop punis aujourd'hui de cette incrédulité railleuse.
Il y a dans la jeunesse de Perlet quelques traits plaisants dont on pourrait égayer sa biographie. Si je n'écrivais pas cette notice presque sur sa tombe, je les raconterais; mais le lendemain de la mort d'un ami on n'a pas goût aux joyeuses anecdotes: j'en citerai donc une seule. Comme pensionnaires du gouvernement, nous avions un uniforme, et les jours où nous paraissions en public nous portions un habit bleu et une culotte blanche. Or, peu d'entre nous étaient doués de mollets présentables. Une culotte courte et pas de mollets! c'était chose pénible pour notre amour-propre. Cependant, nous nous résignions assez gaiement à ce malheur. Mais Perlet voulait à toute force être mieux fait que nous, et, n'ayant pas assez de fonds pour recourir à l'art du bonnetier, il se mit à découdre son matelas, et un peu de laine qu'il en ôta fut consacré à l'ornement de ses jambes trop exiguës (il ne faut pas oublier que Perlet logeait au pensionnat). Malheureusement la laine ne resta pas à l'endroit où il l'avait placée: elle retomba, et les jambes du jeune comique offraient un aspect tout à fait bizarre, un spectacle extraordinaire. Cependant, le surveillant du Conservatoire fit un rapport où il accusait l'élève Perlet d'avoir volé la laine du gouvernement. M. Sarrette rit du rapport, pardonna le larcin, et recommanda à Perlet d'avoir à l'avenir des mollets plus stables.
Son premier prix lui fut décerné à l'unanimité, en 1813. L'horizon politique devenait sombre, et 1814 renversa notre pensionnat. Il y eut pour nous des moments de détresse. Le père d'Adrien était bon; mais il s'armait quelquefois d'une sévérité trop grande qui effrayait Perlet et l'éloignait de la maison paternelle. Un jour, nous nous rencontrons dans une des plus sombres allées des Tuileries, vers quatre ou cinq heures, et voici notre entretien: «Que fais tu là?--Je me promène.--Moi aussi.--As-tu dîné?--Non; et toi? --Ni moi non plus.--Eh bien, causons théâtre.» Et la conversation de s'engager avec notre chaleur habituelle sur cet intarissable sujet. Nous avions à peine vingt ans. Aujourd'hui peut-être, des jeunes gens, dans une position semblable à la nôtre, au lieu de parler théâtre et beaux arts, traiteraient quelque grande question politique et sociale, et ne verraient de salut pour leur génie incompris que dans le suicide ou dans une révolution nouvelle; mais sous l'empire on s'occupait peu de politique, et les génies incompris n'étaient pas encore à la mode.
C'est en 1814 que Perlet a débuté au Théâtre-Français; ses débuts furent heureux; mais à cette époque il était triste, soit qu'il eût de secrets chagrins dont il ne m'a point fait part, soit que ce mal dont il se plaignait plus fréquemment, causât l'humeur mélancolique que je lui reprochais. Cette tristesse nuisit un peu à son jeu et à ses succès, et il ne retrouva toute sa verve que dans le Crispin du Légataire, qui déjà lui avait porté bonheur au Conservatoire. Après ses débuts, il partit pour Londres; il voulut tenter la fortune, et réussit complètement dans les rôles de vaudeville où il s'essaya. Il reçut avec un dédain superbe une lettre de la Comédie-Française qui lui offrait un engagement de douze cents francs. A partir de ce moment sa carrière fut heureuse et brillante; il acquit en même temps renommée et richesse. De Londres il alla à Bruxelles remplacer un comique fort aimé qui s'appelait Paulin, un ancien camarade de Fleury, qui attendit quarante ans le moment de leur retraite commune pour se réunir à son vieil ami, et qui se brouilla avec lui aussitôt qu'ils vécurent ensemble. Perlet fit promptement oublier Paulin. Le Gymnase s'ouvrit; Perlet y fut appelé; il y débuta dans Rigaudin de la Maison en loterie, vaudeville de Picard et Barré, précédemment joué à l'Odéon, et qui, grâce à Perlet, obtint une vogue nouvelle et plus grande. Il attira constamment la foule au Gymnase, où il déploya un talent vrai, fin, spirituel, original. Il avait eu au Conservatoire un penchant à la charge dont il s'était entièrement corrigé. Il fut toujours un comédien de bon goût, et n'alla jamais chercher ses succès hors de la vérité et de la raison. Il changeait de physionomie et presque de figure aux yeux mêmes du spectateur: ainsi dans le Comédien d'Etampes, il arrivait avec la figure et les manières d'un jeune homme, et devenait vieux à l'instant même et sans quitter la scène, en posant sur sa tête une perruque de vieillard. Il excellait à imiter les patois, les accents provinciaux ou étrangers, et dans les rôles d'Anglais, qui jusque là avaient été joués avec une exagération convenue, il montra une perfection de vérité à laquelle nos voisins d'outremer applaudissaient eux-mêmes. Parmi les pièces dont il créa les rôles principaux avec tant de bonheur, on se rappellera longtemps le Parrain, le Gastronome sans urgent, le Secrétaire et le Cuisinier, Michel et Christine le Comédien d'Etampes, le Landau. Il montra dans Michel et Christine une sensibilité touchante et vraie que les auteurs n'avaient point songé à donner au personnage qu'il représentait, et j'ai entendu M. Scribe dire que Perlet avait heureusement corrigé son rôle par cette nuance si finement exprimée. La Comédie-Française voulut reprendre l'habile comédien dont le Gymnase était fier: les termes du privilège accordé à ce dernier théâtre lui en donnaient le droit: Perlet opposa un refus constant aux prétentions des sociétaires; il aima mieux ne pas rejouer à Paris, et il s'en exila pour recommencer ses brillantes tournées dans les départements. Il revint plus tard et reparut au Gymnase; mais son mal augmentait toujours, et il fut contraint de quitter le théâtre à l'âge où le talent est dans toute sa force. Perlet s'était marié en 1819 avec une des filles de Tiercelin, si parfait dans les personnages populaires, et qui contribuait avec Brunet et Potier à la fortune des Variétés. Malheureusement, madame Perlet était faible et souffrante comme celui dont elle était si heureuse de porter le nom. Elle avait pour lui un dévouement de tous les instants, et paraissait oublier ses maux en s'occupant de ceux de son mari. Perlet lui rendait toute l'affection, et, quand elle en avait besoin, tous les soins qu'il en recevait. Il fut excellent époux et excellent père; il aimait sa fille d'un amour jaloux dont elle était bien digne; sa tristesse habituelle augmenta quand il s'agit de la marier. Le père du brave et excellent jeune homme à qui elle s'est unie se désolait aussi à l'idée de se séparer de son fils: Il vint en pleurant faire une demande à laquelle Perlet souscrivit en pleurant.
Perlet.--Rôles de comédien d'Etampes.
Perlet connaissait profondément son art, et adorait le théâtre. Il a publié sur l'art dramatique et sur l'art du comédien des réflexions qui décèlent l'artiste supérieur et l'homme de goût. Il m'écrivait souvent en vers pleins d'esprit et de traits heureux. Il causait avec finesse et chaleur, et aimait beaucoup la conversation, mais seulement avec ses intimes; il recherchait peu le monde et les liaisons nouvelles; il était plein d'honneur, bon et fidèle ami, avait des moeurs régulières et des manières polies. Les susceptibilités de son caractère ne doivent être imputées qu'à cette santé débile qui le mettait quelquefois au désespoir. Depuis longtemps il était réduit à ne plus savoir de quels aliments se nourrir, tant ses digestions étaient douloureuses, tant le mal faisait de progrès et le poussait vers la tombe Sa femme l'y a précédé; elle est morte à Enghien-les-Bains le 6 septembre dernier. Perlet, qui ne l'avait pas quittée pendant toute sa maladie, fut témoin de ses derniers moments; ce fut un coup dont il ne se releva point. Trois mois après il n'était plus: sa femme était morte un vendredi à huit heures du soir; il mourut à la même heure un vendredi.
Quoique Perlet ne jouât plus, il était utile au théâtre par la manière dont il savait en parler, par les avis précieux qu'il ne refusait point aux jeunes comédiens qui sollicitaient le secours de ses lumières et de son expérience; il était par ses nobles et excellentes qualités nécessaire à ses amis, qui le regretteront toujours.
21 décembre 1850.
Samson (de la Comédie-Française).
Le Véritable Gribouille, par George Sand; les Fées de Ia Mer, par Alphonse Karr; le Royaume des Roses, par Arsène Houssaye; Tom Pouce, par P. J. Stahl; les Contes des Fées (2). Ce qui a manqué presque dans tous les temps à la littérature enfantine, ce sont les écrivains de talent. Si l'on devait juger de cette littérature par les Contes à ma Fille, les Contes à mon Neveu et les innombrables contes à dormir debout dont nous sommes inondés chaque année à l'approche du mois de janvier, il faudrait croire que la composition des livres à l'usage des enfants est devenue le patrimoine des académiciens sur le retour et des sous-maîtresses de pensionnat. Voici un éditeur qui a voulu que les enfants fussent aussi bien traités que les grandes personnes; il a fait appel aux écrivains les plus en vogue, il leur a demandé de nouvelles histoires merveilleuses. C'est d'abord l'auteur de la Mare au Diable et de la Petite Fadette, deux chefs-d'oeuvre. George Sand, en gribouillant Gribouille, s'est rappelé les riants tableaux qu'il avait semés çà et là dans ses précédents ouvrages, et il a écrit un petit conte dont il sera longtemps parlé dans les veillées enfantines; après George Sand, Alphonse Karr, qui serait un grand marin s'il n'était un de nos plus spirituels littérateurs, nous raconte toutes les merveilles qu'il a découvertes dans ses plongeons au milieu des vagues. L'Océan s'est illuminé de splendeurs inouïes, et il a montré à l'historien de Sainte-Adresse ses palais en coquillages, ses Louvres en turquoises, et ses Tuileries en diamants. De l'empire de la mer nous passons au Royaume des Roses; au beau royaume, celui-là, qui renaît chaque année et qui n'a rien à redouter des révolutions tant qu'il y aura des printemps. Puis il y a encore Tom Pouce, qui a obtenu les honneurs d'une troisième édition; Tom Pouce, un héros microscopique, auquel il arrive les plus surprenantes aventures. Cette charmante collection, cette bibliothèque choisie de l'enfance, se composa en outre de Trésor des Fèves, par Charles Nodier; des Aventures du Prince Chènevis, par Léon Gozlan; de la Bouillie de la Princesse Berthe, par Alexandre Dumas; de l'Histoire de la Mère Michel et de son chat, par de Labédollière, et enfin du Prince Coqueluche, par Edouard Ourliac. L'éditeur a eu soin que les gravures fussent à la hauteur du texte, les dessinateurs habiles, tels que Granville, Gérard-Séguin, Bertall, Tony Johannot, Maurice Sand, ont illustré ces petits livres de vignettes charmantes. Nous avons surtout remarqué les illustrations de Gribouille, dues au crayon de M. Maurice Sand. Nous sommes assuré que l'auteur de Gribouille ne se plaindra pas du dessinateur. Le crayon de l'un semble fait exprès pour la plume de l'autre.
Note 2: Chez Blanchard, rue Richelieu, 78.
En résumé, la collection dont nous parlons est un très-joli cadeau d'étrennes; et si nous avions le bonheur d'être encore un petit garçon, nous préférerions de beaucoup Gribouille, Tom Pouce et les Fées de la Mer à tous les marrons glacés et à toutes les pralines des confiseurs.
E. T.