Monsieur Abraham.
Nous avons reçu, à propos de notre article sur Saumur (Lettres sur la France, t. XVI, p. 374), la réclamation qu'on va lire. Nous l'avons prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'était proposé le but et le petit plaisir d'enchérir sur les innocentes plaisanteries contenues dans notre article à l'adresse de quelques ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la cité de Saumur n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde.
Nous ne désignions personne, par la raison péremptoire que nous n'avions en vue personne. Le modèle vivant eût posé sous nos yeux, l'archétype de ces millionnaires économes et infatigables, qui, après avoir toute leur vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le dépenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; à chacun son rôle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces estimables Crésus se fut offert à nos pinceaux plus qu'anodins--on nous rendra, nous l'espérons, cette justice--nous eût donné sa tête à peindre--que, Adèle à notre respect des convenances et à notre haine de toute personnalité, nous ne l'eussions point signalée à l'hilarité publique.
Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture, nous a honoré de l'épître que nous transcrivons ci-après. Avant de l'insérer, nous avons dû aller aux renseignements pour nous convaincre que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins britanniques appellent un hoax ou un puff, et que nous nommons, nous, en langage vulgaire, une facétie ou un canard. Nous étions fondé, comme on s'en convaincra, à craindre une plaisanterie, à redouter quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhétorique mercantile et passablement furieuse.
Il n'en est rien: le télégraphe électrique, que nous avons fait manoeuvrer à cette occasion, nous apprend que la chose est tout à fait sérieuse; que monsieur Abraham existe réellement, qu'il est vivant, qu'il a de beaux écus sonnants, qu'il possède un hôtel, ainsi que lui-même prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en coupant court à toutes nos appréhensions, nous permet de publier, avec une joie que nous sommes certain de faire partager à la grande masse de nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'eût été, en effet, dommage de la confisquer. C'est une pièce unique dont nous eussions été désespéré de frustrer les historiens de l'avenir.
Mais laissons la parole à M. Abraham; nous la demanderons après lui:
«Saumur, 15 décembre 1850. «Monsieur,
«Tous les amis de l'ordre, de la propriété et de la famille, c'est-à-dire l'immense majorité des habitants de Saumur, ont lu avec autant de surprise que d'indignation le tableau déprédateur et faux que vous faites de cette cité. Je vous invite à rectifier dans le prochain numéro de l'Illustration les graves inexactitudes que vous avez insérées dans votre récit, et qui sont attentatoires à l'honneur, et plus encore aux intérêts d'une population respectable.
«D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous prétendez qu'à Saumur les ouvriers sont réactionnaires, et que le moyen et petit commerce est imbu des doctrines républicaines.
«Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe à Saumur, surtout dans l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnête disposé à souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de républicain.
«Les commerçants de Saumur, dans tous les degrés de l'échelle, sont restés dévoués à cette noble et sage politique qui a procuré à la France, pendant dix-huit ans, tant du prospérités réelles et profitables, sérieuses et morales.
«Il y a bien quelques maisons respectables attachées à des souvenirs plus anciens; mais de républicains, il n'y en a point.
«Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-être quelques pauvres diables en bien petit nombre, ou quelques garnements sans fortune dans la classe des derniers ouvriers ou des derniers boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour républicain, soyez sûr que c'est un homme taré, sans patrimoine et sans considération.
«Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce qu'en vaut l'aune au point de vue de la prospérité publique et du bien-être particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les choses dans la balance du bon sens et des intérêts positifs. Nous apprécions très-bien ce que peuvent coûter au commerce et à l'industrie les terroristes de 93 et les imbéciles de 1848.--Nous mettons au-dessous de toute espèce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi les montagnards blancs, qui soulèveraient trop de résistances dans les classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur nous-mêmes. Enfin, nous appartenons corps et âme, tête et bourse, aux hommes d'État habiles et influents qui se sont coalisés pour rendre à la France, quand il en sera temps, le bonheur intérieur et la prospérité financière que lui avait donnés le Napoléon de la paix.
«Voilà, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement profession, car c'est celle qui doit réussir infailliblement.
«Quant à vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot à répondre aux folliculaires qui les prendraient pour textes de leurs plaisanteries prétentieuses et impertinentes: c'est que nous payons comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons; que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain en dansant sur la corde roide du journalisme, et que nous resterons les maîtres, parce que la société est renfermée dans nos portefeuilles, moins les écrivains qui voudraient bien y tenir place.
«Recevez, Monsieur, les salutations très-humbles d'un bourgeois de Saumur, qui a eu la simplicité de quatrupler une fortune que son père avait déjà doublée, et qui serait loué et célébré par les hommes de plume s'il voulait les admettre dans son HÔTEL.
«Abraham, «ancien négociant.»
Permettez-Nous d'abord, ô monsieur Abraham, de parer le trait assassin qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est passé où les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de lettres. Ils vous célébreraient, dites-vous, si vous les admettiez dans votre HÔTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu'à cela ne tienne! N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous célébrerons bien sans cela!
Oui, monsieur Abraham, nous espérons vous rendre célèbre en Israël et nous y tâcherons. Car enfin il n'est point séant qu'un homme de votre mérite et de vos revenus soit aussi ignoré à dix pas de chez lui qu'un garnement SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute irrévérencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre existence. Nous en sommes confus: là, vrai, monsieur Abraham, cela nous fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire!
Garnement sans fortune!... Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous avez dit là un mot sublime, et que vous êtes poète comique sans le savoir? Croyez-moi, le sans dot! de ce croquant de Molière qui n'avait pas trente mille livres à entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre: Sans fortune!--Sans fortune! cela est beau; c'est foudroyant; comme cela vous terrasse ces garnements qui souffrent la faim et la soif! Sans fortune! Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le fin du fin. A Sans fortune!, il n'y a rien à répliquer. Après Sans fortune!, il faut tirer l'échelle Sans fortune! est comique et tragique à la fois. Il dépasse de trente-six piles d'écus le Sans dot! et le Qu'il mourut! de Corneille.
Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps où vous figuriez si agréablement, auprès du marquis de Moncade et de l'oncle Mathieu, dans;'agréable ouvrage de d'Allainval, un garnement qui avait aussi son mérite, mais qui mourut à l'hôpital d'épuisement et de misère, en vrai garnement qu'il était.
Cette circonstance, non moins que le vis comica qui apparaît dans vos écrits, nous porte à regretter bien vivement pour l'art que la fortune, trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon l'aimable métaphore que nous vous empruntons, de gagner votre pain en dansant sur la corde roide du journalisme. Tudieu! monsieur Abraham, que nous eussions aimé vous voir, le blanc d'Espagne à la semelle et le balancier en main, danser sur cette corde roide! Et que la fortune est aveugle et inepte de refuser ses faveurs à des garnements qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille et un splendide hôtel, tandis qu'elle vous accable, vous un homme né pour l'emploi des premiers danseurs!
Ne nous en plaignons pas pourtant, folliculaires et pauvres diables que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a ôté en vous un rude concurrent, si elle nous privé d'un modèle, et il est hors de doute que si l'astre contraire, aidant votre génie naissant, vous eût conduit sur la corde, il ne nous fût resté à tous d'autre ressource que de l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs, à cette fin de quatrupler une fortune que malheureusement nos pères, pour la plupart, n'ont pas eu, comme le vôtre, précaution de doubler.
Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni d'humeur si paternelles, témoin celui du sacrifice. Le Seigneur, qui sait son monde et se connaît en Abrahams, se garda bien de lui demander ses écus. Il n'eut pas cette indiscrétion. Il se borna à le prier de lui offrir son fils; ce à quoi le vénérable patriarche, qui plus tard envoya son autre fils Ismaël, avec sa femme Atar, mourir dans le désert, acquiesça... facilement. Vous n'êtes pas, monsieur j'aime à le croire du moins, de ces Abrahams-là. Continuez donc à quatrupler vos richesses de père en fils. Permettez-moi seulement de vous faire remarquer qu'on dit: quadrupler, et pardonnez-moi cette misérable chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose.
C'est là le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination toute pure, et vous savez ce qu'en vaut l'aune. L'essentiel est de ne pas prendre trois pour quatre, et réciproquement. Voltaire, un homme de plume, qui n'était rien moins qu'un garnement, et qui savait fort bien compter, nous apprend qu'on peut écrire dû votre dû, de trois manières: dû, deu ou deub, de debere; comme quatrupler, de quater. L'important est de faire centrer exactement son dû, deu ou deub; et c'est à quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer.
Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les choses fort sensées que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que vous ce qu'en vaut l'aune, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous à nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a à Saumur que de pauvres diables, de malheureux boutiquiers, de misérables ouvriers, attachés à la république, c'est-à-dire au gouvernement établi. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant de vous faire observer que le propos nous semble un peu séditieux, dans la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intéressé que vous paraissez l'être à la stabilité et au maintien de l'ordre. Il y a à Saumur un magistrat qui se nomme procureur de la République. Ce fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de rebelles. Son sort est digne de pitié et son poste peu enviable. Le pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la nôtre. Laissons-le, et, avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et répare volontiers, trop heureux si je puis désarmer à ce prix votre ire, monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement à la ville de Saumur en avançant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de la paix et désireux de conserver les institutions existantes.
Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la société française dans votre portefeuille. Je n'irai point cette fois encore à rencontre; mais convenez que, si vous êtes à l'aise, voilà une société qui n'en peut dire autant, et que, si elle étouffe, il ne faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de terrorisme. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangulée dans l'étau de cuir où vous la tenez comprimée, elle laisse de temps en temps échapper un cri de détresse?--Pour ce qui est des écrivains que vous excluez, comme Platon, de votre république--pardon!--de votre royaume de basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?) ma foi, monsieur Abraham, voilà de la jovialité ou je cesse de m'y connaître. Vous êtes un malin et un facétieux, et vous entendez mieux la fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres écrivains qui raillent les anciens négociants en pommes sèches et en pruneaux, comme les voilà châtiés de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer chez M. Abraham, les malheureux, les funambules! Qui sait? on leur offrirait peut être un verre d'eau sucrée ou quelque autre douceur, avec la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez, s'il vous plaît que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse; que ce n'est point pour vous que lève la brioche et que les chandelles s'allument.--Ah! ah! mes garnements, vous voilà tout penauds!--Vous en vouliez tâter, mes meurt-de-faim, mes drôles, à d'autres!--Sachez aussi que M. Abraham vous met non-seulement hors son hôtel, mais hors la société et la loi, c'est-à-dire hors son portefeuille, où il paraît que l'une a élu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse! Puisse-t-elle y goûter du moins le sort du rat dans son fromage de Hollande!
Et à propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a contée l'autre jour.--Il y avait un homme très-riche comme vous, qui avait comme vous un très-gros portefeuille et beaucoup de billets de banque. S'il y logeait la société, je l'ignore; c'est un détail dont on a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'être volé et que son imagination frappée ne lui représentait qu'écrivains et larrons, il pratiqua un trou sous une boiserie et y inséra son trésor. Il ne fut pas volé en effet. Seulement, lorsque peu après il y voulut, par aventure, ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trésor, il n'en trouva que les débris. Les rats le lui avaient mangé. C'étaient probablement des rats de bibliothèque, des rats savants --et journalistes.
Défiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort subversifs. Je les soupçonne beaucoup d'être républicains, en leur qualité d'affamés. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les montagnes en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant d'effroi?
Défiez-vous-en!--Là-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agréer nos remercîments bien sincères pour le ton exquis et la parfaite aménité de votre style épistolaire. Présentez nos respects à madame Abraham, ainsi qu'à M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu.
Votre très-humble servante,
L'Illustration.
Pour copie conforme:
Felix Mornand.
P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les mouchettes. Un lampion du cru, nommé M. Godet,--un jeune lumignon de la plus brillante espérance,--nous a lancé une flammèche. Que pouvons-nous bien dire à un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il insinue délicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et des sergents--que le signataire des articles: Paris à Nantes, pourrait bien être un échappé de Fontevrault. Il n'y a, en effet, qu'un réclusionnaire qui puisse médire de Saumur.
Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux à faire qu'à donner au public une réédition de la grande querelle de Piron et des Beaunois. L'auteur de la Métromanie est mort, mais certains Beaunois lui ont survécu à Saumur. Renvoyons donc M. Godet à ses huiles et à ses méches. C'est tout ce que l'Illustration peut faire pour lui en raison de son éloquence grésillante et de son article--des six. Elle aime les rieurs, et non pas les bobèches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet: que l'éteignoir lui soit léger!
--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison.