Souvenir d'un Voyage au Tennessee.
(AMERIQUE DU NORD).
Six gravures d'après les dessins de MM. Faure Beaulieu.
15 octobre 1850, sur l'Ohio.
Des intérêts de famille et d'avenir m'appelaient, au mois d'août dernier, dans le Tennessee, États-Unis d'Amérique. Cette partie de l'Union a été élevée au rang glorieux d'État en 1796; il touche à la Virginie d'un côté et à l'est: par l'ouest, le nord et le sud, il est enveloppé par les États du Missouri, de l'Arkansas, du Mississipi, de l'Alabama et du Kentuky. Dans l'ordre géographique, comme dans l'ordre moral, il tient une place intermédiaire; c'est un des anneaux de la grande chaîne qui doit relier le littoral oriental déjà vieux en civilisation à ce vaste espace qui s'étend du Mississipi à l'Océan-Pacifique et qu'occupent encore le désert et la vie sauvage. Le Tennessee est un pays de montagnes, c'est l'Auvergne ou bien encore le Limousin par ses mamelons, par ses ravins, ses torrents impétueux, ses vallées fécondes et ses pentes adoucies. Il a aussi ses profonds abîmes; seulement ici le vertige n'est pas à craindre, car ils sont cachés par la forêt vierge et sombre qui se déploie sous le regard enchanté. Nulle part le squelette géologique avec ses anfractuosités et ses déchirures n'apparaît dans le Tennessee; la végétation, l'ordre, la variété, la vie organisée sont partout et sous toutes les formes. Sa population clairsemée présente dans ses habitudes, ses coutumes, ses moeurs en général, un caractère tout particulier, une physionomie originale. Son gouvernement est simple et fort comme sa nature. Un gouverneur, une chambre des représentants, un sénat nommés par le peuple; des agents, produit aussi de l'élection et dont l'intervention ne se fait voir et sentir que par la sécurité la plus complète dont on y jouit; tel est l'état du Tennessee, entré dans la grande famille américaine avec 60,000 citoyens, et qui offre aujourd'hui une population de plus d'un million d'âmes. La douceur de son climat, la richesse de ses vallées, la facilité d'y vivre, d'assurer et d'agrandir l'avenir par le travail y ont appelé plusieurs familles françaises. J ai donc pensé qu'il pouvait y avoir quelque utilité à faire connaître un de ces États de l'Union nés d'hier, que les touristes visitent peu parce qu'il n'y a que de la poésie à y faire dans ses sites, ses oiseaux, ses fleurs et les hommes rudes et fiers de ses montagnes. Je cède bien aussi un peu, il faut le confesser, à cette manie de l'époque qui pousse tout voyageur à écrire ses impressions de voyage. Mais un travers général cesse par cela même d'être un travers, et je me le donne sans trop d'efforts pour ma modestie.
Deux grandes lignes, à travers l'espace océanique, conduisent d'Europe dans l'Amérique du Nord; deux vastes ports, à ses deux extrémités opposées, New-York et New-Orléans, reçoivent dans leurs larges bassins, tous les jours et à toute époque de l'année, choses et hommes, marchandises et idées, négociants et touristes partis de l'ancien monde. Des fleuves qui sont des bras de mer vous transportent par l'un et l'autre port au centre de ce vaste continent; et s'il était donné au voyageur un peu de cette capacité somnolente de la Belle au bois dormant, il pourrait se réveiller, quinze jours après son départ des côtes de France, dans les forêts du Tennessee ou les plaines du Missouri sans autre dérangement que le passage d'un bateau sur un autre bateau à vapeur qui vous mène directement à votre destination.
On a beaucoup écrit sur l'Amérique, ses institutions, son commerce, ses industries; on a décrit les grandes villes de l'Union. Que sait-on des moeurs du centre et de l'ouest? Qu'a-t-on dit des populations de la campagne? Les États du Tennessee, de l'Alabama, du Mississipi sont d'hier. Que savait-on, il y a un siècle, des moeurs, des coutumes de la Bretagne et de l'Auvergne? Nasheville est la capitale du Tennessee; c'est une ville de salon, de littérature, de loisir; ce serait la cité aristocratique de l'ouest, si ce mot ne jurait de se trouver accolé à celui de démocratie, le seul admis dans la langue américaine. Quand de cette ville vous étendez vos excursions vers le sud-ouest et dans les divers comtés de cette partie de l'État, vous vous trouvez bientôt dans des déserts de forêts vierges et dans les montagnes du Cumberland, derniers rameaux des Alleghanys. Dans cette direction, la contrée est boursouflée, mamelonnée et présenterait la configuration, l'aspect de l'Auvergne, si l'Auvergne avait encore ses forêts. Que dut éprouver, aux premiers jours de son arrivée, l'homme qui, d'un point élevé, put étendre son regard sur ce désert de feuilles agitées et bruissantes, sur cette solitude solennelle et majestueuse? Qu'a-t-il fait de ces géants aux racines profondes et aux cimes élancées? Quel parti a-t-il tiré de ces sombres vallées, de ces plaines ondulées, de ces torrents envahisseurs, de ces fleuves qui marchent? Il y a à peine un demi-siècle, les Indiens chassaient dans ces lieux, dormaient sous l'ombrage des grands arbres et s'entre-detruisaient dans ces solitudes qu'ils ont laissées dans toute leur beauté sauvage. Un vieux soldat américain me disait être venu, il y a cinquante ans, dans le Tennessee sous le commandement du général Jackson pour en chasser les Indiens, qui, prenant les canons pour des troncs d'arbres, se jetaient sur les pièces et reculaient mitraillés par la terrible industrie du canon européen. Que sont devenues toutes ces richesses de la nature, éparses et confuses, sous l'action énergique de la race anglo-saxonne? Les forêts ont été défrichées, les torrents disciplinés, les vallons se sont ouverts sous la hache; les vallées ont été échauffées et éclairées par les rayons du soleil, les mamelons ont vu sur leurs douces pentes se dresser des habitations, les montagnes ont servi de pâturages aux bestiaux. J'ai parcouru les vallées de Tom's creek, de Round's creek qui débouchent dans le fleuve du Tennessee: ce sont des vallées de Tempé, et là où régnait le silence des solitudes, il y a peu d'années encore, j'ai entendu tous ces bruits de civilisation campagnarde qui charment l'oreille et attirent le voyageur. C'est une nouvelle création dont la vue est bien faite pour donner à l'homme un haut sentiment de sa puissance et de sa grandeur.
Dans le Tennessee comme dans tout l'ouest tout homme est citoyen, tout citoyen est père de famille, tout père de famille est propriétaire, depuis 150 à 2,000 acres (l'acre est l'arpent de France). Lorsque vous visitez ses vallées et ses plaines, une chose frappe le regard et excite fortement l'esprit: c'est la parité, l'uniformité dans les maisons, les vêtements, les manières, le langage, les intelligences même; c'est l'égalité dans tous les rapports de la vie absolue, vivante, souveraine dans les idées et dans les faits. Quand on a vu un log-house (maison de troncs d'arbres superposés), visité l'intérieur, partagé le dîner d'un Américain, marchand un docteur, square, shérif ou constable, ou simplement farmer (propriétaire cultivateur), vous pouvez dire avoir vu le tout dans la partie, la généralité dans l'individu. L'inégalité n'est que dans la quantité d'acres de terre possédés et défrichés. Je ne parle pas des villes, des chefs-lieux de comté, des bourgs, ils sont en très-petit nombre dans le sud-ouest. Mais là encore il n'y aurait à constater qu'une très-légère différence dans les habitations: la planche y remplace le tronc d'arbre non dégrossi. Voici un spécimen du log-house tel qu'on le trouve dans tout l'ouest; c'est un carré long en deux parties séparé par un appentis ouvert; il se compose d'une grande chambre à plusieurs lits, d'une pièce où les femmes tissent au métier les vêtements de la famille.
A peu de distance se dresse le log-house destiné à la cuisine.
Plus loin, et dans un désordre qui ne manque pas de pittoresque, les écuries, les vacheries présentent leurs faces grises et leurs toits de bardeaux. En vingt-quatre heures, grâce au concours empressé des voisins, un log-house est construit: il est ordinairement placé sur les bords d'un creek ou ruisseau torrentiel: on choisit une pente un peu douce pour se mettre à l'abri des crues. Vous connaissez maintenant les lieux et l'habitation de l'homme; voyons l'habitant, le farmer et sa famille sous ce toit agreste. Je ne sais rien qui doive plus vivement frapper le regard et l'esprit du voyageur français que l'attitude de l'Américain en présence du voyageur qui reçoit l'hospitalité dans un log-house.
Souvenirs de Tennessee.--Construction d'un log-house.
Log-house avec défrichement.
Ferme américaine.
Lorsqu'un étranger entre dans une chaumière de paysan français, il porte l'embarras, la gêne, le trouble même dans la maison: la mère de famille rougit, les enfants se cachent sous le tablier maternel, et le paysan tourne entre ses doigts son chapeau dans une posture timide et servile. A cet embarras qui se manifeste au dehors par un regard hébété se joint souvent cette obséquiosité qui fait souvent, et à tort, soupçonner la cupidité. Si la fatigue de la course, du voyage demande quelque nourriture et du repos, le paysan n'aura à vous offrir que son pain noir et une mauvaise chaise pour dormir. Entrez dans un log-house américain à toute heure du jour et de la nuit: vous vous trouvez en présence du père de famille qui vous tend la main, vous dit ces bonnes paroles: How do you do, vous invite à vous asseoir, vous offre une place à sa table et n'hésiterait pas à vous abandonner son lit, si la chambre hospitalière n'était un véritable dortoir de pension. Toutes ces choses sont dites et faites avec une simplicité, une aisance, une dignité de gestes qui vous font croire, quand le regard n'est pas fait à ce tableau, que vous vous trouvez dans la maison d'un citadin retiré par goût ou par caprice sous un toit champêtre. Au reste, tout est à l'unisson dans la famille: si vous acceptez le déjeuner, le dîner ou le thé du soir, la mère de famille, entourée de huit ou dix enfants, se place au bout de la table, sert le café ou le thé, en fait les honneurs avec une aisance que vous ne trouverez en France que chez la maîtresse de maison qui a l'habitude de recevoir du monde. Je dis aisance dans le geste, la pose du corps, car mari et femme parlent peu et sont sobres de ces mouvements saccadés, de cette agitation, de ces paroles dont on est si prodigue dans nos moeurs françaises. Toutefois, prenez garde. Si vous vous êtes assis au foyer du fermier anglais dans un des riches comtés d'Angleterre, n'invoquez pas vos souvenirs en jetant les yeux autour de vous: un inventaire des meubles et ustensiles de ménage troublerait un peu vos idées d'âge d'or au dix-neuvième siècle. Tout y est rustique, grossier, limité au plus strict nécessaire: le nécessaire y est même un peu réduit aux choses de la vie sauvage. L'abondance n'est qu'en une chose, mais elle y est large: c'est l'abondance sur la table. Du porc sous diverses formes, du poulet passé au beurre, du boeuf bouilli, le pain de maïs roussi au feu et tout fumant, du petits pains de froment de forme ronde (rolls), du lait froid ou de l'eau pour boisson à dîner, du café à déjeuner et du thé à souper, voilà le menu d'une table tennesséenne. Gare à votre estomac si vous n'avez pas l'habitude de dîner en courant: l'Américain mange vite et peu. L'heure des repas voit d'ailleurs ordinairement se succéder à table plusieurs séries de convives, tels que voyageurs attardés, voisins flâneurs, magistrats en voyage, gens venus pour traiter affaires, aides de ferme, enfants de la maison. Les mêmes assiettes, les mêmes verres, les mêmes fourchettes, le même lit, les mêmes draps deviennent des objets de jouissance communiste qui, de prime abord, blessent le regard aussi bien que la perspective d'un communisme plus général froisse nos idées et nos moeurs. Les livres classiques nous parlent beaucoup de l'hospitalité aux temps héroïques de l'antiquité: elle devait présenter en réalité ces images un peu grossières. Elle n'a pu d'ailleurs s'exercer en ces temps primitifs sous des formes plus généreuses, plus simples et plus cordiales. Nous avons vu le farmer du Tennessee dans la famille. Suivons-le dans ses rapports extérieurs avec les choses et les hommes. Trois grands intérêts absorbent la pensée, le sentiment, la volonté de l'Américain de l'ouest: le commerce, la justice, la religion. Quel est l'homme d'esprit qui a dit ou écrit qu'il n'y avait pas d'Américain qui n'eût vendu son cheval? Toutes choses, depuis le grain de maïs jusqu'au log-house qu'il a construit, au champ qu'il a défriché, aux arbres qu'il a plantés, en traversant par la pensée tout ce qui est visible et tangible, sont objet de commerce pour l'Américain. S'il ne peut vendre, il échange; au besoin, il troquerait son habit contre le vôtre pour le seul plaisir de trafiquer. Prenez garde, il est fait à toutes les roueries, à toutes les ruses du commerce: élevé au sérail, il en connaît les détours. On l'accuse de mauvaise foi: c'est une erreur. Dans sa conscience, la ruse, c'est de l'habileté; à vous de vous détendre ou d'être plus prévoyant et plus habile. Le gain pour l'Américain, c'est la constatation à ses propres veux de sa supériorité. La culture est négligée au Tennessee: pourquoi? Parce que ses produits sont lourds, d'un trop gros volume et par suite de difficile transport. Mais il fait des élèves en chevaux, mules, bêtes à cornes, porcs, qu'il pousse devant lui pour les conduire sur les bords du Mississipi, où il trouve un facile et avantageux écoulement. Hors de sa maison, le Tennesséen est toujours à cheval: l'enfant arrivé à l'âge de quinze ans a son cheval, qu'il achète avec le produit de son travail dans la maison paternelle ou de ses deniers au dehors. L'Amérique du Nord est trop riche en fleuves pour avoir songé à créer un bon système de routes. D'ailleurs, le Tennessee est un pays de montagnes: le mode de locomotion, c'est le cheval. Lorsque dans la vallée ou dans la forêt vous rencontrez le Tennesséen, il est toujours en selle. Est-il seul et en négligé, dites qu'il va préparer ou terminer un achat ou une vente. Est-il en habit, gilet et pantalon noirs avec éperon au talon de la botte? S'il est seul, il se rend au chef-lieu du comté pour remplir une des diverses fonctions de juryman (juré), constable, square, juge de paix, commissioner, que les institutions du pays imposent par l'élection à tout citoyen Entendez-vous au loin te bruit de chevaux renvoyé par l'écho de la montagne, approchez: vous vous trouvez en face d'une cavalcade composée de jeunes gens et de jeunes filles aux robes les plus fraîches et les plus variées en couleur, avec de grands chapeaux de forme anglaise, une pèlerine de mousseline sur la poitrine et les épaules. Où va cette troupe de cavaliers? A une fête patronale, à une noce, à des rendez-vous de plaisirs champêtres. Au Tennessee, que dis-je, dans tout l'ouest, dans toute l'Union les danses sur le gazon, les réunions nombreuses en plein air ou sous le chaume, les repas de noce au babil bruyant, les veillées coûteuses sous le toit de la grange, sont des distractions étrangères aux moeurs américaines, inconnues et qu'un repousserait comme profanes. Cette troupe grave et silencieuse se rend au preaching qui doit avoir lieu dans la forêt, sous le toit d'un log-house ou sous la voûte du ciel.
C'est principalement dans les cours de justice et dans les meetings religieux qu'il faut étudier l'Américain de l'ouest. J'assistais en septembre dernier à une séance de Circuit-court, à Lindon, chef-lieu de Perry-county. Un nègre était accusé d'homicide. Décrivons les lieux et dessinons au trait les personnages du drame. Au centre d'une ville riche de rues, vide de maisons, qui n'avait d'existence hier encore que sur le papier, et qui sera demain une ville de dix ou douze mille âmes, s'élevait une construction de bois qu'on aurait pu transformer en grange sans crainte de dommage. Cette maison, c'était la city-hall, la maison de ville, le palais de justice, le monument public de cette ville en germe. Dans l'intérieur se tenait, debout et découverte, la foule; une barrière fragile de bois la séparait de la partie qui était occupée par les jurés, le clerk de la cour et les avocats. Au delà et sur une estrade était assis sur une modeste chaise le juge président de la cour, sans cravate et un chapeau de paille sur la tête. L'attorney général, confondu avec les avocats et les jurés, était debout devant une mauvaise table de bois et portait la parole dans l'accusation. L'accusé était assis près de ce magistrat et sur le même banc, sans menottes aux mains, libre, sans gardes au dedans ni au dehors. Pendant le réquisitoire de l'attorney, les jurés, assis ou couchés sur des bancs, fumaient, chiquaient, crachaient et prenaient les postures les plus extravagantes. Quelques-uns quittaient leurs places pour aller boire un verre d'eau que renfermait une cruche qui servait de fontaine à la cour et au public. Certes, un pareil tableau était peu fait pour conquérir à la justice américaine et à ses formes extérieures un Français qui avait assisté aux séances solennelles de la cour de cassation, aux audiences des cours d'assises de notre France et aux plaidoiries anglaises à Westminster, sous la présidence d'un lord du parlement. Mais ici aussi, je ne devais pas m'arrêter aux surfaces: il fallait traverser par le regard intérieur les faits et les formes matérielles, pour aller saisir dans les cerveaux le travail de l'esprit. Que vis-je alors dans la foule? Des citoyens qui écoutaient attentivement, non pas seulement avec l'oreille, mais dans l'attitude d'hommes instruits des lois de leur pays et exercés au mécanisme de la législation. Les physionomies au banc des jurés étaient graves, et les regards baissés indiquaient un travail de pensée que rien ne venait distraire. Les débats terminés, le président, debout sur l'estrade, fit d'un ton grave et solennel le résumé impartial de l'accusation et de la défense. Les jurés sortirent, et sous l'ombre de la forêt voisine délibérèrent sur le sort de l'accusé. Le nègre, ce paria qu'on traite en Amérique comme une créature déchue, que dis-je, comme une chose, fut acquitté. Je courus à la prison, je la trouvai vide de son prisonnier. Mais à la situation du bâtiment, à l'étendue spacieuse de la cellule, aux ouvertures qui laissaient entrer l'air par pleines bouffées et le soleil par larges rayons, je compris que le peuple américain unissait à une grande intelligence des habitudes de douceur et d'humanité.
Il me restait à voir cette race anglo-saxonne dans une de ces manifestations morales qui disent le passé et l'avenir d'un peuple: je veux parler d'un meeting religieux. On le sait, le luthérianisme a enfanté des sectes sans nombre. Gênées dans leur développement en Europe, elles ont trouvé sur la terre américaine la liberté la plus complète. Anabaptistes, presbytériens, universalistes, épiscopaux, unitairiens, calvinistes, méthodistes, se mêlent sans se heurter, se séparent dans l'expression de leurs sentiments religieux sans que la sécurité publique et les rapports de la vie civile aient à souffrir de ce fractionnement. La tolérance n'est pas le fait d'un commandement législatif: elle est dans les coeurs, dans les esprits, dans les moeurs enfin de la nation. Chaque secte a ses ministres, ses églises, ses assemblées; l'État n'intervient en quoi que ce soit dans l'exercice de chacune de ces religions. Les forces de ces sectes en nombre, en intelligence, en richesses, ne se balancent pas dans chaque État. Dans la Pennsylvanie, c'est la secte des quakers qui est en majorité; le Maryland est en grande partie catholique. Le méthodisme a pénétré dans le sud, et dans le Tennessee il semble vouloir y conquérir la majorité. Qu'est-ce que la doctrine méthodiste? C'est l'intervention directe de l'Esprit saint à l'aide de la prière et du prêche. La foi, abstraction des oeuvres, voilà la condition du salut. La GRACE se révèle par des illuminations subites, des transes, des extases, et n'existe point sans elles.
Sa formule par cris est celle-ci: My soul happy (Mon coeur est heureux). C'est l'illuminisme, le mysticisme sous certaines formes et sous la condition de certaines disciplines à suivre.
Tuilerie américaine.
Camp-meeting religieux au Tennessee.
Jeune fille de la campagne au meeting.
Tel est le dogme du méthodisme. Sa morale, elle est sévère et sombre. Elle interdit les distractions du monde et ses exigences. Ainsi, nul de ces plaisirs que donnent les réunions des deux sexes, point de danse au bruit d'une musique champêtre; nulle de ces joies qu'une naissance, qu'une noce, qu'une fête de famille appellent au foyer domestique. Chaque intérieur de famille devient un couvent d'où la femme ne sort que pour se rendre aux preachings. Mais à quoi bon une exposition, qui semble viser à la science théologique? suivez moi, lecteur, à un camp-meeting.
C'était le 29 septembre 1850, par une de ces splendides matinées que le ciel, le soleil et le paysage américain prodiguent au voyageur sous le 36e degré de latitude. J'étais accompagné de mes deux fils et de M. de Lobe, jeune Français qui applique au Tennessee ce qu'il a de science à l'agriculture et à l'industrie, de bonté et de dignité à faire aimer et respecter le nom de la France. Un Américain nous servait de guide dans ce labyrinthe de forêts à traverser pour arriver au duck river. Montés sur de jeunes et bons chevaux du Tennessee, nous parlions, non sans une émotion secrète, de la patrie absente, lorsqu'après trois heures de marche nous vîmes s'ouvrir devant nous, du haut d'un mamelon, une large vallée pleine de lumière et d'ombre, de mouvement et de bruit: nous étions arrivés au camp-meeting. Le paysage, par la grandeur sévère des lignes et des formes, la majesté des arbres, répondait à la solennité du but. Au premier plan, on voyait attachés à chaque arbre de la forêt des groupes de chevaux demandant un abri à l'ombre du feuillage; le wagon américain aux larges flancs attirait le regard par sa tenture de toile blanche, qui tranchait dans ce milieu d'ombre et de verdure. Par les sentiers étroits de la montagne descendaient gravement et lentement ces familles nombreuses, représentées par des vieillards, de jeunes hommes, de blanches filles, des mères allaitant leurs nourrissons au balancement de leur monture: le jeune garçon y avait sa place, et se faisait grave pour être à l'unisson de la caravane. Au loin, et au penchant d'une colline, dans une clairière de la forêt largement ouverte, on remarquait une masse de constructions en bois, qu'une sorte de pensée architecturale avait ordonnées en des lignes droites et parallèles: c'était les log-houses, les uns fermés, les autres ouverts, que la piété et les nécessités d'une grande assemblée religieuse devaient transformer, celui-ci en temple, ceux-là en salles à manger et en dortoirs. De grands feux, alimentés par des troncs entiers d'arbres, disputaient au soleil son éclat et faisaient bouillonner de vastes marmites, objet pour les uns de convoitise, et pour les autres espoir d'appétits aiguisés par une longue course. En arriére et sur des bancs sans abri contre les ardeurs du soleil, étaient parquées les familles de la race noire. Il était deux heures: c'était l'heure du prêche. Sous un vaste hangar ouvert de tous côtés pour la circulation et fermé au levant par une estrade, vinrent s'asseoir des groupes de jeunes filles et de femmes de tout âge. A l'élégance de leurs vêtements, à leur démarche aisée, à leurs manières faciles, vous auriez pu vous croire dans un salon français en plein air. Derrière, mais sans mélange, et sur les côtés, les hommes se massaient pour entendre la voix des prêcheurs. Sur tous les bancs, au dedans, au dehors, partout régnait le plus grand silence. Trois ministres du culte méthodiste, en habits et pantalons noirs, montèrent sur l'estrade. L'un d'eux prit dans la Bible un texte qu'il expliqua et développa à la foule attentive. Sa voix était vibrante, mais sans onction. J'entendis quelques soupirs et quelques cris isolés qui vinrent interrompre le prêcheur. Bientôt après succédèrent au prêche les chants religieux au rhythme lent et monotone; à certains intervalles, la foule fléchissait le genou et un nouveau ministre disait à haute voix une prière. Cependant le soleil descendait à l'horizon: un demi-jour se faisait dans la vallée. A un signal donné, l'assemblée s'agita, la foule fut debout, et deux processions, l'une d'hommes, l'autre de femmes, se dirigèrent vers deux points apposés de la montagne, pour demander à une solitude plus profonde les inspirations et les extases. J'ai suivi la procession des hommes; je les ai vus s'agenouiller, courber leur front dans les hautes herbes, tressaillant sous la parole forte et accentuée du prêcheur; cette parole allait remuer des regrets, des désirs, des espérances, car j'entendis bientôt des soupirs, des sanglots s'échapper de ces larges poitrines. La scène se passait dans un ravin de la montagne, aux pentes riches de la plus belle végétation. Qui, en cet instant, aurait pu se défendre d'une émotion profondément religieuse? J aurais défié, toutes les sectes de la terre de ne pas entrer en communion de reconnaissance et d'amour pour Dieu sous ce beau ciel et en présence d'une nature, qui disait si haut sa puissance et sa bonté. Mais hélas! ces sentiments devaient peu durer, et à l'émotion religieuse devaient bientôt succéder la tristesse, la fatigue et la révolte de l'esprit. La nuit était descendue sur la forêt: les feux seuls éclairaient le paysage de reflets rougeâtres et fantastiques. Le vaste hangar-temple fut éclairé par de minces chandelles, qui jetaient une lumière triste et blafarde fur l'assemblée. La foule vint occuper ses premières positions; les prêches et les chants recommencèrent. Mais soit que le pèlerinage à la montagne eût exalté les coeurs et les esprits, soit que la parole du ministre s'épanchât plus abondante et plus vive, la scène de la nuit revêtit un caractère profondément lugubre. Les bancs se dégarnirent, et dans les intervalles, sur une terre humide et froide, se roulaient des jeunes filles le sein découvert et les cheveux épars. Une d'elles, à genoux, levait les yeux au ciel, et en des rires convulsifs semblait indiquer, par son regard fixe et illuminé, qu'elle avait pénétré au séjour désiré et rêvé. Les unes sanglotaient et jetaient par saccades des cris de désespoir qui eussent fait trembler d'effroi le voyageur égaré dans la forêt. La joie chez quelques autres s'exprimait par sauts, par bonds répétés, grotesques, semblables à la danse des fous. Ici des cris de plaisir et d'extase; là, des hurlements de misère et de terreur. Cette jeune fille qui lève les bras au ciel, se tord en convulsions sur les genoux de sa mère, qui semble heureuse de cet état. Et quelle pitié n'ai-je pas ressentie pour cette femme aux cheveux blancs qui, s'adressant à la foule dans l'attitude d'une sibylle, criait à ses oreilles de s'amender, de se repentir, de professer religion! Et comme si cette scène dût présenter le mélange du lugubre et du burlesque, on voyait à quelques pas du hangar la foule des noirs s'agiter, danser, crier, imiter enfin, mais avec l'exagération du sang africain, les contorsions et les frénésies de ses maîtres. La nuit ne fut plus pour nos esprits qu'un long cauchemar!
Il était deux heures après minuit: les chants et les cris, les soupirs et les hurlements avaient cessé; les feux s'éteignaient. Quelques hommes erraient autour des log-houses, et sous le hangar gisaient, mais immobiles, ces corps frêles de jeunes filles que la fatigue et le sommeil avaient saisies au milieu des convulsions. J'attendais le jour avec une sorte d'impatience fiévreuse. Enfin, les cimes des arbres s'éclairèrent, le bruit se fit autour de nous, et peu d'instants après on voyait se diriger vers les foyers pour s'y réchauffer toutes ces pauvres créatures à la marche chancelante, aux visages pâles, et aux regards éteints et fatigués. Le camp-meeting devait se prolonger avec toutes ses péripéties pendant huit jours. Je rejoignis mes compagnons de voyage et nous partîmes. Qu'avais-je donc de plus à apprendre du méthodisme pour le juger? Un culte qui donne tantôt une folle jactance et tantôt un morne désespoir, qui ébranle les imaginations par les terreurs les plus sombres, surexcite les organisations frêles et produit souvent une exaltation qui ne peut être pure ni en sa source ni en ses effets, n'est point un culte que la raison puisse admettre. Mais tout est-il faux dans cette doctrine, et ne pourrait-on en dégager un principe saint et vrai? Le méthodisme n'est point une secte nouvelle: au fond c'est le calvinisme, qui ne croit au salut qu'à l'aide de la grâce, abstraction des oeuvres. Mais la question de la grâce en théologie, comme celle du libre arbitre en philosophie, est un de ces problèmes qui furent toujours le tourment et recueil de la curiosité humaine. Quoi qu'on fasse, l'homme ne peut se passer de Dieu et de la grâce: l'appeler par la foi et la prière est un besoin. Seulement cette doctrine fait trop bon marché du principe de la liberté humaine; c'est là sa faiblesse. Etudiez, les diverses doctrines des sectes religieuses et des philosophies: chez les unes et chez les autres, l'esprit d'erreur a exagéré l'un des principes au préjudice de l'autre. La philosophie attribue à l'homme l'entière et libre faculté de choisir entre le bien et le mal: les sectes luthériennes accordent tout à la grâce et à l'inspiration; la première cède trop à l'orgueil et égare; les autres ruinent dans l'homme le ressort moral en dispensant de tout effort. La doctrine catholique est la seule qui se maintienne entre les opinions extrêmes. Elle refuse d'abolir la liberté humaine, tout en maintenant l'intervention divine, la grâce dans nos sentiments et nos déterminations. Grâce et liberté dans les actes humains, voilà sa noble et pure doctrine.
J'ai suivi l'Américain du sud-ouest dans sa vie intime et extérieure. Peut-on dégager du présent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses tendances la destinée de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait à chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de l'humanité. De toutes les nations qui ont pris part à l'oeuvre progressive accomplie jusqu'à ce jour, il n'en est pas une, d'après sa doctrine, qui ne se distingue par un caractère bien tranché, par un mode d'activité, propre à elle, signe de sa tâche spéciale dans le travail commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phénicie. La conservation des traditions anciennes a été la mission du peuple juif; Athènes a brillé par ses beaux arts et sa littérature; Sparte, par son activité guerrière; Rome a vécu tout entière dans une seule pensée, la conquête du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appelé par la Providence à remplir une fonction particulière et y puiserait les éléments de son activité nationale. On peut combattre cette thèse dans en ce qu'elle a de trop général. Mais pour le voyageur qui a parcouru l'Amérique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne parait écrite en lettres intelligibles à la poupe de ses vaisseaux, au front de ses villes et sur les vastes terrains de ses défrichements. Lors de la déclaration de l'indépendance en 1776, l'Amérique avait une population de 4 millions, resserrée entre les Alleghanys et l'Océan; aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac Michigan au golfe du Mexique, les contrées voisines du Mississipi sont occupées par une armée de défricheurs. Quelques éléments étrangers ont pénétré, il est vrai, dans cette armée par l'émigration; mais la masse est anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conquérir par le travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes Rocheuses s'étend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses plaines grasses et fécondes fussent toujours le domaine du sauvage et du buffle. Le travail et le commerce, voilà les puissants instruments qu'il a mis aux mains de cette forte race. Mais ne défricherait-elle les forêts avec la cognée que pour vivre de maïs comme jadis le sauvage vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extérieur que pour satisfaire ses appétits matériels? Ne parcourrait-elle le monde que pour trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au delà des surfaces, sondez les âmes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion pénétrer plus profondément dans tous les actes du corps social? Un peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni s'arrêter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent.
G. Faure Beaulieu.