CONQUÊTES DES RUSSES DANS L'ASIE CENTRALE
Nous voulons profiter de l'excellente carte du Turkestan publiée dans un précédent numéro (3) de l'Illustration, pour donner un historique succinct des conquêtes des Russes dans ces contrées encore peu connues.
(3) Voy. l'Illustration du 21 mai.
Le Turkestan est le berceau de la race turque, qui se subdivise en un grand nombre de branches. Celle qui domine dans l'Asie centrale est la branche des Usbeks, à laquelle appartiennent tous 1er khans, les hauts fonctionnaires et les habitants riches des villes; les nomades se composent de bandes kirghiz et turcomanes; les esclaves sont en général d'origine perse. On divise encore les habitants de l'Asie centrale en deux grandes races, les Iraniens et les Touraniens. Les Persans, sédentaires et industrieux, sont Iraniens; les Turkestans, nomades et pillards, sont Touraniens. Il est facile de voir que ces groupements ne donnent pas une idée très-nette de la composition de ces peuples qui, en résumé, forment une mosaïque de races sous la domination des Usbeks.
La première expédition des Russes contre le Turkestan remonte au XVIe siècle, et fut dirigée, en 1585, par Netchaï, hetman des cosaques de l'Oural. Les Russes furent défaits par les Khiuriens et obligés de battre en retraite.
Le projet fut repris en 1715 par Pierre le Grand, qui lança contre Khiwa le prince Tchakesse Bekeurtch, qu'il avait converti au christianisme, fait élevé avec beaucoup de soin et nommé officier dans la garde impériale. La colonne partit du fort d'Alexandrowsk, situé près de la presqu'île de Margichlak, et fut entièrement détruite à une trentaine de lieues de Khiwa par les hordes turcomanes, kirghiz et usbeks.
Après ces insuccès, la Russie ajourna ses projets de conquête et se contenta d'occuper quelques points de la rive orientale de la Caspienne, et de soumettre à sa domination les tribus kirghiz établies entre le Wolga et l'Oural.
Dans les derniers mois de 1839, le général Perowski partit d'Orembourg avec 10,000 hommes pour conquérir Khiwa et les contrées comprises entre la Caspienne et l'Aral. La colonne russe ne put aller à plus de cinquante lieues au delà du fort d'Embinsk; assaillie par des tourmentes de neige, elle dut rebrousser chemin après avoir éprouvé des pertes énormes.
De même que les Français en Algérie, les Russes ne manquaient pas de prétextes pour reprendre les hostilités à la première occasion. Leurs caravanes de marchands étaient souvent pillées et les rives de l'Oural insultées par les hordes nomades aussi insoumises et indisciplinées que celles de nos frontières du Maroc. L'ordre d'avancer fut donné, en 1846, par l'empereur Nicolas, mais cette fois, au lieu de s'engager aveuglément dans les déserts situés à l'ouest de la mer d'Aral, les généraux russes d'Orenbourg se dirigèrent plus à l'Est de façon à gagner cette mer intérieure et le Syr-Daria. On procéda méthodiquement et des forts solides, protégèrent les lignes de communication; trois bâtiments à voiles, deux vapeurs en fer furent expédiés à grands frais dans la mer d'Aral. En 1853, les Russes, solidement établis sur le bas Syr-Daria, entre les forts d'Aralsk et le fort n° 2, résolurent de frapper un grand coup contre le khanat de Khokand. Une colonne commandée par le même général Perowski s'avança de cent lieues en remontant le Syr-Daria et se rendit maîtresse de la forteresse d'Ak-Mesdjed, à laquelle ils donnèrent le nom de leur général en chef, Perowski, en y laissant une garnison de 1000 hommes.
Au mois de décembre de la même année 1853, les Kokandiens, au nombre de 15000 hommes, avec 70 canons, essayèrent de reprendre la forteresse et furent repoussés avec des pertes sérieuses. Les soulèvements des Kirghiz, qui gênaient les communications entre l'Oural et le Syr-Daria, arrêtèrent pendant plusieurs années les progrès des Russes au Sud; cependant ceux-ci purent s'étendre à plusieurs centaines de lieues vers l'Est, sur les confins de la Tartarie chinoise. A la même époque, la guerre de Crimée obligea l'empereur Nicolas à suspendre les expéditions projetées dans l'Asie centrale.
L'émir de Bokhara, Mozaffar, personnage ambitieux et remuant, profita de l'affaiblissement de la Russie pour étendre sa domination sur le khanat de Khokand: sa position de chef de la religion dans le Turkestan lui permit d'atteindre son but.
Son triomphe, dont les journaux anglais et russes entretinrent longuement le public, fut de courte durée, car, en 1864, le général Tchernaïeff, successeur de Perowski, fut chargé de châtier les khans de Khokand et de Bokhara. A la tête d'une petite armée composée de six bataillons de ligne, quatorze régiments cosaques, trente canons et d'une batterie de fuséens, il s'empara successivement des importantes villes de Turkestan, de Tchemkent et, en mai 1855, il faisait son entrée dans Taschkent, grande et riche cité de 100,000 âmes. Un ukase de l'empereur Alexandre décréta territoires russes la province de Turkestan, qui devint désormais le gouvernement général du Turkestan en dépit des réclamations de l'Angleterre et contrairement à un manifeste du prince Gortschakoff. La nouvelle frontière moscovite allait jusqu'à Tachinas et suivait la ligne tracée sur la carte de l'Illustration, sauf le district de Kuldja et quelques autres districts à l'est de Samarkande, qui ne furent annexés qu'en 1870 et 1871.
L'émir Mozaffar, excité par le parti musulman, protesta contre l'ukase impérial et signifia aux Russes d'avoir à évacuer la riche province de Taschkent. Il eut même l'audace de faire emprisonner une mission de trois officiers dont le chef était le colonel Struwe. Pour toute réponse, le général Tchernaïeff sortit de Taschkent, le 30 janvier 1866, avec une colonne de 2,000 hommes, avec seize canons, et marcha droit sur Samarkande.
Ce mouvement mal préparé à travers une steppe dépourvue d'eau et de fourrages devait fatalement échouer. Arrivée à Djizak, la colonne russe se vit obligée de battre en retraite. Tchernaïeff disgracié dut remettre le commandement au général Romanowski dans des circonstances difficiles. Mozaffar, exalté par la retraite de l'ennemi, s'avançait sur Taschkent avec 5,000 soldats réguliers, 35,000 kirghiz et vingt-et-un canons.
Romanowski, qui n'avait que 2,800 hommes et vingt canons, marcha résolument à la rencontre des Bokares et leur livra bataille, le 20 mai 1866, dans la plaine d'Irdjar, à une dizaine de lieues au sud de Taschkent. Grâce à leur discipline, à leur artillerie rayée et à une bravoure remarquable, les Russes remportèrent une victoire complète. Mozaffar s'enfuit à tire d'aile jusqu'à Samarkande, tandis que son heureux adversaire, sans perdre un instant, s'emparait du fort de Naou et se présentait le 29 mai devant Khodjent, grande et belle ville de 60,000 âmes, située à l'intersection de cinq routes, le point le plus central des relations commerciales entre la Perse, l'Afghanistan, la Russie, l'Inde et la Chine. Le 5 juin, la ville était emportée d'assaut malgré la résistance désespérée des Khokandiens.
Le général Romanowski organisa avec un soin minutieux sa base d'opérations sur le Syr-Daria et marcha au sud aussitôt après les chaleurs. Le 5 octobre il assiégeait la forteresse d'Oratupa, qui succombait le 14. Déjà il avait atteint Djizak, à trois marches de Samarkande, lorsqu'il fut informé que l'émir s'était enfin décidé à remettre le colonel Struwe en liberté et implorait la paix aux conditions fixées par le vainqueur. Ce n'était qu'une feinte pour gagner du temps; Mozaffar avait bien relâché les prisonniers, tout en continuant ses préparatifs de guerre. Néanmoins, les Russes ne poussèrent pas plus loin, car, mis sur leurs gardes par l'échec du général Tchernaïeff, ils sentaient qu'il fallait ne s'engager qu'avec une extrême prudence dans un pays riche, peuplé et en proie au fanatisme musulman. Aussi, pendant toute l'année 1867, les hostilités se réduisirent-elles à quelques combats heureux aux environs de Yani-Kourgane, qui condamnèrent l'émir à s'enfermer dans Samarkande. Le gouvernement russe profita de l'abattement et de l'inaction de Mozaffar pour semer la discorde dans son camp et soulever contre lui ses principaux lieutenants, toujours enclins, comme tous les Asiatiques, à se rendre indépendants de leur suzerain.
Un ukase du 11 juillet 1867 décréta la division du Turkestan russe en deux gouvernements distincts placés sous la haute direction d'un gouverneur général. Ce poste important échut à l'aide-de-camp général Kaufmann, qui l'occupe encore aujourd'hui et dont la résidence est définitivement fixée à Taschkent, au milieu d'une contrée superbe, jouissant d'un climat tempéré et d'une extraordinaire fertilité.
Il nous reste à parler des événements accomplis de 1868 à 1873, et qui sont de beaucoup les plus intéressants.
A. Wachter.