VARIATIONS NUMÉRIQUES SUR LE SALON

SECOND ARTICLE (1)

Et d'abord complétons les indications données par notre premier article sur l'élection des divers jurys du Salon de 1873.

Quatre cent soixante quinze artistes français, antérieurement récompensés avaient envoyé, une œuvre à tout le moins, au palais des Champs-Élysées, avant le 26 mars dernier. Ils se trouvaient, par suite, électeurs de fait. Or la moitié d'entre eux s'est abstenue de prendre part au scrutin.

Voici, du reste, pour chacune des quatre sections déterminées par le règlement, des chiffrer authentiques.

Il en est, on le voit, de même en art qu'en politique. Beaucoup se fâchent du résultat d'une élection, à qui il aurait suffi, pour en changer le caractère, d'exercer leur droit de vote.

Disons tout de suite que sur ces 475 électeurs, cinquante seulement auraient pu, ultérieurement, faire acte de présence à l'exposition dite des Refusés; soit 42 peintres, 5 sculpteurs, 2 architectes, et 1 graveur.

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Maintenant résumons les opérations des jurys ainsi élus; opérations sur lesquelles, s'il a été beaucoup épilogué, il n'a été jusqu'à présent fourni aucune donnée précise.

Il convient de constater que sur le total des artistes déposants, il s'en est trouvé deux cent quatre-vingt-neuf qui, de deux ouvrages présentés, ont eu l'un refusé, l'autre admis.--Étant tenu compte de ce détail, on trouve qu'il a été envoyé à l'examen des jurés:

1re Sect... 4150 tableaux par 2771 artistes
2e Sect... 556 sujets -- 409 -
3e Sect... 65 ouvrages -- 58 -
4e Sect... 255 cadres -- 186 -
Soit.. 5026 envois par 3424 artistes

dont un sixième environ fait partie du sexe auquel nous devons Mlle Nélie Jacquemart.

Le rapport des admis aux refusés a donc été, pour les artistes, de 45,61 %, et, pour les œuvres, de 42,62 %.

Cela dit, revenons au Catalogue officiel.

Ses indiscrétions nous permettront d'établir d'abord, quant aux lieux de naissance des 1502 exposants qu'il comporte, l'état sommaire ci-dessous:

I. Paris 354; Province: 579; Etranger: 133
II. -- 95 -- 196 -- 21
III. -- 20 -- 19 -- 2
IV. -- 60 -- 71 -- 12
Totaux. 529 865 168

(1) Voyez notre numéro du 3 mai dernier.

(2) Ces nouveaux chiffres rectifient les quelques erreurs--sans importance du reste--qui se sont glissées dans notre premier article.--J. D.

Ainsi se trouve corroborée notre observation de l'an dernier:--Paris engendre, à lui tout seul, les deux cinquièmes des artistes français, y compris les originaires de l'Alsace-Lorraine dont nous n'avons pas encore eu le courage de démembrer la France artiste.

Autre remarque:--En ne considérant que les admis, la proportion du «sexe faible» au «sexe fort» s'abaisse à 11%.

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Le total des artistes hors concours,--c'est-à-dire n'ayant plus droit à aucune autre des récompenses décernées par le jury, que la médaille d'honneur,--est, au livret de 1878, réparti comme suit:

Section I. Exposants: 150; Œuvres 243
-- II -- 55 -- 89
-- III. -- 6 -- 6
-- IV. -- 17 -- 27
Ensemble: Exposants: 228 Œuvres 365

Soit:--Étrangers: 12; 21 œuvres.--Provinciaux: 131; 213 œuvres.--Parisiens: 85; 131 œuvres.

Notez qu'il n'y a, parmi les artistes hors concours, que deux femmes: elles sont de Paris toutes deux.

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Veut-on se rendre compte de l'importance numérique du Salon de 1873, par groupements de genres? Il suffira de jeter un coup d'œil sur la rapide nomenclature que voici;

PREMIÈRE ET DEUXIÈME SECTIONS.

Les portraits ont sévi avec plus d'intensité encore que l'an dernier. La peinture en comptait 285, et la sculpture 241. Soit en tout: cinq cent vingt-six, dont 266 masculins et 260 féminins.

Si bien que, dans cette course de vanité, l'homme a distancé la femme de six longueurs de tête!

Moins nombreux que les portraits pris isolément étaient les Paysages, Marines et Animaux pris en bloc:--ce groupement ne comprenait, en effet, que cinq cent dix ouvrages.

Les épisodes d'histoire, profane ou sacrée; la Mythologie, l'Allégorie et l'Archéologie ont fourni deux cent trente-six sujets.

Parmi lesquels l'œil le plus exercé n'eut pu découvrir un uniforme militaire quelconque que dans trente-quatre œuvres. Tant la minute présente est peu aux enthousiasmes guerriers!

Nous avons compté cent trente-deux Natures mortes, ainsi subdivisées:--fleurs, fruits, légumes; 90; gibier, poisson, volaille: 22; ustensiles, vases et bibelots: 20.

Ajoutons à celte catégorie quatorze Intérieurs sans figures.

La Littérature dramatique, le Roman, la Légende, et la Fable ont servi de texte ou de prétexte à une vingtaine d'interprétations artistiques.

Les Scènes de la Vie privée ou publique, et les Études antiques et modernes qui ne sauraient être rangées dans aucune des catégories ci-dessus, formaient un ensemble de quatre cent trente-deux ouvrages.

Reste les filles d'Ève représentées par la peinture dans le costume de leur mère avant la pomme. Nous les avons systématiquement écartées des classifications précédentes, où la plupart auraient pu trouver place,--comme leurs sœurs de la statuaire,--pour leur réserver une mention spéciale.

En somme, assises, couchées ou debout; endormies, souriantes ou grimaçantes; blanches, roses, grises ou vertes; en groupes ou isolées, c'est à peine s'il leur a suffi de quarante toiles, grande largeur, pour épuiser la série de leurs provocations ondoyantes et diverses!

TROISIÈME SECTION.

Quant à l'exposition d'architecture, on ne peut guère en subdiviser l'ensemble autrement que comme suit:

Églises et temples: 12 œuvres.--Monuments funèbres: 7.--Hôtel de Ville de Paris: 4, et mairies 2.--Palais et châteaux: 5. Établissements privés: 5.--Halles, caserne, hospice, bourse: 4.--Écoles: 2.--Théâtre: 1--Divers: 1.--Ensemble; 13 œuvres.

QUATRIÈME SECTION.

Les cent quatre-vingt-neuf cadres formant la section de gravure et lithographie échappent, par le nombre et la diversité des épreuves collées sous un même verre, à tout groupement particulier.

Contentons-nous donc de les ajouter en bloc à tous les chiffres précédents, pour parfaire le total des 2142 numéros inscrits au Catalogue.

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Nous en avons fini avec les principales combinaisons numériques auxquelles se prêtaient les artistes exposants et les œuvres exposées. Voyons maintenant quels ont été les résultats matériels du Salon de 1873.

Ouvert le 5 mai dernier, il a été fermé provisoirement, pour travaux intérieurs, les mardi, mercredi et jeudi, 3, 4 et 5 juin, puis clos définitivement le 25 du même mois. Soit quarante-neuf jours d'exposition effective; dont six jeudis et sept dimanches, c'est-à-dire treize jours d'entrée gratuite. Reste trente-six jours pendant lesquels il a été perçu un franc par visiteur.

De ce chef, le produit total a été de 154 796 fr.

Soit une moyenne de 4300 visiteurs par jour.

D'un autre côté, la vente du Catalogue, à raison de un franc l'exemplaire, a fourni une somme de 43,344 fr.

Soit une moyenne de 884 fr. 57 c. par jour. A ces chiffres enfin, il convient d'ajouter le prix de location du buffet, 6,000 fr.

Et l'on obtient un total de recette de 204,140 fr.

Mais, de ce total, il faut retrancher, suivant les usages établis, le montant des entrées perçues, pendant les cinq jours d'exposition horticole, au seul profit de cette dernière entreprise, soit.................. .... 24,266 fr.

Reste 179,874 fr.

En estimant, avec quelque raison, ce semble, les frais d'organisation et les dépenses du Catalogue à une somme de. 145,000 fr. on arrive à conclure que cette affaire se solde, pour l'administration, par un boni approximatif de................................. 34,874 fr.

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Le nombre total des visiteurs ayant passé aux tourniquets, pendant les treize jours d'entrée gratuite, s'est élevé à.................. 280,259

Soit une moyenne de 21,558 par jour gratuit.

Non compris les porteurs de cartes de faveur, bien entendu, dont le nombre, n'étant soumis d'ailleurs à aucun moyen de contrôle, ne peut figurer ici que pour................. mémoire.

Si l'on ajoute, au chiffre ci-dessus, le public payant, ci 154,796 on trouve que le total général des visiteurs du Salon de 1873 a atteint un minimum de 435,055.

Ce qui permet d'évaluer la vente du Catalogue à UN EXEMPLAIRE par CHAQUE DIZAINE de visiteurs.

Jules Dementhe.

UN QUATRIÈME CABLE TRANSATLANTIQUE

Le 15 juin dernier, le Great-Eastern quittait le port de Valentia, point extrême de l'Irlande, ayant à sa suite une escadrille de puissants steamers qui, s'ils n'eussent fait partie du cortège du roi des mers, auraient excité l'admiration des spectateurs. Douze jours après, le navire géant moins entouré, car son escorte semblait avoir été éparpillée par la tempête dont elle portait encore les traces, jetait l'ancre en vue de l'île de Terre-Neuve au bruit des applaudissements de l'équipage.

Nuit et jour, pendant toute la durée de la traversée, on avait entendu un bruit de poulies et de chaînes sortir de l'arrière du steamer, dominer la voix de ses machines et même le grondement des orages.

Dès que le profil de la plus orientale des terres américaines se détache vers l'Occident, ce bruit cesse comme par enchantement, les roues et l'hélice même s'arrêtent comme soudainement paralysées; elles ne font plus que quelques tours nécessaires aux manœuvres. Un puissant jet de vapeur sort de toutes les chaudières; alors on descend lentement, majestueusement du haut du pont immense une de ces prodigieuses bouées en fer qui ressemblent à des phares. Bientôt elle est fixée au fond de l'Océan qui n'a que quelques centaines de mètres de profondeur, à l'aide d'une ancre formidable reliée par une chaîne que les Cyclopes du vieux Vulcain n'auraient pu forger dans les cavernes de Polyphème.

En s'éloignant des mers européennes, le navire géant laissait sur les vagues un sillage d'une longueur peu ordinaire; il était, en effet, continué par une immense chaînette pendant gracieusement à l'arriére et s'approchant par degrés insensibles de l'Océan, où elle ne disparaissait qu'à un grand nombre d'encâblures de distance. Tantôt le point où ce fil se soudait avec les vagues s'approchait du Great-Eastern, qui fuyait vers l'Occident avec une vitesse moindre que son allure ordinaire, mais encore supérieure à celle du commun des navires. Tantôt cette boucle inclinée semblait au contraire s'écarter et se tendre comme si elle avait rencontrée quelque résistance imprévue dans le fond des Océans, comme si les dieux inconnus de l'abîme cherchaient à s'y accrocher, pour arrêter le mouvement du vapeur immense.

Mais ces oscillations semblaient prévues, car le Great-Eastern modifiait son allure. On eut dit un cavalier qui, tout en courant, rend de la bride et donne de l'éperon à son cheval quand il se ralentit, ou qui tempère son ardeur en serrant fortement sur les rênes. Sans point d'arrêt, sans lacune, le navire glissait vers le couchant et le câble sortant de ses cales se précipitait dans la mer avec une vitesse de trois à quatre mètres par seconde.

Lorsque la bouée fut fixée dans le fond de la mer et que le câble y fut attaché, l'Europe et l'Amérique étaient virtuellement réunies par un quatrième câble. Car il suffisait pour terminer l'opération de réunir le câble des mers profondes à celui du rivage. C'était l'œuvre d'un des navires de l'escadrille. Le Great-Eastern avait terminé sa tâche.

Jamais expédition télégraphique n'eut lieu avec une régularité aussi merveilleuse. Trois tempêtes n'eurent pas la force de l'interrompre ni même de la ralentir. Car les hésitations apparentes du navire ne tenaient qu'aux dépressions souvent brusques, et aux redressements quelquefois abruptes du fond de la nier.

La pose du nouveau câble, opération considérée il y a six ans à peine comme excessivement scabreuse, il y a dix ans comme presque impassible, il y a vingt ans comme chimérique, s'exécute aujourd'hui comme la plus vulgaire des opérations en usage dans nos grandes manufactures. On ne fait point passer plus facilement à la filière les sept fils de cuivre qui forment l'âme du câble, qu'on dépose le câble lui-même au fond des gouffres océaniques, dans lesquels disparaîtrait le mont Blanc lui-même, comme l'araignée vagabonde laisse son fil sur les vertes prairies d'Angleterre.

Un ouragan du sud-ouest agitait inutilement la gigantesque chaînette au moment décisif qui allait clore cette nouvelle campagne. Le Great-Eastern fixait la bouée-débarcadère en vue de Terre-Neuve, et l'Océan vaincu d'une façon définitive, à force de soin, d'argent, de science et de patience, agitait inutilement sa houle impuissante.

D'autres rêves d'aujourd'hui deviendront la réalité de demain, à condition qu'on emploie pour amener le succès les procédés qui ont assuré à l'industrie moderne une si brillante victoire, si brillante en effet qu'elle ne surprend personne, excepté ceux qui sont capables d'apprécier les difficultés d'une entreprise demandant soixante millions de matériel.

La flottille qui a quitté Valentia presque incognito, représentait une valeur supérieure à celle de la plus riche flotte de galions que l'Amérique ait jamais envoyée à Cadix. Le shah de Perse, quand bien même il vendrait tous les diamants qui constellent ses écrins, ne pourrait recueillir assez de livres sterlings pour s'en rendre acquéreur. On n'échangerait pas le Great-Eastern, vainqueur des Océans, pour la mer de lumière.

W. de Fonvielle.