VII
Pendant que sa maison était le théâtre de cet étrange incident, Nicolas Makovlof dans son drowski suivait la route de Kalouga. Il arrivait trois jours après au domaine de son seigneur, laissait sa voiture dans le village, et sa valise sous le bras il courait au château, et glissait un papier de dix roubles dans la main du bailli, expédient, infaillible pour obtenir du maître qu'il voulut bien recevoir son ancien mougik.
En effet l'audience ne se fit pas attendre: vingt minutes ne s'étaient pas écoulées que le serf était introduit dans le petit salon, où il trouvait le vieux Laptioukine couché sur un divan, à moitié enseveli sous une montagne de coussins et enveloppé de schals de Perse qui le couvraient de la tête aux pieds.
Ce spectacle lui permettait d'apprécier à leur valeur les vanités des gloires d'ici-bas. Une tête chenue, une face parcheminée, tannée, couturée, ridée comme une pomme qui sort du four, voilà tout ce qui restait du brillant gentilhomme dont avaient rêvé les belles de vingt lieues aux alentours. L'œil seul avait conservé quelque chose de sa vivacité et de son éclat juvéniles, il flamboyait sous ses sourcils buissonneux lorsque l'ancien bottier s'inclina profondément devant son seigneur.
--Eh! c'est Nicolas, s'écria le comte en donnant une expression joyeuse à sa voix chevrotante et cassée, c'est Nicolas, fils de Pierre, je remercie Michel Archange qui t'a conduit sur le domaine, Nicolas! Ta présence m'a tout ragaillardi, elle me ramène d'une vingtaine d'années en arrière, au beau temps où tu fabriquais pour moi de si adorables chaussures.
La direction que prenaient les souvenirs du comte ne plaisait guère à Nicolas; aussi se permit-il de l'interrompre avec le geste et l'accent de la modestie aux abois.
--Père, s'écria-t-il, il y a longtemps que je l'appelais de tous mes vœux, ce jour où il m'est enfin donné de poser mes lèvres sur la main du maître de ma race.
--Bon Nicolas! Ta reconnaissance me touche jusqu'aux larmes. Voyons, tu dois être fatigué de la route; as-tu été te rafraîchir à l'office? Mais j'y pense, l'hydromel n'est pas la boisson des riches marchands de la ville sainte; il se vide chez eux plus de vin de France que dans nos pauvres demeures. Je vais en faire monter une, pour fêter ta bienvenue, et je trinquerai avec toi. Hélas! du bout des lèvres, car la goutte, moins volage que tu ne l'as été, n'a point quitté mes pauvres jambes depuis que tu as abandonné à d'autres le soin de les chausser.
Le mari d'Alexandra flottait entre la crainte et l'espérance. Tracassé par les importunes réminiscences du vieillard, tranquillisé par la cordiale bonhomie avec laquelle il les traduisait, il accepta avec gratitude l'honneur insigne que daignait lui faire son seigneur, et vida coup sur coup plusieurs verres de champagne qui ne contribuèrent pas peu à lui rendre son aplomb.
--Sais-tu, reprit le comte, qu'il est beau à toi de ne pas m'avoir oublié dans ta prospérité et d'avoir entrepris ce long voyage pour visiter ton vieux maître dans sa retraite, car ce n'est que pour cela que tu es venu, n'est-ce pas?
--Oh! certainement, seigneur, balbutia Nicolas; pour vous revoir d'abord et ensuite...
--Ensuite pour autre chose, dit le comte, en achevant la phrase que le serf avait laissée en suspens. Eh bien! puisque nous avons bu à ton retour au domaine, passons maintenant aux articles secondaires.
--Comme le seigneur ne l'ignore pas, répondit Nicolas après avoir toussé pour éclaircir sa voix un peu rebelle, j'ai vaillamment travaillé et mon saint patron ayant béni mes efforts, je suis parvenu à réunir quelques roubles. Mais il n'a pas été donné à l'homme d'être satisfait ici-bas. Celui qui trouve un kopeck à ses pieds fait une verste pour ramasser un brin de paille. Ainsi de moi; je voudrais agrandir le cercle de mes affaires en trafiquant avec l'étranger; mais, pour y parvenir, il faudrait voyager et...
--Eh bien? s'écria le comte Laptioukine de l'air le plus naturel du inonde, ton idée est excellente; et pourquoi ne voyagerais-tu pas?
Un soupir d'allégement souleva la poitrine du marchand.
--C'est que... c'est que... murmura-t-il, le seigneur aura probablement oublié que je suis resté serf et que je lui paye l'obrosk en cette qualité.
--Pas du tout. Mais qui peut s'opposer à ce que de serf que tu es je fasse de toi un homme libre, lequel aurait le droit d'ouvrir son aile à tous les vents et de promener sa fantaisie aux quatre coins du monde?.
Nicolas poussa une exclamation de joie, se jeta aux pieds de son maître, lui prit la main et la baisa avec transport.
--Oh! disait le pauvre marchand, que Dieu vous récompense dans ce monde et dans l'autre, gracieux seigneur! Je vais lui demander tous les jours qu'il vous réserve la meilleure place de son paradis. Pardonnez-moi si je ne vous exprime pas mieux ce que je ressens, mais je succombe à mon émotion.
--Peste! s'écria le comte avec un accent légèrement railleur, il paraît que le goût des voyages vous tenait furieusement au cœur, maître Nicolas! Eh bien, voyons, que comptez-vous m'offrir en échange de votre liberté?
Lorsqu'il avait quitté Moskow, le serf était décidé à sacrifier s'il le fallait sa fortune pour donner satisfaction à sa bien-aimée Alexandra; mais il n'entendait pas moins disputer écu par écu le prix de son rachat, comme l'exigeaient ses antécédents de commerçant.
--Maître, dit-il, avant de quitter Moskow, j'ai mis vingt mille roubles dans ce sac; c'est peut-être la moitié de ce que je possède; mais je ne saurais regretter d'avoir partagé mon bien avec le généreux seigneur qui de son esclave aura fait un homme.
Le comte Laptioukine haussa les épaules et plissa les lèvres d'un aie dédaigneux.
--Mais, se hâta de reprendre Nicolas, si le seigneur pense qu'il est juste que la totalité lui appartienne, je lui abandonnerai les quarante mille roubles, en ne gardant pour moi que la protection du bienheureux saint Nicolas qui ne me délaissera pas dans mon indigence.
--Tu m'as bien mal compris, Nicolas, reprit le comte; si j'avais envie de roubles, je ne t'en aurais pas demandé vingt mille. Mais tu le vois, mon garçon, je suis arrivé à cette période de l'existence où le plus ou moins grand nombre de roubles que l'on possède commence à devenir furieusement indifférent. J'ai rêvé que tu ferais mieux pour moi, que je te devrais une dernière joie qui adoucirait quelque peu les regrets du passé, qui paraissent, si amers lorsqu'on touche à la fin.
Nicolas était pâle et haletant.
G. de Cherville.
(La suite prochainement.)