IX
Malheureusement Alexandra se trouvait elle-même dans une situation morale qui, pendant quelque temps, ne lui permit guère de lutter contre l'accablement de son mari et d'user de l'ascendant qu'elle avait sur lui pour l'arracher à la dégradation dans laquelle il allait tomber.
C'était une nature d'élite chez laquelle, malgré les ardeurs du sang, la vertu était une conséquence de tempérament aussi bien que celle d'une éducation forte et rigide. Son union avec un homme à obrosk lui avait inspiré un vif chagrin; mais, esclave du devoir, elle avait néanmoins obéi à la volonté de son père; ce devoir, en changeant de condition, il était toujours resté sa loi. Si le temps n'avait point atténué ses répugnances, jamais du moins depuis qu'elle était mariée, une seule de ses pensées ne s'était-elle égarée en dehors du cercle bien circonscrit de son foyer domestique et n'avait altéré la pure sérénité de son âme; celui qui avait reçu sa foi était l'unique objet de ses affections, elle ne croyait pas possible qu'il en fut autrement.
Cependant, elle s'abusait étrangement sur la valeur du sentiment qu'elle éprouvait pour lui. Il tenait bien plus de la compassion que de l'amour. Elle avait cédé à son attendrissement pour la misérable condition de l'homme qui lui témoignait une passion si forte et si résignée; mais celui-ci n'avait point réussi à lui en communiquer la flamme. Elle l'appelait son frère et, sans qu'elle s'en doutât elle-même, son cœur, sinon ses lèvres, n'eussent jamais su lui donner un autre nom. Dévouée à celui dont elle portait le nom, pour lui elle eût tout sacrifié, même sa vie; mais ces sacrifices eussent été uniquement dictés par l'exaltation qu'elle apportait dans son culte pour ses devoirs d'épouse et, pas du tout par son affection pour Nicolas Makovlof; si cette affection avait dans ses dehors quelque chose de la tendresse de l'amour, il n'en avait pas la puissance; il engourdissait son cœur bien plus qu'il ne le vivifiait, elle l'occupait sans le remplir, y laissant un vide béant d'autant plus redoutable qu'Alexandra en soupçonnait moins la présence.
Ainsi que nous l'avons raconté, la jeune femme était restée vivement impressionnée par la scène qui s'était passée chez elle, dans la nuit qui avait suivi le départ de son mari pour Kalouga.
L'audace avec laquelle le proscrit avait cherché à abuser de la confiance avec laquelle elle l'avait accueilli lorsqu'elle ne voyait en lui qu'une femme, avait excité en elle une irritation très-vive, mais qui ne tarda guère à céder. Le jeune homme avait reconnu ses torts; elle l'avait vu se décider courageusement au danger d'une arrestation plutôt que de mériter plus longtemps ses reproches; c'était plus qu'il n'en fallait pour expier la faute de l'avoir trouvée belle, pour qu'elle lui pardonnât d'avoir cédé à un mouvement passionné dont la spontanéité la faisait sourire, dont l'apparente sincérité la laissait rêveuse. D'ailleurs, la générosité avec laquelle, lui, qui appartenait évidemment à la caste des oppresseurs, il s'était voué à l'affranchissement des opprimés, lui faisait un devoir de ne pas être en reste de magnanimité, en lui refusant son indulgence. Elle s'était donc abandonnée sans méfiance à l'admiration, à la reconnaissance dont son âme était pleine, et pendant le reste de la nuit l'image du gentilhomme séduisant, malgré les désavantages du costume féminin sous lequel il lui avait apparu, avait passé et repassé dans son cerveau sans qu'elle songeât à l'en écarter.
Le lendemain elle y pensait encore. Elle ne manqua pas de s'enquérir de l'événement auquel elle devait la visite de la nuit. Elle apprit qu'on avait découvert une de ces conspirations militaires qui étaient alors assez communes en Russie, et que quelques officiers des trois régiments qui tenaient alors garnison à Moskow avaient été enlevés et jetés dans les cachots de la forteresse.
Quelle que soit l'étiquette du despotisme, ses agissements sont partout les mêmes; un profond mystère planait sur les actes de l'autorité à Moskow, comme jadis à Venise sur les décrets du ténébreux Conseil des Dix. Le Laissez passer la justice du tsar! imposait une terreur à laquelle personne n'échappait. Ceux qu'Alexandra interrogeait ne purent pas ou ne voulurent pas lui donner de renseignements sur les noms et les qualités des prévenus.
Pour la troisième fois depuis le matin elle pressait de questions un marchand que les nécessités de son commerce avaient amené dans son magasin, lorsqu'on levant les yeux du côté de la rue elle aperçut, collé au vitrage derrière lequel elle était assise, le jeune homme de la veille qui fixait sur elle ce regard ardent qu'elle n'avait point oublié. Son émotion fut si brusque et si aiguë qu'elle jeta un cri, qu'elle fit un geste d'effroi. L'interlocuteur d'Alexandra se retourna à son tour, mais le proscrit s'était déjà éloigné. La jeune femme s'efforça de sourire afin de justifier sa frayeur aux yeux du visiteur; mais elle resta tremblante, consternée de l'imprudence de ce malheureux qui, en plein jour, et sans autre déguisement cette fois qu'un costume bourgeois, osait se hasarder sur la Tverskaïa.
Après le départ du marchand, elle se leva et se dirigea vers la porte; elle était aux prises avec une violente tentation de regarder au dehors, de s'assurer que cette étourderie n'avait point eu de conséquences fâcheuses pour son hôte, et une vague appréhension la retenait.
A dater de cet instant, le calme qui avait jusqu'alors caractérisé l'existence d'Alexandra avait été décidément compromis; les soucis que lui donnait l'issue de l'importante démarche tentée en ce moment même par Nicolas Makovlof se trouvèrent relégués au second plan, et sa pensée fut tout entière au drame qui se passait autour d'elle.
Comme la plupart des femmes, dans des circonstances identiques à celles-là, elle ne se déniait pas que le péril, pour être d'un autre genre, n'était pas moins grand pour elle que pour l'acteur principal; elle n'avait point pressenti les dangers auxquels l'exposait cette constance dans ses préoccupations. N'était-elle pas légitimée par la reconnaissance, par la sympathie qui s'attache aux victimes de l'oppression, et à laquelle le jeune gentilhomme avait des droits plus incontestables qu'aucun autre? Ainsi fortifiée par la pureté, par l'excellence de ses intentions, la sage Alexandra était absolument sans alarmes.
Quelques jours après elle eut à sortir. Au moment où elle passait devant le Kremlin elle entendit derrière elle un pas qui semblait se régler sur le sien. Son cœur commença de battre avec précipitation, sa respiration devint oppressée; elle ne s'était pas retournée, elle n'avait pas aperçu celui qui la suivait et elle l'avait reconnu. Cet acharnement à se rapprocher d'elle ne l'effraya pas, ce n'était point à elle qu'elle songeait; mais ce nouveau témoignage de l'insouciance avec laquelle le proscrit semblait décidé à continuer d'exposer sa liberté et peut-être sa vie, excita en elle un mouvement qui ressemblait de bien près à de la colère.
L'occasion de lui faire entendre la voix de la raison, de le décider à quitter sinon la Russie, du moins Moskow, était trop favorable pour qu'elle la laissât échapper. Comprenant qu'il ne fallait pas songer à lui adresser en plein air la mercuriale que lut inspirait sa charité, elle hâta sa marche et se dirigea vers Saint-Isaac en choisissant les rues les plus détournées. Au moment où elle pénétrait dans la nef, celui qui l'avait suivie, passant rapidement devant elle pour gagner l'ombre d'un pilier, elle fût certaine de ne pas s'être trompée. Il avait fait à sa sûreté la concession de s'envelopper d'une de ces pelisses de cuir que portent les Mougiks et dont le collet relevé lui cachait le bas du visage. Elle fut alors certaine que celui qui l'avait suivie était bien le jeune homme au sort duquel elle s'intéressait si vivement.
La piété d'Alexandra, comme celle de la plupart des femmes moscovites de sa condition, était fort minutieuse, pour ne pas dire très-étroite dans ses pratiques. C'était bien assez d'avoir été conduite dans le temple par les préoccupations les plus terrestres, c'eût été un bien autre péché si elle n'avait pas apporté à Dieu le tribut de sa première pensée. Elle se rappela fort à propos qu'elle s'était promis de brûler un cierge à l'autel de la Paganaïa, pour attirer ses bénédictions sur le voyage de Nicolas; au lieu d'un, elle en mit deux sur les crédences de fer qui entourent la sainte image; mais ce n'était pas en l'honneur de l'émancipation du pauvre serf, que le second de ces luminaires avait mission de se consumer. Ce soin religieux accompli, elle s'agenouilla dans un angle obscur de la chapelle et commença ses prières.
Si sincère que fut la ferveur avec laquelle Alexandra récitait ses oraisons, le chuchotement des voix de deux hommes qui venait de s'arrêter derrière elle parvint à l'en distraire. Aux premiers mots qu'ils prononcèrent, les lèvres de la jeune femme suspendirent leurs mouvements précipités; elle pâlit, elle écouta avidement.
--Et tu es sûr que c'est bien lui, Dmitri? disait l'un de ces hommes.
--Comme je suis sur que c'est la mère du Sauveur que nous avons là devant les yeux. Il a endossé une touloupe, par-dessus les vêtements bourgeois qu'il portait hier; mais maintenant que je l'ai dévisagé, l'archange Michel lui prêterait son uniforme que je le reconnaîtrais encore.
--Bien, je sais que tu es un fin limier, Dmitri. Et il n'est pas sorti de la Basilique?
--Non: le voyez-vous, là-bas, à genoux devant saint Joseph, auquel il demande sans doute la grâce de devenir plus malin que nous.
--Mais il me semble qu'il regarde bien souvent de notre côté, reprit le premier.
--Affaire de conscience malade. Dans son gîte de neige, le lièvre a, comme cela, l'œil au guet.
--Allons, tout marche à souhait, bien que nous ne soyons qu'à la moitié de notre besogne. Saint Isaac est lieu d'asile, il n'y a pas à songer à arrêter ici ce lieutenant; je vais passer auprès de lui pour me pénétrer à mon tour de son signalement; mes hommes m'attendent au dehors, je garderai un des porches, toi l'autre et de la sorte, il est impossible qu'il nous échappe.
Alexandra était en proie à une anxiété poignante; les deux hommes s'éloignèrent dans deux directions différentes. Elle vit celui qui avait parlé le premier se diriger vers la chapelle de Saint-Joseph, s'agenouiller à côté du personnage que son compagnon lui avait indiqué, et y rester plongé dans une méditation des plus édifiantes. L'impatience faisait bouillonner le sang d'Alexandra, ces quelques minutes lui furent longues comme des siècles; enfin l'homme, termina ses prières par de nombreux signes de croix et quitta la place. Alexandra se leva à son tour et se dirigea d'un pas rapide vers l'objet des ténébreuses embûches qu'elle venait de surprendre.