X
Le jeune homme songeait probablement beaucoup plus à suivre tous les mouvements de la jeune marchande qu'aux dangers qui, en ce moment même, s'accumulaient sur sa tête, car il ne l'eut pas plutôt vue prendre cette direction, qu'il s'avança à sa rencontre; mais Alexandra ne lui laissa pas le temps de parler.
--Vous avez tenté Dieu, monsieur, s'écria-t-elle, et Dieu vous abandonne! Ah! pourquoi n'avez-vous pas quitté Moskow avant-hier, ainsi que vous me l'aviez promis?
--Je ne le regrette pas, madame, puisque je vous ai revue, puisque votre démarche me prouve que vous vous intéressez encore à celui qui vous avait offensé.
--Trêve à ces vains propos, reprit Alexandra avec un redoublement de vivacité: vous avez été suivi, épié, toutes les issues de la basilique sont gardées, vous êtes perdu!
La physionomie du proscrit ne traduisit aucune émotion, il continua de sourire en contemplant avec amour celle qui lui annonçait cette terrible nouvelle.
--Qu'importe, répondit-il, qu'importe si j'ai la certitude que votre pensée daignera me suivre dans mon douloureux exil.
Le visage d'Alexandra prit une expression sévère.
--Monsieur, dit-elle gravement, après ce qui s'était passé l'autre, jour, j'espérais que vous renonceriez à me faire entendre des paroles qui m'offensent. Oui, je penserai toujours avec une respectueuse gratitude à ceux qui souffriront pour avoir rêvé l'affranchissement de mes frères, et leur nom reviendra dans mes prières de chaque soir; c'est tout ce que vous pouvez, c'est tout ce que vous devez attendre d'une honnête femme.
Ces paroles avaient été prononcées avec un tel accent de sincérité et de fermeté que le jeune gentilhomme resta visiblement déconcerté.
--Du reste, je vous le répète, poursuivit Alexandra en s'animant de plus en plus, il faut que vous ayez perdu la raison pour songer à de pareils enfantillages dans les circonstances où nous sommes. Les hommes de la police sont aux portes qui vous guettent, vous n'avez pas une minute à perdre si vous voulez leur échapper.
--Leur échapper? à quoi bon? s'écria le proscrit avec emportement. Puisque je n'ai plus l'espoir de parvenir à toucher votre cœur, j'appelle de tous mes vœux le moment qui me réunira à mes pauvres compagnons. Les hommes de la police, sont là, dites-vous; je ne les attendrai pas, et je vais....
Il allait s'élancer: Alexandra l'arrêta.
--Oh! dit-elle, avec l'accent du reproche, vous voulez donc me laisser le remords d'avoir été pour quelque chose dans votre malheur? Eh bien! ce sera une femme qui vous donnera l'exemple, de l'énergie, et qui vous montrera que tant qu'il reste une chance de salut, il faut lutter, il faut combattre.
--Et comment? répondit le proscrit avec abattement.
En ce moment un pope, à la barbe blanche, à l'aspect le plus vénérable, traversait la nef de son pas grave, solennel, un peu théâtral et se dirigeait de leur côté. Alexandra courut à lui;
--Père! lui dit-elle, d'une voix vibrante quoique contenue, il y a là un homme dont la vie est menacée; les soldats de la police attendent qu'il sorte pour s'emparer de lui; au nom de Jésus et de la Vierge, aidez-moi à le sauver.
Le pope recula avec, autant d'effroi que s'il s'était agi de commettre un sacrilège; il jeta sur celui pour lequel on venait de l'invoquer un regard sombre et méfiant.
--Si la justice du tsar, notre père, l'a condamné, dit-il sentencieusement, il est coupable, et Dieu maudit la main qui essaye d'arracher la tête d'un coupable au bourreau.
Malgré sa piété, Alexandra ne conservait probablement aucune illusion sur une des faiblesses caractéristiques du clergé russe. Elle ne perdit pas son temps en vaines paroles; tirant sa bourse, elle en fit sonner le contenu.
Aux fauves éclats de l'or passant à travers le frêle tissu, les yeux du pope s'allumèrent, il étendit avidement la main vers la récompense proposée.
--Que faut-il faire? demanda-t-il d'une voix devenue humble.
--Donnez vos habits à ce jeune homme: sous ce costume respecté, il trompera peut-être les oiseaux de proie, acharnés à sa perte.
--Qu'il me suive! je ferai ce que vous désirez; la charité n'est-il pas le premier devoir du prêtre, répondit le pope avec un accent qu'un jésuite n'eût pas désavoué, mais sans détacher ses yeux de la bourse fascinatrice et en essayant une seconde fois de s'en emparer.
--Un instant, père, reprit la prudente Alexandra en éloignant l'objet de cette ardente convoitise; jure par la sainte Paganaïa que tu vois là-bas, que tu sauveras ce malheureux?
--Je jure de lui fournir des vêtements de pope; je jure de le conduire jusqu'au seuil de l'enceinte sacrée. Pour le reste, femme, adressez-vous à Dieu; notre salut dans ce monde comme dans l'autre est dans ses mains toutes puissantes.
--C'est la vérité, mon père, murmura sourdement Alexandra, et pendant que vous accomplirez votre promesse, j'invoquerai celui qui préserva David des embûches des Ammonites.
En disant ces mots, elle lui tendit la bourse pleine d'or que le pope se hâta d'engouffrer dans la large poche de sa robe.
--Madame, lui dit à son tour le proscrit d'une voix émue, j'aurais pu, tout à l'heure, immoler un sentiment qui m'est bien cher à votre volonté; maintenant j'ai un devoir, celui de ne jamais vous oublier.
--Je ne vous demande ni reconnaissance ni souvenir, monsieur, lui répondit la jeune femme; mon mari et moi nous avions contracté une dette envers vous, nous l'acquittons en honnêtes commerçants que nous sommes, et c'est tout. Ce dont vous devriez vous souvenir en ce moment, monsieur, c'est que chaque seconde qui s'écoule ajoute aux difficultés de votre évasion. Partez donc et partez vite.
Alexandra avait mis une froideur calculée dans ces paroles; mais le calme qu'elle affectait était loin de s'étendre à son âme. Ses yeux suivirent le pope et son compagnon qui s'éloignaient; ils avaient disparu dans le fouillis des piliers qu'elle regardait encore. Alors, elle revint à l'image de la Vierge, où elle s'agenouilla de nouveau et où cette fois sa prière fut assez ardente pour absorber toutes les facultés de son cœur et de son cerveau.
Quand il lui sembla que le proscrit avait eu le temps de quitter Saint-Isaac, elle songea à sortir à son tour. Ce fut avec une angoisse poignante qu'elle poussa la porte qui conduisait à l'extérieur. Le portail était désert, elle n'aperçut aucune des figures sinistres qu'elle s'attendait à y rencontrer. Tranquillisée, elle reprit le chemin de sa maison; mais au moment où elle débouchait sur la Tverskaïa, son attention fut attirée par un grand mouvement d'hommes, de femmes et d'enfants se précipitant dans la direction d'un groupe que l'on voyait à quelque distance. Une appréhension terrible traversa son esprit, elle s'avança à son tour: cet objet de la curiosité de la foule, c'était un homme vêtu d'habits ecclésiastiques que des soldats entraînaient.
Le coup fut d'autant plus violent qu'il était plus inattendu. La tranquillité des rues qu'elle avait traversées avait confirmé Alexandra dans cette conviction que son protégé n'avait plus rien à craindre. Incapable de soutenir ce douloureux spectacle, elle, s'enfuit éperdue, tellement troublée qu'elle ne retrouvait plus son chemin.
Une exclamation poussée par un vieillard que, dans sa marche rapide, elle avait heurté en passant, lui fit relever la tête; elle se trouvait en face du pope, dont elle avait si largement payé le concours; le prêtre causait familièrement avec le soldat de la police qu'elle avait entendu appeler Dmitri; à cette preuve irrécusable de sa trahison, elle ne fut plus la maîtresse de contenir son indignation:
--Fils de Judas, lui cria-t-elle, deux fois déjà tu as reçu le prix du sang, mais la troisième récompense de ton infamie, c'est l'enfer qui te la réserve!
--Moins de bruit, femme, répondit le pope avec un dédaigneux sourire et en caressant sa barbe blanche, les passants pourraient l'entendre, et si tu gardes un reste de pudeur, tu aurais à rougir de la violence de ton amour pour ce jeune homme. J'avais juré de lui donner un déguisement et de le conduire hors des portes, j'ai tenu mon serment. Mais, avant de t'engager ma foi, je l'avais donnée à notre père, le tsar, que Dieu conserve; je lui ai livré son ennemi, sa bénédiction est sur moi.
Alexandra n'en écouta pas davantage. Confondue de l'impudence de cet homme, atterrée par une supposition contre laquelle son orgueil ne se révoltait pas moins que sa vertu, elle rentra chez elle, en proie à une fièvre si violente, qu'elle dut se mettre au lit en y arrivant.
Le repos de la nuit eut raison de l'accablement physique qui avait été la conséquence des cruelles secousses de la veille; mais aux multiples émotions qui l'avaient agitée succéda bientôt un malaise moral dont elle ne devait pus se débarrasser aussi aisément.
Les deux locataires de la cage d'or furent à ce moment aussi malheureux l'un que l'autre.