XI

«Celui qui cherche le danger périra par le danger,» a dit l'Évangile. Pour la femme, ce n'est point assez de ne le point chercher, ce n'est qu'en le fuyant qu'elle se sauvegarde.

Malheureusement, Alexandra n'était nullement convaincue de cette vérité. La malicieuse insinuation du pope, n'avait point ébranlé la confiance de la jeune femme dans la solidité de ses principes et de son attachement à ses devoirs; la facilité avec laquelle elle avait passé d'un simple intérêt pour un malheureux à un sentiment un peu plus impérieux, mais surtout beaucoup plus actif, ne lui avait point ouvert les yeux; la sympathique douleur que le lugubre dénouement de son aventure excitait dans son âme devait nécessairement la pousser plus avant sur la pente où elle avait glissé sans s'en apercevoir.

Cette douleur, elle s'y abandonnait sans appréhension comme sans réserve.

G. de Cherville.

(La suite prochainement.)

LA PLANÈTE MARS
D'APRÈS LES DERNIÈRES OBSERVATIONS
ASTRONOMIQUES

La planète Mars est celle qui vient après la Terre dans l'ordre des distances au Soleil. Notre orbite est tracée à 37 millions de lieues de l'astre du jour, et celle de Mars à 56 millions. Lorsque les deux planètes se trouvent toutes deux du même côté du soleil, la distance qui les sépare n'est donc que de 19 millions de lieues, et elle peut même descendre à 14 parce que ni Mars ni la Terre ne suivant des circonférences parfaites, leur distance au Soleil augmente, ou diminue selon les époques. Or, Mars vient précisément de se trouver dans une de ces situations favorables pour l'observation, et quoique sa distance ne se soit pas abaissée à son minimum, cependant la période qui vient de s'écouler a permis de faire des études intéressantes.

Tout le monde a remarqué depuis plusieurs mois cette belle étoile rouge, qui brille tous les soirs dans notre ciel et se couche actuellement vers minuit. Son éclat commence à diminuer; mais elle a été très-brillante. C'est le 27 avril qu'elle est passée juste derrière la Terre et que sa lumière était la plus vive. Dès les premières observations, j'ai constaté qu'elle nous présentait son pôle nord très-incliné vers nous et marquée par une tache blanche peu étendue, formant un point brillant à la partie inférieure du disque (image renversée dans la lunette

astronomique). Les taches ocreuses, qui représentent les continents, et les taches gris-verdâtre, qui représentent les mers, se dessinaient sous une forme plus ou moins accentuée, selon la transparence de l'air et selon les heures du soir.

Après la Lune, c'est Mars qui est le mieux connu de tous les astres. Aucune planète ne peut lui être comparée sous ce rapport.

La géographie de Mars, ou pour parler plus exactement l'aréographie, a déjà pu être étudiée et dessinée. Ce qui frappe le plus au premier abord dans l'examen de l'ensemble de la planète, c'est que ses pôles sont marqués comme ceux de la Terre par deux zones blanches, par deux calottes de neige. Le pôle nord comme le pôle sud sont même parfois si brillants, qu'ils paraissent dépasser le bord de la planète, par suite de cet effet d'irradiation qui nous montre un cercle blanc plus grand qu'un cercle noir de mêmes dimensions. Ces glaces varient d'étendue: elles s'amoncellent et s'étendent autour de chaque pôle, pendant son hiver, tandis qu'elles fondent et se retirent pendant l'été. Dans leur ensemble, elles s'étendent plus loin que les nôtres et parfois descendent jusqu'au 45e degré de latitude, c'est-à-dire jusqu'aux contrées qui correspondent à l'emplacement de la France sur la terre.

Ce premier aspect de la planète lui donne une analogie avec la nôtre, comme division de ses climats en zones glaciales, tempérées et torrides. L'examen de sa topographie montre au contraire une dissemblance assez caractéristique entre la configuration de ce globe et celle du nôtre.

En effet, sur la Terre, il y a plus de mers que de terres. Les trois quarts du globe sont couverts d'eau. Il n'en est point de même de la surface de Mars. Il y a autant de terres que de mers, et au lieu d'être des îles émergées du sein de l'élément liquide, les continents semblent plutôt réduire les océans à de simples mers intérieures, à de véritables Méditerranées. Il n'y a point là d'Atlantique ni de Pacifique, et le tour dit monde peut presque s'y faire à pied sec. Les mers sont des Méditerranées découpées en golfes variés, prolongés çà et là en un grand nombre de bras s'élançant comme notre mer Rouge à travers la terre ferme: tel est le premier caractère de l'aréographie.

La seconde, qui suffirait aussi pour faire reconnaître Mars d'assez loin, c'est que, les mers sont étendues dans l'hémisphère sud, entre l'équateur et le pôle d'une part, d'autre part, en moins grande quantité, dans hémisphère nord; et que ces mers australes et septentrionales sont reliées entre elles par un filet d'eau. Il y a même sur la surface entière de Mars trois filets d'eau allant du sud au nord; mais comme ils sont fort éloignés l'un de l'autre, on ne peut guère en voir qu'un à la fois d'un même côté du globe martial. Ces mers et cette passe qui les réunit forment un caractère très-distinctif de la planète, et il est rare qu'on ne l'aperçoive pas en mettant l'œil au télescope. Il est très-visible sur notre figure, et si la planète eut été ronde à cette époque, au lieu d'être entrée dans une phase qui lui ronge à sa droite un croissant d'un dixième de sa largeur totale, on verrait même un autre filet d'eau vers ce bord oriental du disque.

Les continents de Mars sont teints d'une nuance rouge ocreuse, et ses mers se présentent à nous sous l'aspect de taches d'un gris vert, accentué encore par un effet de contraste dû à la couleur des continents. La couleur de l'eau martiale paraît donc être la même que celle de l'eau terrestre. Quant aux terres, pourquoi sont-elles rouges? On avait d'abord supposé que cette teinte pourrait être due à l'atmosphère de ce monde guerrier. Mais il n'en est rien. La coloration de Mars n'est pas due à son atmosphère, car, quoique ce voile s'étende sur toute la planète, ses mers ni ses neiges polaires ne subissent pas l'influence de cette coloration, et Arago, en prouvant que les bords de la planète sont moins colorés que le centre du disque, a montré que cette coloration n'est pas due à l'atmosphère, car dans ce cas, les rayons réfléchis par les bords de la planète pour venir à nous ayant plus d'air à traverser que ceux qui nous viennent du centre, seraient au contraire plus colorés que ceux-ci.

Cette couleur caractéristique de Mars, visible à l'œil nu, et qui sans doute est cause de la personnification guerrière dont les anciens ont gratifié cette planète, serait-elle due à la couleur de l'herbe et des végétaux, qui doivent couvrir ses campagnes? Aurait-on là-bas des prairies rouges, des forêts rouges, des champs rouges? Nos bois aux douces ombres silencieuses y seraient-ils remplacés par des arbres au feuillage rubicond, et nos coquelicots écarlates seraient-ils l'emblème de la botanique martiale? Probablement. Les terrains de Mars doivent être recouverts d'une végétation quelconque, et comme ce n'est pas l'intérieur des terrains, mais leur surface, que nous voyons, il faut que le revêtement de cette surface, que la végétation, quelle qu'elle soit, aie pour couleur dominante la couleur rouge, puisque toutes les terres de Mars offrent ce curieux aspect.

Nous parlons des végétaux de Mars, nous parlons des neiges de ses pôles, nous parlons de ses mers, de son atmosphère et de ses nuages, comme si nous les avions vus. Sommes-nous autorisés à créer toutes ces analogies? En réalité, nous ne voyons que des taches rouges, vertes et blanches, sur le petit disque de cette planète: le rouge est-il bien de la terre ferme, le vert est-il bien de l'eau, le blanc est-il bien de la neige?

Oui; maintenant nous pouvons l'affirmer. Les merveilleux procédés de l'analyse spectrale ont été appliqués à l'étude des planètes; et ils ont montré qu'il y a de la vapeur d'eau dans l'atmosphère de Mars comme dans la nôtre. Les taches vertes de ce globe sont bien des mers, des étendues d'eau analogues aux eaux terrestres. Les nuages sont bien des vésicules d'eau comme celles de nos brouillards; les neiges sont de l'eau solidifiée par le froid. Il y a plus: cette eau révélée par le spectroscope étant de même composition chimique que la nôtre, nous savons encore qu'il y a là aussi de l'oxygène et de l'hydrogène.

Ces documents importants nous permettent de nous former une idée de la météorologie martiale, et de voir en elle une reproduction très-ressemblante de celle de la planète que nous habitons. Sur Mars comme sur la Terre, en effet, le soleil est l'agent suprême du mouvement et de la vie, et son action y détermine des résultats analogues à ceux qui existent ici. La chaleur vaporise l'eau des mers et s'élève dans les hauteurs de l'atmosphère. Cette vapeur d'eau revêt une forme visible par le même procédé qui donne naissance à nos nuages, c'est-à-dire par des différences de température et de saturation. Les vents prennent naissance par ces mêmes différences de température. On peut suivre les nuages emportés par les courants aériens sur les mers et les continents, et maintes observations ont pour ainsi dire déjà photographié ces variations météoriques. Si l'on ne voit pas encore précisément la pluie tomber sur les campagnes de Mars, on la devine du moins, puisque les nuages se dissolvent et se renouvellent. Si l'on ne voit pas non plus la neige tomber, ou la devine aussi, puisque comme chez nous le solstice d'hiver y est entouré de frimas. Ainsi il y a là; comme ici, une circulation atmosphérique, et la goutte d'eau que le soleil dérobe à la mer y retourne après être tombée du nuage qui la recelait. Il y a plus. Quoique nous devions nous tenir solidement en garde contre toute tendance à créer des mondes imaginaires à l'image du nôtre, cependant celui-là nous présente comme dans un miroir une telle similitude organique, qu'il est difficile de ne pas aller encore un peu plus loin dans notre description.

En effet, l'existence des continents et des mers nous montre que cette planète a été comme la nôtre le siège de mouvements géologiques intérieurs, qui ont donné naissance à des soulèvements de terrains et à des dépressions. Il y a eu des tremblements et des éruptions modifiant la croûte primitivement unie du globe. Par conséquent, il y a des montagnes et des vallées, des plateaux et des bassins, des ravins escarpés et des falaises. Comment les eaux pluviales retournent-elles à la mer? Par les sources, les ruisseaux, les rivières et les fleuves. Ainsi il est difficile de ne pas voir sur Mars des scènes analogues à celles qui constituent nos paysages terrestres:--ruisseaux gazouillant, courant dans leur lit de cailloux dorés par le soleil;--rivières traversant les plaines en tombant en cataractes au fond des vallées;--fleuves descendant lentement à la mer sur leur lit de sable fin. Les rivages maritimes reçoivent là comme ici le tribut des canaux aquatiques, et la mer y est tantôt calme comme un miroir, tantôt agitée par la tempête; seulement elle n'y est jamais animée du mouvement périodique du flux et du reflux puisqu'il n'y a point de lune pour le produire. Du moins les marées causées par l'attraction du soleil n'y sont pas aussi sensibles que celles qui sont déterminées chez nous par l'attraction combinée des deux astres.

Ainsi donc voilà dans l'espace, à quelques millions de lieues d'ici, une terre presque semblable à la nôtre, où tous les éléments de la vie sont réunis aussi bien qu'autour de nous: eau, air, chaleur, lumière, vents, nuages, pluie, ruisseaux, vallons, montagnes. Pour compléter la ressemblance, nous remarquons encore que les saisons vont à peu près la même intensité que sur la terre, l'axe de rotation du globe étant incliné de 27 degrés (l'inclinaison est de 23 degrés pour la terre). La durée du jour y est de 40 minutes supérieure à la nôtre. Devant cet ensemble, est-il possible un seul instant de s'arrêter à la constatation de ces éléments, de ces mouvements, sans songer aux effets qu'ils ont dû et qu'ils doivent produire? Les conditions physico-chimiques, qui ont donné naissance aux premiers végétaux apparus à la surface de notre globe, étant réalisées là-bas comme ici, comment auraient-elles pu se trouver en présence sans agir d'une manière ou d'une autre? Sous quel prétexte scientifique pourrions-nous imaginer un empêchement arbitraire à la réalisation de ces résultats? il faudrait en effet une interdiction incompréhensible, un veto suprême, quelque chose comme un miracle permanent d'anéantissement, pour empêcher les rayons du soleil, l'air, l'eau et la terre (ces quatre éléments devinés par les anciens), d'entrer à chaque instant dans l'évolution organique: tandis que la moindre gouttelette d'eau se peuple ici de myriades d'animalcules, tandis que l'Océan est le séjour de milliers d'espèces végétales et animales, quels efforts ne faudrait-il pas à la raison pour imaginer qu'au milieu de pareilles conditions vitales, le monde dont nous nous occupons puisse rester éternellement à l'état d'un vaste et inutile désert?

Telle est la physiologie générale de cette planète voisine, dont la surface est quatre fois plus petite que celle de la terre, mais qui est également partagée entre les continents et les mers. L'atmosphère qui l'environne, les eaux qui l'arrosent et la fertilisent, les rayons de soleil qui réchauffent et l'illuminent, les vents qui la parcourent d'un pôle à l'autre, les saisons qui la transforment, sont autant d'éléments pour lui construire un ordre de vie analogue à celui dont notre planète est gratifiée. La faiblesse de la pesanteur à sa surface (les corps y pèsent presque trois fois moins qu'ici: 1 kilogr. = 382 grammes) a dû modifier particulièrement cet ordre de vie en l'appropriant à sa condition spéciale. Ainsi le globe de Mars ne doit plus se présenter à nous désormais comme un bloc de pierre tournant dans l'espace dans la fronde de l'attraction solaire, comme une masse inerte, stérile et inanimée; mais nous devons voir en lui un monde vivant, peuplé d'êtres sans nombre, voltigeant dans son atmosphère, ornée de paysages où le bruit du vent se fait entendre, où l'eau reflète la lumière du ciel, nouveau-monde que nul Colomb n'atteindra, mais sur lequel cependant toute une race humaine habite actuellement, travaille, pense, et médite, comme nous sans doute, sur les grands et mystérieux problèmes de la nature.

Camille Flammarion.

LA REPRÉSENTATION DE GALA A L'OPÉRA.--La loge d'honneur.