LIVRES NOUVEAUX.
Les publications nouvelles ont été fort nombreuses depuis quelque temps, et nous aurions fort à faire si nous devions les analyser toutes aujourd'hui. C'est à peine si nous pourrons accorder à quelques livres parus récemment une courte mention lorsque beaucoup d'entre eux mériteraient un article spécial. Mais la somme de nos dettes littéraires commence à grossir un peu trop, et j'ai hâte de liquider un tel compte, fût-ce avec trop de rapidité.
Les romans nouveaux sont assez nombreux, et il en est d'excellents, M. Victor Cherbuliez a réuni en volume le récit qu'il a publié dans la Revue des deux mondes sous le titre de Méta Holdenis. Cette peinture de mœurs étranges est une chose achevée, et l'auteur du Comte Kostia n'a jamais été mieux inspiré peut-être. D'autres conteurs, moins à la mode que lui, ont cependant frappé aussi droit. Tel est M. Alphonse de Launay, qui publiait dans l'Illustration une courte nouvelle militaire intitulée Un Soldat. M. de Launay est un écrivain loyal et sympathique, dont le nom, applaudi à la Comédie-Française, sera de nouveau entendu au théâtre; mais entre temps il publie un roman de mœurs parisiennes, d'un tour très-charmant et très-simple, Mademoiselle Freluchette, qu'il fait suivre de récits poignants auxquels il donne ce titre: Racontars militaires. Hier encore, M. de Launay était capitaine de cuirassiers. Il connaît le soldat, l'aime et le fait aimer, et son livre est un des plus agréables que j'aie rencontrés depuis longtemps.
M. Ch. Diguet, dans sa Vierge aux cheveux d'or, ne se contente pas des mœurs parisiennes, il nous initie aux mœurs bruxelloises. Sa vierge aux cheveux d'or est un modèle, ou du moins la muse d'un peintre, et quoique depuis longtemps blasé sur ces études d'ateliers, le public, qui a lu Manette Salomon, lit encore avec plaisir le livre de M. Diguet, qui n'est pas à son premier succès. Signalons encore la réédition du premier volume de M. Louis Dépret, Rosine Passmore, ce joli récit qui fit la fortune littéraire de son auteur. A treize ans de distance, M. Dépret le réédite et Rosine paraît aussi charmante que jadis; treize ans, c'est déjà quelque chose. C'est un quart de postérité pour un livre.
C'est surtout lorsque l'on a à signaler l'apparition d'un livre tel que l'Abbé Tigrane, de M. Ferdinand Fabre, qu'on peut regretter de ne point disposer d'un assez long espace. Celui-ci est un maître livre. M. Fabre, l'auteur des Courbeson, cet excellent élève de Balzac, comme l'appelait Sainte-Beuve, a fait là œuvre de penseur et de peintre. Ce caractère ambitieux de Tigrane est une des créations les plus vigoureuses du roman contemporain. Il faut suivre les luttes ardentes de ce prêtre qui ne rêve rien moins que la tiare, la chaire de saint Pierre, le trône de Jules II. M. Fabre a décrit ces tempêtes morales d'une main ferme et d'un style puissant. Il n'y a pas une seule femme dans ce livre où ne figurent que des prêtres, et l'abbé Tigrane, rude et sombre comme un Zurbaran, entraîne et plaît comme le livre le plus aimable.
Savez-vous qu'à vrai dire, il y a bien du talent aujourd'hui de par le monde littéraire? On serait presque tenté de dire qu'il y en a trop. Où est le génie, en effet? En attendant qu'il vienne, prenons les littérateurs comme ils sont, et quand ils ressemblent à M. Lucien Biart ou à M. Alphonse Daudet, saluons-les. On eût été célèbre au temps jadis, à l'heure où une nouvelle suffisait à classer un homme; on eût été à la mode pour un seul des récits de M. Biart, qui en réunit six sous ce litre: les Clientes du docteur Bernagius. Ce sont des récits d'un style châtié et d'une originalité charmante; la plupart se déroulent dans ce Mexique où M. Biart a vécu durant dix-huit ou vingt ans, et ces capiteuses fleurs exotiques sont fort agréables à respirer. Mais on ne lit plus les nouvelles! s'écriera-t-on. La nouvelle, cette essence de roman, on la dédaigne. Eh bien! non, on lira le Colonel Ramon et le Barrego, de M. L. Biart, et les Clientes du docteur Bernagius donneront ensuite le désir de connaître le roman de mœurs modernes que le même auteur publiait, il y a un mois, sous le titre de Laborde et Cie. Le lecteur aura raison et n'aura point perdu son temps.
Je n'ai décidément qu'une série de louanges à faire. Voici M. Alphonse Daudet qui m'envoie un volume de vers et de fantaisies, les Amoureuses, et un Volume de récits en proses, les Contes du Lundi. L'un et l'autre sont exquis, puis-je dire le contraire! On n'a pas plus de talent que M. A. Daudet dans ce genre de miniature, qu'il appelle les Contes du Lundi. C'est parfait, je ne sais point d'autre mot. Cela tient de la peinture de Messonier ou de Detaille. Il y a là des coins de paysage et des scènes militaires achevées. Quant aux Amoureuses, ces vers furent le grand succès de la jeunesse de l'auteur:
Si vous voulez savoir comment
Nous nous aimâmes pour des prunes.
Tout cela est célèbre. On l'a entendu répéter et chanter. La Double conversion est aussi agréable à relire que les Prunes elles-mêmes. Et ce joli bouquet printanier n'a rien perdu de sa fraîcheur.
D'autres vers? En voici: M. Albert Mérat a voyagé en Italie et il en rapporte un volume de beaux vers, les Villes de marbre. C'est Venise, c'est Naples, c'est Rome, c'est Florence. On ne se lassera jamais de les visiter, de les aimer et de les chanter. M. Mérat les décrit et les fait voir en les faisant aimer. Ses vers ont la précision et la couleur des peintures de ces primitifs qu'il aime, et qu'il s'arrête devant Pulcinella ou Fra Angelico, il trouve la note juste et l'accent vrai.
M. Ernest d'Hervilly fuit les villes italiennes et va vers le Nord avec Teph Affayard. Ce petit poème, auquel il donne trop modestement le sous-titre de Faits divers, est tout un drame et des plus poignants. C'est l'histoire des voyages et de la mort d'un matelot du vieux Dunkerque. La noyade du pauvre Teph dans une nuit de tourmente est une peinture tout à fait saisissante et lugubre. M. d'Hervilly termine sa pièce par un mot évidemment cherché, fort peu académique, mais qui arrive au dénouement comme un glas ou comme le dernier adieu d'un frère d'armes à un autre:
Teph, muet, fendit l'eau comme le plomb des sondes
Et ne reparut pas.--De larges bulles d'air
Couvrirent seulement les flots couleur de fer...
C'est ainsi, dans la nuit du 10 juillet, qu'un lougre
De Dunkerque eut un homme à la mer.--Pauvre bougre!
M. Camille Delthil est moins réaliste dans ses Poèmes parisiens. Et pourtant il ne recule pas devant le mot propre. Il dit tout et le dit vigoureusement. Son indignation est sincère et profonde dans son poème de Cora. Je vous recommande cette peinture irritée de la vie des courtisanes. C'est une actualité par le temps de suicides bêtes qui court.
M. Jules Rengade est à la fois poète et médecin. Poète, il signe Aristide Roger un recueil de vers Les Rayons d'avril. Savant, il publie les Promenades d'un naturaliste aux environs de Paris. Il nous instruit ici comme il nous charmait là! M. Rengade est un esprit tout à fait distingué et sympathique. Je voudrais bien annoncer, puisque j'ai parlé d'un docteur, les derniers écrits du docteur Déclat sur le Charbon et les Maladies de la peau. On trouvera, dans son dernier livre, un dramatique chapitre du siège de Paris: la mort du pauvre acteur Seveste, blessé à Buzenval, et, en racontant l'agonie du malheureux comédien, M. Déclat nous donne--texte en main--la preuve que le blessé pouvait être sauvé. On est navré en lisant ces pages qui font honneur à la science et au courage de l'homme qui les publie.
Je recule devant la quantité d'ouvrages qu'il me faut encore signaler. Comment juger en quelques mots et même en quelques lignes les études constitutionnelles, économiques et administratives que M. J. J. Clamageran, l'ancien adjoint à la mairie de Paris, appelle La France républicaine? Le nom de l'auteur et la gravité des questions traitées dans ce livre, où M. Clamageran aborde les divers problèmes de l'instruction publique, du service militaire, de la monarchie constitutionnelle et de la République, suffisent à recommander cet ouvrage à l'attention.
J'en dirai autant des Lettres républicaines de M. Georges Coulon, où l'auteur suppose deux correspondants échangeant entre eux leurs idées sur la politique actuelle. L'un est conservateur acharné, l'autre un républicain convaincu et fort ami de l'ordre autant que de la démocratie. Est-il besoin d'indiquer de quel côté penche la sympathie de M. Coulon, ancien préfet de la Défense nationale? Son livre, l'esprit de son livre, écrit sous la forme vive du pamphlet de bon ton, peut se résumer de cette manière: «Si la République ne peut exister qu'à la condition d'être conservatrice, la République conservatrice ne peut durer qu'à la condition d'être démocratique.» L'auteur conclut ainsi nettement: La démocratie exclut désormais toute forme de gouvernement autre que la monarchie césarienne ou la République. Il importe donc d'organiser la République pour éviter le pire des États, le césarisme, et les écrits pareils à celui de M. Coulon sont fort utiles pour résoudre le problème.
Un des exploits du césarisme de 1804, ce fut l'exécution du duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes. Bonapartistes et légitimistes, temporairement alliés, paraissent oublier cette légère anecdote. Mais M. Gourdon de Genouillac prend soin de les en faire souvenir. Il publie sous forme de roman, ou plutôt d'histoire dialoguée, le Crime de 1804, et rien n'est plus lugubre qu'un tel récit, où le duc d'Enghien joue bravement le rôle de la victime égorgée. Livre à méditer par le temps d'alliances qui court; le sang innocent, même après soixante-neuf ans, crie encore vengeance.
La gloire efface tout, tout excepté le crime!
avait dit Lamartine en parlant de l'assassinat dont M. Gourdon de Genouillac se fait aujourd'hui l'historien.
Et à propos de Lamartine, nous aurons avant peu à parler des deux volumes de Correspondance qu'on vient de publier. Ce nous sera une occasion d'étudier encore de plus près cette belle physionomie de poète. Mais avant d'arriver à lui, citons, pour être plus libres, les nouveautés que nous nous contenterons d'annoncer, ne les pouvant critiquer toutes. M. Maxime Du Camp a donné le tome quatrième de son livre superbe et définitif sur Paris (c'est la mendicité, les hôpitaux, le Paris misérable qu'il étudie cette fois).
Timothée Trimm a publié une curieuse et piquante Vie de Paul de Kock, qui sert de préface à l'édition inépuisable du conteur, chez Georges Barba. Alphonse Lemerre continue son édition de Rabelais, son Molière, son Beaumarchais--des chefs-d'œuvre--et il a réédité magnifiquement l'Ensorcelée, de Barbey d'Aurevilly. Jouaust donne une édition superbe de La Bruyère, avec préface de Louis Lacour, et un Gil Blas de Lesage, dont M. F. Sarcey a écrit allègrement l'avant-propos. Un livre fort agréable à lire et à emporter à Vienne, qu'il peint lestement et gaiement, ce sont les Voyages d'un fantaisiste, de M. A. Millaud. C'est pimpant et parisien. M. Charpentier réimprime le Marcomir d'Alfred Assolant, un des meilleurs livres de l'auteur des Scènes de la vie aux États-Unis.
Je termine enfin cette longue énumération. M. J. Autran a publié un nouveau volume de vers, les Sonnets capricieux. Un ami de l'auteur, qui n'a de complaisance pour personne, M. V. de Laprade, a jugé ces sonnets en un mot: ce sont des abeilles attiques exilées au pays gaulois. Le jugement est charmant et nous sommes, pour notre part, de l'avis de M. de Laprade.
Jules Claretie.