Courrier de Paris
aaaa Toutes les gares sont encombrées de colis. En ce moment, 50,000 voyageurs vont et viennent, chaque jour, afin de prendre leurs tickets. On part. Ceux-ci vont à la mer, ces autres à la montagne. Hier encore, cela s'appelait aller en vacances. Il était de règle de courir les champs. Il fallait voir du pays, se mettre au frais ou au vert. On vient de changer ce langage pour un jargon de haut goût, mais d'un français horrible. Tout en tenant à la main un sac de nuit, on dit: «Vous le voyez, je ne suis plus à Paris. Me voilà en déplacement.» Childe Harold faisait un pèlerinage, mistress Trollopo un tour, Alexandre Dumas des voyages. De nos jours, on se déplace. Les plus rompus à la grammaire du temps disent: «Je suis en déplacement de villégiature.» A première vue, on pourrait prendre ces mots-là pour du chinois ou pour du persan. Non, je le répète, c'est du français; c'est le français de la bonne compagnie d'à présent. On cite des femmes qui écrivent cavalièrement à leurs fournisseurs: «Inutile de présenter vos notes avant deux mois pleins. Pendant tout août et tout septembre, je serai en déplacement.» Vous pensez bien que l'élégante Mme Poudre-de-Riz s'arrange pour être convenablement déplacée, et la jolie Mlle Fleur-de-Pêcher de même.
Après cet engouement pour un substantif absurde, la chose dont on s'occupe est la question des égouts. Les quartiers du monde où l'on s'amuse poussent de grands cris à propos d'odeurs insalubres venant du sous-sol de Paris. Rome avait érigé un temple à Vénus Méphytis afin que la mère d'Énée, protectrice des Quintes, écartât de la ville les exhalaisons pestilentielles.
M. le préfet de police vient, de prendre une mesure plus conforme à notre temps. Il a rassemblé une commission d'hygiène et de salubrité publique avec charge de purifier nos cloaques. Deux ou trois académies sont en déplacement à ce sujet; on les fait descendre à l'aide d'échelles au fond des égouts.
Tout étranger qui a visité notre capitale affirme que le Paris souterrain est une chose incomparable; MM. les académiciens ne sont pas éloignés de partager cette opinion. Cependant chacun s'est prudemment pourvu d'un flacon d'éther, bouché à l'émeri. L'étonnement de ces personnages illustres n'est pas de voir la grandeur ni la perfection de ces égouts au milieu desquels on peut se promener tout un jour à pied, en voiture ou en bateau; non, ce qui excite le plus leur admiration, c'est la bonne mine et la belle humeur des égoutiers.
Qu'est-ce donc qu'un égoutier?
Tous les jours le passant s'écarte à dessein de l'égoutier. On ferme les yeux, on se bouche le nez. Il faut fuir ce travailleur qui est toujours courbé sur la poste, mais pour nous en garantir, il est couvert d'une blouse sordide; il a sur la tête une casquette de cuir; il se chausse de grosses bottes, maculées d'immondices. En voilà bien assez pour ne point s'approcher. Eh bien, savez-vous quel est l'homme qu'on évite avec tant de soin? Un idéal de pureté. N'est pas égoutier qui veut, croyez-le bien. Antinoüs, le plus beau des anciens, aurait été égoutier, peut-être, et encore n'est-ce pas bien sur. Sachez qu'on ne peut le devenir qu'en s'assujettissant aux prescriptions d'un programme des plus sévères. Un jury examine le candidat. Pas l'ombre d'une maladie héréditaire, aucun défaut physique, nulle tare du sang ni de la peau. Très-peu de contemporains sont à même d'offrir une surface irréprochable. En sorte que Gratiolet disait, un jour:
--Trois membres du Jockey-Club ne formeraient pas un égoutier.
Rien n'est plus exact que ce que je dis là. Au point de vue corporel, l'égoutier est donc, comme vous le voyez, le produit le plus parlait de la civilisation actuelle. Voilà de quoi rabaisser l'orgueil de bien des sots. Voilà aussi de quoi faire comprendre le mot d'un médecin en vogue à un gros banquier. Le Crésus voulut un mari pour sa fille unique. Il voulait, avant tout, un gendre bien portant, d'un sang rose, ce qui était de mise pour prolonger sa lignée.
--Prenez un égoutier, répondit le docteur.
Il y eut une très-grande colère du banquier, on l'a deviné. Un égoutier pour gendre! N'était-ce pas friser l'impertinence ou la grossièreté?
--Oui, un égoutier, reprenait le médecin.
L'homme d'argent n'a pas compris. Il est douteux qu'il comprenne même à l'heure qu'il est.
Un mot, en passant, sur le procès des escargots.
Cette semaine, une députation de douze escargots, venus du bas Languedoc, a comparu à la barre de l'Académie de médecine. On accusait ceux de la tribu d'avoir causé l'empoisonnement de sept personnes. Jusqu'à ce jour ces gastéropodes avaient été d'une innocence incontestée. Qui les a pervertis? On a parlé d'un novateur du nom d'Allix. Un jour, il y a vingt-deux ans, ce novateur a cherché à faire d'eux, un télégraphe, d'une nouvelle espèce, qu'il appelait: les escargots sympathiques. Mais la théorie n'a été couronnée d'aucune espèce de succès. D'ailleurs Allix, qui est un ancien membre de la Commune, expie à la maison des fous de Charenton sa témérité à cet égard et d'autres peccadilles. Pour en revenir aux escargots, la science ne s'expliquait pas qu'ils se fussent mis tout à coup à empoisonner sept personnes à la fois. De là le procès en question.
Après la lecture de l'acte d'accusation, M. Claude Bernard, président, a exposé que jusqu'au mois d'avril dernier, les prévenus n'avaient mérité que des éloges pour la manière agréable dont ils se laissaient manger en société, quand on les apprêtait avec du beurre de Bretagne, du gingembre et des fines herbes. Comment donc sont-ils sortis d'une mansuétude si louable?
Une voix.--Permettez, monsieur le président. Je suis escargot de père en fils. C'est à moi qu'a été dévolu le soin de présenter la défense commune. Voulez-vous me permettre de plaider les circonstances atténuantes?
M. Claude Bernard.--Avocat, vous avez la parole.
L'escargot.--Messieurs les savants, nous ne prétendons pas nier le crime qui est imputé à quelques-uns des nôtres; seulement il s'agit d'un crime involontaire. A qui donc incombe la responsabilité des sept empoisonnements? A ceux qui nous avaient placés dans celui des cantons de Cette où il y a en abondance du buis, de l'euphorbe et du fusain. Messieurs les savants, n'ayant pas eu, comme vous, l'avantage d'étudier la chimie, quelques-uns des nôtres se sont nourris de feuilles qu'ils ne savaient pas imprégnées de substances vénéneuses. Au bout du compte, ils ont été les premières victimes de leur imprudence, puisqu'ils ont été les premiers empoisonnés. (Profonde sensation.) Messieurs les savants, voulez-vous que nous redevenions les purs escargots d'autrefois? Nourrissez-nous comme les vignerons de la Bourgogne ont le bon esprit de nous nourrir, id est, c'est-à-dire avec des feuilles de vigne et des branches de prunier sauvage. Si vous y ajoutiez des feuilles de betteraves, vous pourriez voir que ni l'écrevisse des Marais, ni même l'huître d'Ostende, ne sauraient nous être comparées. (Ce dernier mouvement oratoire est suivi de nombreux applaudissements.)
M. Claude Bernard, avec des larmes dans la voix.-La cause est entendue. Sur ce qui vient d'être dit si éloquemment, l'Académie de médecine accorde aux escargots le bénéfice des circonstances atténuantes. Les prévenus peuvent retourner dans leurs familles. (Nouveaux applaudissements.)
Il est arrivé de Londres des artistes qui veulent absolument jouer chez nous Shakespeare en anglais. On les a remisés au petit théâtre de l'Athénée, construit en vue de l'opérette. Donner en cet endroit Othello, Hamlet, Macbeth, c'est comme si l'on cherchait à faire manœuvrer une armée dans un appartement de garçon. La tentative n'en est pas moins de celles qu'on doive encourager. Réussira-t-elle? Tout bon esprit le souhaite; pour moi, j'en doute. En quarante années, il aura été pratiqué trois essais de ce genre, et toujours sans succès. Infatués de nous-mêmes, élevés dans la pratique d'un chauvinisme sans nom, nous n'avons jamais pu nous résoudre à apprendre la langue des autres. A plus forte raison nous arrangeons-nous pour ne jamais rien admettre de leur théâtre. Je viens de parler de plusieurs immigrations de comédiens anglais à Paris. La première a eu lieu pendant les beaux jours du romantisme, par le fait d'artistes d'élite au milieu desquels se trouvait la célèbre Mlle Smithson, qui est devenue depuis lors Mme Hector Berlioz. Cette première entreprise a fait quelque bruit, mais, au fond, elle a échoué. À cette époque-là, il n'y avait pour comprendre l'anglais parlé que quelques employés du commerce: English spoken here, comme disent les carreaux de vitres. Plus tard, nouveau débarquement d'Argonautes dramatiques dont Macready faisait partie. Il fallait l'entendre, Macready! Il pleurait presque de rage. Couvert de fleurs à Londres, délaissé dans cette autre grande ville qui se flatte d'être la capitale du monde, il n'y comprenait plus rien. Le grand Kean lui-même, ressuscitant pour nous charmer, n'aurait attiré personne. Voilà une troisième manifestation. Nous verrons ce qu'elle donnera.
Ne croyez pas que cet exclusivisme prenne uniquement l'anglais pour point de mire. Faute de pouvoir entendre l'allemand, nous avons poursuivi jadis du même dédain des acteurs d'outre-Rhin qui nous apportaient Goethe et Schiller dans leur sac natif. En fait de théâtre étranger, Paris n'accepte que l'italien, ce qui ne veut pas dire qu'il l'entende. Il suffit d'avoir passé une seule soirée à la salle Ventadour pour se convaincre qu'on ne l'écoute même pas. Notre public aristocratique va là pour voir et pour être vu. Affaire de genre, rien de plus. La musique chatouille agréablement nos oreilles de maroquin quand elle est de Cimarosa, de Bellini ou de Rossini; mais c'est bien plus des diamants de la loge voisine qu'on s'occupe.
Méry, incomparable persifleur, se moquait avec une rare intrépidité de ce prétendu culte du beau monde pour la musique italienne. Il fallait le voir mimant les allures des petits crevés du temps de Louis-Philippe et les singeries des belles dilettantes du même règne. C'était une saynette tout entière.
--Sur quinze cents spectateurs, disait-il, je gage qu'il n'y en a pas cinquante qui sachent la moitié d'un mot italien. C'est ce qui fait qu'il est si drôle de voir un petit monsieur frisé expliquer le livret à la belle dame qu'il accompagne. Tenez, voici de quelle façon il s'exprime: «Je vous disais, madame, que libretto signifie librement, avec toute liberté. Libretto vient de liberta, et c'est forcé. Viva la liberta! vive la liberté!»
--Ce que c'est, monsieur, répondit la dame avec un mouvement d'éventail, que d'ignorer une aussi belle langue que l'italien! Je m'étais figuré que libretto signifiait bêtement livret, un petit livre. De livre qu'on dit peut-être en italien libro. Mais veuillez m'expliquer la pièce que nous allons avoir le bonheur d'entendre. Mon ignorance vous en saura un gré infini.
--C'est la Norma, madame, la diva Norma! la sublime Norma, la superba Norma!
Il faisait une analyse tout de travers, cela va sans dire; puis tout à coup la dame:
--Que signifient ces mots écrits au bas de la liste des personnages: Druidi, Bardi, Eubagi, Guerreri et Galli?
--Ce sont les noms des acteurs qui ont joué la pièce en Italie. Ce sont MM. Bardi, Guerreri et Galli: le fameux Galli, dont vous avez entendu vanter la belle voix.
--Ignorante que je suis! Ne m'étais-je pas figuré que Guerreri se traduisait par guerriers, Bardi par bardes et Galli par gaulois?
Mais le grand prêtre entrait en scène, en chantant à pleine voix: Ite, sui colli!
--Qu'est-ce que ça veut dire, monsieur?
--Ça veut dire: «Otez son collier!» Il s'agit d'un collier. Un collier passé au cou d'une femme. Ite sui colli! C'est à la clef de fa: ô... ô... ô...tez So...on co...ier!
--En vérité! Sans vous, j'aurais cru tout simplement que Ite était l'impératif de ire, aller, et sui la contraction de sopra: ou de solli i sui et que colli voulait dire les collines, les montagnes, Ite sui colli! «Allez sur les montagnes, ô druides!»
--Erreur, madame. Il ne s'agit pas de montagnes, mais de collier. «Otez son collier.»
--Je vous suis reconnaissante de votre traduction, monsieur.
Méry régalait ses amis de ces scènes amusantes vers 1840. Les travers qu'il s'entendait si bien à plaisanter fleurissent encore en 1873, tant nous sommes un peuple changeant.
Chateaubriand disait: «Les rois s'en vont»; George Sand écrit: «Les châteaux passent». Que reste-t-il donc pour rappeler le droit du passé? Les noms de l'industrie et souvent les noms de la structure la plus bizarre.
Témoin un fait d'hier.
Rigollot avait fondé une pharmacie à Saint-Étienne; il la céda pour venir en établir une autre à Paris. C'est alors qu'il imagina un sinapisme connu de tout l'univers. Un beau jour, son successeur voulut l'imiter. Il usurpa son nom; il le colla sur ses produits. De là, procès. Les tribunaux ont prononcé. Ils donnent gain de cause au fondateur de la dynastie. Leur sentence contient, en substance, une sorte d'aphorisme:
--On ne peut pas plus toucher au nom des Rigollot qu'au nom des Montmorency.
Dans mon Courrier de la semaine dernière, je rapportais un trait de Thibaudeau, l'ami d'Armand Carrel. Il paraît que le mot fait en ce moment son tour de France. Combien d'autres on pourrait citer!
Thibaudeau avait une antipathie à part. Né en bon lieu, puisqu'il était fils d'un Conventionnel, que Napoléon avait fait comte, il criblait de brocards les bohèmes, qui, vivant dans une mansarde, ont la rage de parler du grand monde. Toutes les fois qu'il apercevait un article sur le high-life, il disait:
--Je parie cinq louis contre un sou que cela vient d'un pauvre diable qui n'a pas de bottes!
Un jour, on vantait devant lui les romans de C*** conteur dépenaillé qui ne pouvait se donner des airs de gentilhomme que dans ses livres.
--Il peint bien le faubourg Saint-Germain, lui disait-on.
--Le faubourg Saint-Germain! répliqua Thibaudeau. Si celui-là l'a vu, ce n'a pu être qu'en le regardant à travers une chaise percée.
Philibert Audebrand.