L'ÉVACUATION

ASPECT DES RUES DE NANCY AU MOMENT DU DÉPART
DES TROUPES D'OCCUPATION.

CINQ MINUTES AVANT. CINQ MINUTES APRÈS.

SCÈNES DE L'OCCUPATION ALLEMANDE.--La prière du soir.

L'ÉVACUATION.--L'artillerie allemande quittant Belfort.

NOS GRAVURES

L'évacuation

C'est vers le 17 juillet que les cinquante mille Allemands qui formaient l'armée d'occupation ont commencé à évacuer nos départements pour se diriger vers l'Allemagne. Le 3 août seulement, le dernier Prussien franchissait la frontière; une seule ville en France, celle de Verdun, avait la douleur de subir encore pour quelques semaines l'occupation étrangère.

Cet événement a une importance trop considérable pour que nous nous bornions à lui consacrer quelques lignes: pas à pas, nous avons suivi l'étranger, nous avons assisté à toutes les fêtes auxquelles a donné lieu son départ, élan d'enthousiasme spontané qui, sauf à Charleville, n'a provoqué aucun tumulte.

L'évacuation a commencé naturellement par les points les plus éloignés; chaque jour amenait un nouveau départ. Rethel, puis Mézières, Charleville, Sedan.

Un incident a marqué la marche des Bavarois de Charleville à Sedan. Plusieurs soldats ont succombé à la fatigue et à la chaleur. En défilant devant la statue de Turenne, plusieurs de ces malheureux sont tombés, et les coups de leurs sous-officiers ont été impuissants à les relever.

La population a, dans cette circonstance, oublié tous les griefs qu'elle avait contre ces mêmes soldats qui, trois années auparavant, avaient incendié Bazeilles, tué des femmes, des enfants. Les pompiers de la ville ont escorté à leur dernière demeure les victimes que les Allemands avaient laissées derrière eux.

Les pompiers de Sedan honorant ceux que l'on a si justement nommés les pompiers de Bazeilles, quel spectacle et quelle éloquente leçon!

Après Sedan est venu le tour de Toul: cette pauvre ville bombardée pendant la guerre n'avait pas eu trop à souffrir de l'occupation; le hasard lui avait donné pour commandant de place un enfant même de la ville, un Prussien né à Toul en 1815. Aussi l'étranger n'a-t-il ici fait aucune de ces démonstrations qu'il recherche si volontiers ailleurs. Pas de musique bruyante, de bravades inutiles. A quatre heures du matin, les troupes s'éloignaient par la porte de Metz, franchissant ces remparts que leurs obus avaient à moitié détruits. Au même instant, les maisons se couvraient de drapeaux, les rues étaient jonchées de mousse et des ares de verdure et de fleurs enlaçant les croisées donnaient à l'héroïque cité un aspect vraiment féerique.

A Nancy, l'évacuation avait une importance toute spéciale, à cause de l'agglomération de la population et du nombre d'Alsaciens-Lorrains qui s'étaient réfugiés dans cette ville pour conserver leur qualité de Français.

Il n'y avait d'ailleurs à craindre ni trouble, ni tumulte; le contact était forcément de chaque jour, et en toute circonstance les Nancéens avaient prouvé que l'on pouvait se fier à leur patriotisme et à leur sagesse. Entre les Allemands et les Français se dressait une barrière plus inflexible que les sentinelles, qui ne permettait aucun rapprochement.

Chaque soir, à neuf heures, au moment où les habitants se pressaient sur la place Stanislas, la trompette allemande donnait le signal de la prière, mélodie étrange, sauvage, qui rappelle le choral de Luther. Aussitôt le poste prenait les armes et se rangeait sur deux lignes; devant elles, l'officier psalmodiait une courte prière que les hommes écoutaient tête nue.

La foule regardait ce spectacle si nouveau pour elle, et pas un cri, pas une provocation ne se produisait.

On attendait avec impatience le moment du départ. C'est par les baraques du Champ de Mars qu'il a commencé. La ville avait été obligée d'élever ces logements spacieux pour loger les nombreux soldats que la méfiance du gouvernement allemand avait accumulés à Nancy. Pour satisfaire toutes les exigences des vainqueurs, il avait été nécessaire de matelasser toutes les baraques, de façon à ne donner aucune prise à l'humidité. Ces logements étaient presque élégants, ils renfermaient des ameublements complets, mille objets chaque jour réclamés. Si l'on en juge par le nombre des voitures que les Prussiens ont employées de ce côté, il est permis de croire que le déménagement a été complet.

Le 1er août enfin, les quelques bataillons qui restaient dans la ville se sont éloignés.

A six heures du matin, les troupes massées sur la place Stanislas furent passées en revue par le général Manteufel, puis la colonne s'éloigna par la porte des Volontaires.

Le pont qui traverse le canal avait été abaissé, et de nombreux bateaux stationnaient le long du bord. A peine le dernier Prussien était-il passé que le drapeau était hissé aux mâts. Toutes les maisons sont pavoisées, et à côté des couleurs nationales on remarque avec attendrissement les bannières de l'Alsace et de la Lorraine recouvertes d'un crêpe.

Il s'en faut de beaucoup que les Allemands conservent dans la marche la discipline sévère qu'ils observent dans les villes: les uns chantent, d'autres boivent à même une dernière bouteille de vin de France; un officier, le sabre au fourreau, fume gravement en marchant l'immense et classique pipe de porcelaine.

Après Nancy, la ville industrielle, Belfort, la cité héroïque, qui porte encore les traces du bombardement.

C'est à regret que les Prussiens s'éloignent de cette ville qu'ils prétendaient garder. Ils sortent à cinq heures du matin par la porte de Brisach. La route passe entre les forts de la Justice et de la Miotte, presque aux pieds de cette tour qu'ils viennent de renverser, en détruisant les étais qui la soutenaient.

C'est là que se trouve le cimetière de Belfort, et grâce à une souscription publique on est en train d'élever un monument aux mobiles tombés sous le feu de l'ennemi.

Derrière les Allemands, au moment même où le drapeau national est hissé au sommet du château, on démolit les baraquements qui servaient de logement aux Prussiens, et qui seront inutiles à nos soldats que l'on attend avec une fiévreuse impatience.

L'évacuation est terminée, et dans moins d'un mois la libération du territoire sera complète.

O. L. F.