FRANCE.

L'entrevue de Frohsdorf et la fusion, pour employer le terme consacré, sont depuis huit jours l'unique objet de toutes les préoccupations, de tous les commentaires de la presse et du public. L'entrevue elle-même a été racontée dans ses moindres détails par les journaux les mieux placés pour avoir les informations les plus précises et les plus exactes. Voici, pour n'en citer qu'un seul, le récit publié par l'Union, récit qui concorde, du reste, avec ceux des autres journaux légitimistes:

«En abordant M. le comte de Chambord, M. le comte de Paris déclara ne pas seulement venir saluer en sa personne le chef de la maison de Bourbon, mais reconnaître le principe monarchique dont Monseigneur était, à ses yeux, le seul représentant. Le prince ajouta qu'il apportait l'assurance que Monseigneur ne trouverait, parmi les membres de sa famille, aucun compétiteur.

Cette loyale déclaration donna immédiatement à cette première entrevue le caractère cordial qu'elle devait conserver, et M. le comte de Chambord voulut se rendre le lendemain au palais de Cobourg, à Vienne, chez M. le comte de Paris.

Nous sommes heureux de le constater avec la plupart des journaux: ce grave événement et les conditions dans lesquelles il s'est produit a toute la valeur d'un fait politique. Ce n'est pas une simple union de famille, c'est l'acte, depuis longtemps désiré par nous, d'un prince affirmant, au milieu de nos malheurs, la nécessité du principe héréditaire dans l'ordre monarchique. C'est un exemple qui, nous n'en doutons pas, sera suivi par ceux dont nous fûmes longtemps séparés et que nous espérons trouver désormais à nos côtés et parmi nous.»

Ainsi donc, l'accord est complet entre les princes, et le principe royaliste n'est plus représenté en France que par une seule famille, réunie tout entière sous l'autorité de son chef naturel. Reste à savoir quelle sera la marche à suivre pour achever entre les deux partis royalistes l'accord dès à présent établi entre leurs représentants et pour former, grâce à la fusion de ces deux partis, une majorité suffisante pour donner à cet accord tous les résultats qu'il comporte en rétablissant la monarchie comme gouvernement définitif du pays.

Le Soir a donné à ce sujet tout un programme, presque aussitôt démenti, il est vrai, mais qui pourrait bien, cependant, n'être pas absolument dénué de fondement. Voici, dit ce journal, les informations que nous avons recueillies, dans des cercles politiques généralement très-bien renseignés, sur le plan adopté par les députés de la droite et du centre droit pour arriver à la restauration de la monarchie fusionnée. Nous ne les donnons, bien entendu, que sous toutes réserves:

«Dès à présent,--comme il avait été fait avant le 24 mai,--les trois groupes de l'extrême droite, de la droite et du centre droit ont donné pleins pouvoirs aux membres de la commission de permanence, qui les représentent, pour prendre toutes les mesures nécessaires afin d'arriver au rétablissement de la monarchie.

«L'adhésion de ces trois groupes, d'après les initiés, donnerait déjà 280 signatures; maintenant que la réconciliation est faite entre le comte de Chambord et les princes d'Orléans, il ne s'agirait donc plus que de s'assurer de nouvelles signatures; c'est là, assure-t-on, ce dont on s'occupe en ce moment.

«Une fois que la majorité serait garantie, la commission de permanence--immédiatement après l'évacuation--réunirait l'Assemblée nationale, et là, déclarant que le moment de sortir du provisoire est venu, on prendrait le plus rapidement possible les décisions suivantes:

«1° La monarchie est le gouvernement légal de la France;

«2º Une commission de trente membres est nommée pour rédiger la Constitution;

«3º L'Assemblée nationale se proroge pour deux mois afin de laisser à la commission le temps d'achever son travail;

«4º M. le maréchal de Mac-Mahon continuera à exercer, comme lieutenant-général du royaume, les pouvoirs à lui précédemment conférés.

«Le maréchal se bornerait à notifier immédiatement aux préfets la résolution prise par l'Assemblée, en déclarant que rien ne sera changé dans la façon de gouverner et d'administrer le pays, et ferait appel au dévouement de tous les hommes d'ordre et de tous ceux qui respectent la loi pour maintenir la paix publique.

«La Commission de constitution se mettrait immédiatement à l'œuvre, et alors le comte de Chambord, se trouvant ainsi appelé sans condition par le seul fait du rétablissement de la monarchie, ferait spontanément les concessions auxquelles il s'est refusé jusqu'à ce jour, déclarerait à l'armée qu'elle gardera le drapeau tricolore, et que ce qu'il entend fonder, c'est la monarchie constitutionnelle avec toutes ses garanties.

«Voilà le plan dans son ensemble. Nous ne l'apprécions pas; nous le donnons, bien entendu, sous toutes réserves; mais les informations émanées des groupes légitimistes et orléanistes sont trop concordantes pour que nous puissions négliger de les mettre sous les yeux de nos lecteurs.»

Démentie presque aussitôt que publiée, comme nous l'avons dit, la nouvelle donnée par le Soir pourrait bien n'avoir eu d'autre tort que d'être arrivée trop prématurément; elle n'est, en tous cas, pas absolument dépourvue de vraisemblance, et c'est à ce titre que nous avons cru devoir l'enregistrer.

Notons du reste que les journaux orléanistes, tout en affirmant que ce plan d'action est purement chimérique, ne donnent aucune information sur les intentions réelles du parti; répondant à l'article du Soir et à cette autre nouvelle que les députés de la droite étaient sur le point de se rendre à Frohsdorf pour engager le comte de Chambord à faire quelques concessions sur les principes exposés par lui dans ses lettres, le Français se borne à ajouter que: «Sans doute, on annonce que les membres importants de la droite ne reviendront pas à Versailles avant d'avoir conféré avec le comte de Chambord; mais on ne croit pas que rien d'important se passe avant la réunion des conseils généraux.

Or, la session des conseils généraux s'ouvre lundi prochain, 18 août, et durera environ quinze jours. Ce serait donc dès la première quinzaine de septembre que, d'après le Français lui-même, on pourrait s'attendre à voir se produire «quelque chose d'important».

En attendant, quelques députés de la gauche, dans des lettres adressées à leurs électeurs, publient sur la situation des réflexions qui prouvent qu'ils ne s'en rendent pas un compte bien exact, car ces réflexions sont empreintes d'une confiance peut-être bien optimiste en l'avenir de la République.

Selon M. Marcel Barthe, par exemple, l'Assemblée, quand même elle se considérerait comme ayant le droit de restaurer la monarchie autrement qu'en recourant à des élections générales, ne pourra jamais enfanter une majorité par l'accouplement de la légitimité et de l'orléanisme.

«La doctrine de l'orléanisme, ajoute M. Barthe, est l'opposé de celle de la monarchie légitime, car la révolution de Juillet n'a été qu'une réaction libérale contre l'application des principes professés aujourd'hui par le comte de Chambord.»