LE MARCHAND DE COCO
Un type bien connu.
Pour exercer ce petit métier de la rue et de la saison chaude, pas n'est besoin d'être millionnaire. L'outillage est peu de chose. Si pauvre qu'on soit, on peut donc manifester le désir et l'espoir de le posséder quelque jour, sans courir le risque d'être traité de visionnaire.
Que faut-il au marchand de coco?
Une fontaine uniformément agrémentée, qu'il porte sur son dos à l'aide de bretelles. Deux robinets y sont adaptés à l'arrière, et, passant le long des flancs du marchand, viennent à portée de sa main courber docilement leurs cous de cygne. Sous la fontaine est placé un bâton destiné à en supporter le poids lorsque le marchand s'arrête. Puis ce sont quatre timbales en métal blanc accrochées sur sa poitrine. Ajoutons une petite sonnette qu'il fait tinter du doigt, tout en allant, pour appeler la pratique, et c'est tout. Car pour la marchandise, est-ce la peine d'en parler?
On sait ce qu'est cette boisson plus ou moins rafraîchissante, d'un usage vulgaire dans toutes les grandes villes et qu'on nomme coco. Elle n'a rien de commun, bien entendu, avec l'eau claire, odorante et fort agréable au goût que renferme avant sa maturité le fruit du cocotier. Non, c'est purement et simplement une infusion froide de racine de réglisse, qui n'a pas toujours été récoltée dans la Catalogne. Pour quelques sous on peut, comme on voit, en fabriquer des tonneaux.
Ainsi outillé, le marchand de coco entre en campagne.
Il est de toutes les fêtes de la rue, et partout où il y a foule, il y va. Y a-t-il course ou revue à Longchamps? vous êtes sûr de l'y rencontrer. Vous le trouvez aux abords de toutes les promenades, aux portes de tous les théâtres.
Écoutez... Din! din! din! C'est bien lui, et le voilà. «A la fraîche! qui veut boire? A la fraîche!» Ainsi crie-t-il en se promenant. Accourez donc, vous dont la soif est grande et la bourse petite. Le marchand est avenant et le verre profond, et vous en serez quitte pour la simple bagatelle d'un sou. Même il fut un temps où pour cette somme vous auriez pu récidiver. Aujourd'hui les temps sont durs.
Le marchand de coco n'a aucune prétention à l'élégance, et il a généralement passé l'âge des amours.
Je ne prétends pas pour cela qu'il n'aime plus rien. Le plus souvent son nez protesterait. EN effet, il a volontiers à la bouche le proverbe: «A petit manger bien boire;» mais pas de l'eau. Qu'il y ait dans cette eau de la racine de réglisse ou du citron, il n'importe. C'est dire qu'il ne tourne que rarement à son intention le robinet de sa fontaine. Aussi, lorsqu'ils se rencontrent, comme autrefois les augures, deux marchands de coco ne peuvent-ils se regarder sans rire.
C. P.