BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Le Sacrifice d'Amélie, par Louis Ulbach. (1 vol., Michel Lévy).--Lettres d'une honnête femme, par Madeleine (1 vol. Michel Lévy).--J'ouvre les Lettres de Madeleine qui viennent de passer du journal dans le livre et je lis, dans un des chapitres, sous le titre Un livre scandaleux, un jugement des plus sévères sur les Enchantements de Prudence, de Mme de Saiman. Ces pages d'une haute portée morale (je parle des Lettres de Madeleine), font plaisir à relire. Le jour où l'écrivain qui a signé Françoise, Pauline Foucault et Monsieur et madame Fernel, a eu l'idée de faire juger les mœurs, les hommes et les choses en France, par une honnête femme, il a trouvé une veine heureuse d'observations, de critique, d'émotion même. Telles de ces pages, destinées à la publicité éphémère d'une gazette, méritaient, en effet, de survivre à l'actualité. qui les avait dictées. Je citerai, par exemple, outre le début de cette correspondance, les chapitres intitulés les Rogations, Histoire d'un lâche, les Poupées, etc.
A propos des fêtes des trois empereurs, à Berlin, Madeleine s'élève avec énergie contre les reporters qui ne voient, dans cette redoutable entrevue, qu'une occasion de commérage, et elle les blâme, au nom de la moralité publique, d'être partis pour la Prusse afin d'y ramasser les miettes des festins impériaux. Mais M. Ulbach n'eut pas du oublier que parmi ces reporters, il pouvait se trouver des patriotes attirés chez nos vainqueurs par un intérêt tout français, et qui cherchaient à étudier l'organisation prussienne actuelle dans un but tout autre qu'une vaine curiosité! Madeleine, autrefois, avait bien voulu le reconnaître.
Je ne sais si je préfère, aux Lettres de Madeleine, le dernier roman de M. Louis Ulbach, le Sacrifice d'Aurélie. C'est un roman excellent cependant et d'un intérêt tout à fait soutenu qui obtint, il y a quelques mois, un grand succès d'émotion dans l'Indépendance belge. On sait avec quel art discret et pénétrant l'auteur de Pauline Foucault analyse les sentiments féminins et quelle vérité poétique il donne à ses héroïnes. Aurélie peut figurer, dans l'œuvre de M. Ulbach, à côté de l'institutrice Pauline et de la séduisante Mme Fernel. Le type bien saisi d'un jeune peintre, patriote convaincu avec des apparences de loustic, n'a pas nui, bien au contraire, à la réussite de ce roman, un des meilleurs de M. Louis Ulbach, qui en a fait plus d'un tout à fait excellents.
La France, l'étranger et les partis, par M. Heinrich, doyen de la Faculté des lettres de Lyon (1 vol. in-18, chez Plon).--C'est le livre d'un honnête homme, mais un livre désolé, le livre du docteur Tant pis qui tâte le pouls de la France. Il la voit et la dit bien malade, cette pauvre France, et il nous prouve qu'aucun parti ne possède le remède qui la guérira à coup sûr. Quoi! ni à droite ni à gauche ou n'est certain de sauver le pays? Non, répond M, Heinrich, qui dit loyalement la vérité à tous les partis en prenant pour devise cette parole du Dante: «Un jour il te sera honorable de n'avoir eu d'autre parti que toi-même.»
Je suis loin de blâmer cette indépendance et le mot du Dante me satisfait pleinement. Je m'étonne seulement qu'un homme aussi indépendant que M. Heinrich et qui connaît aussi bien l'Allemagne et la cause de sa grandeur, donne au livre qu'il publie aujourd'hui la conclusion que pourrait lui donner M. de Lorgeril ou M. de Belcastel. Je ne veux pas dire qu'il pousse le zèle jusqu'au Syllabus, et qu'il soit capable de vouer la France tout entière au Sacré-Cœur de Jésus, comme l'a fait le député à Paray-le-Monial. Mais cependant la conclusion est la même.
M. Heinrich n'a confiance ni dans la République, ni dans la monarchie constitutionnelle, ni dans l'orléanisme, ni même absolument dans la légitimité, encore moins dans le bonapartisme. Au fond il est désespéré, et son livre serait désespérant s'il ne nous inspirait, en somme (ce qui est son principal mérite), un souverain mépris pour les phrases toutes faites, et un amour vrai de l'étude, de la science, ce qui est encore, à notre avis, la meilleure façon de relever et de refaire ce pays-ci, bien déchu peut-être, je l'accorde, mais toujours grand, ce que M. Heinrich n'accorde pas.
Sahara et Laponie, par M. le comte Goblet d'Alviella (1 vol. in-18. Chez Plon).--La librairie Plon a entrepris la publication de toute une bibliothèque de voyages. Après le voyage autour du monde de M. de Beauvoir, Le voyage de M. Paul Lenoir au Fayoum, de M. Jules Garnier dans la Nouvelle-Calédonie et du vice-amiral Jurien de la Gravière en Chine, voilà que cette collection s'enrichit d'un volume fort intéressant de M. Goblet d'Alviella. L'auteur de Sahara et Laponie nous conduit en des contrées bien distinctes; après le récit d'un séjour d'un mois au sud de l'Atlas, en compagnie de la colonne d'opérations du général de Gallifet, il nous raconte, avec une précision savante et suffisamment pittoresque, un voyage au cap Nord. Je l'avoue, c'est ce dernier voyage qui m'a surtout intéressé. Les Arabes nous sont connus, peu ou prou, mais la vie des Lapons nous paraît encore bien mystérieuse. M. Goblet d'Alviella les a vus de près, ces pauvres êtres qui vivent, semble-t-il, dans la nuit, et dont toutes les dépenses de luxe ne peuvent, avec la meilleure volonté du monde, s'élever dans une année au-dessus de sept francs.
M. Goblet d'Alviella a décrit avec beaucoup de pittoresque, de sobriété et de vérité, sans doute, ce voyage à travers les fjeds. Ses paysages du Nord ont la froideur et la solennité qu'on prête, par l'imagination, à ces contrées lointaines. Ce qui m'a étonné, et ce qui étonnera plus d'un lecteur, c'est d'apprendre qu'un voyage au cap Nord est aussi désagréable, plus désagréable même sous le rapport des moustiques, qu'un voyage à Séville ou dans l'Amérique du Sud. Le moustique septentrional s'attache partout, pénètre dans les oreilles, le nez et la bouche si on a le malheur de l'ouvrir pour respirer. On a vu des gens se jeter à l'eau pour fuir un tel supplice et une telle persécution. Bref, on lira avec profit ce voyage dans un coin de terre perdu sous les frimas, et qui à su, dit le voyageur, réaliser l'idéal, «si ardemment poursuivi ailleurs, d'une démocratie libre, instruite, religieuse et prospère.»
L'Homme noir, par M. Alfred Sirven (1 vol. in-18. A. Sagnier).--M. Alfred Sirven est jeune encore et il a beaucoup publié: des romans, des pamphlets, des satires, des brochures, une histoire inachevée de la presse française et une monographie de la prison de Sainte-Pélagie, où sa hardiesse l'a conduit quelquefois. M. Sirven publiait hier une étude financière très-curieuse, très-intéressante et très-courageuse, qu'il appelait la Forêt de Bondy. Est-il besoin de dire ce que l'auteur entend par la Forêt de Bondy? C'est la Bourse, c'est ce
Grenier à foin bâtard du Parthénon,
comme en eût dit Musset.
Le pamphlet est un livre à lire, et voici que M. Sirven, au lendemain de cette publication, donne une édition nouvelle d'un roman qui paraît, cette fois, avec une lettre autographe de Victor Hugo pour préface. Le roman s'appelle l'Homme noir. «Votre nom vous engage envers Voltaire,» écrit Victor Hugo dans sa lettre, rappelant ce nom de Sirven, et il ajoute: «J'espère que vous aurez un beau succès.» Le roman en est à sa seconde édition. Voilà la réponse:
Goethe et Schiller, par M. A. Bossert (1 vol. in-8, Hachette).--Le volume complète le cours de littérature allemande que M. A. Bossert, professeur de littérature étrangère à la Faculté de Douai, avait commencé depuis quelques années. Il est le troisième de la série et, tandis que le premier nous initiait aux origines de la littérature allemande et de l'épopée germanique, que le second nous faisait connaître les précurseurs de Goethe, l'ennuyeux Klopstock et le piquant Lessing, ce tome III nous montre l'intéressante liaison de Schiller et de Goethe, leur fraternité littéraire succédant à une certaine rivalité, la jeunesse ardente de l'auteur de Don Carlos, la verte et noble vieillesse de l'auteur de Faust.
Nul chapitre d'histoire littéraire n'est plus intéressant que celui-ci, et M. A. Bossert a su le rajeunir encore et le rendre plus attachant. Avec quel art il nous décrit cette cour littéraire de Weimar, ces représentations princières! Comme il éclaire chacune des œuvres de Schiller et de Goethe par la biographie de l'auteur! C'est un ouvrage sérieux et sincère que celui-ci et il en faut louer, même au lendemain de nos épreuves, l'impartialité sereine. Sachons, comme le fait M. Bossert dans son remarquable ouvrage si clair, si agréable, saluer partout le beau? Être justes, c'est encore un moyen de redevenir indépendants et forts.
L'Église et l'État en France sous le règne de Henri VI, par M. F. T. Perrens (2 vol. in-8, chez A. Darand).--Un professeur distingué, qui est en même temps un historien d'un talent réel et profond, M. F. Perrens, l'auteur d'une étude fort dramatique de la vie de Jérôme Savonarole, et d'une histoire d'Étienne Marcel, vient de publier un long travail sur cette grave question de l'Église et de l'État, qui divise aujourd'hui et captive les esprits. M. Perrens, qui avait écrit déjà un chapitre d'histoire fort intéressant sur les Mariages espagnols au temps d'Henri IV et de la régence de Marie de Médicis, n'a pas eu de peine à retourner à une époque qu'il connaît si bien, et c'est encore sous le règne de Henri IV et la régence de la reine qu'il a étudié l'Église et l'État en France.
Depuis longtemps, je voulais signaler à l'attention de nos lecteurs un ouvrage aussi différent que l'est celui-ci des volumes courants et des ouvrages rapidement composés que nous avons à examiner. C'est un véritable livre, et d'une importance capitale, que celui de M. Perrens.
«L'histoire ecclésiastique de la France est à faire ou à refaire», dit l'auteur, dès la première ligne de sa préface, et c'est ainsi qu'il s'attache à en écrire, d'après les documents nouveaux, les sources récemment découvertes, un intéressant chapitre. M. Perrens n'est pas de ceux qui se contentent, en histoire, des renseignements de seconde main. Un peut s'en convaincre en lisant son livre. Ce sont les personnages eux-mêmes dont il discute les actes qu'il a, en quelque sorte, appelés en témoignage, et s'il se prend à juger le nonce Ubaldini, par exemple, c'est dans les dépêches mêmes de l'envoyé du pape qu'il va chercher ses arrêts.
Nulle époque n'était plus favorable à l'historien pour étudier les rapports de l'Église et de l'État, que cette époque si troublée encore, mais déjà réparatrice, qui succède aux longues années de guerre civile nées du concile de Trente, et qui vont de l'avènement de Henri IV sur le trône de France à la mort de ce prince et à la régence de Marie de Médicis. Aux premières pages apparaît la figure narquoise et fine du prétendant Béarnais et, au dernier chapitre, on aperçoit le pâle et énergique visage du cardinal de Richelieu. Entre ces deux hommes que d'événements viennent à la fois! M. Perrens les raconte avec une précision savante qui n'exclut ni la réflexion du philosophe, ni l'écho de nos polémiques ou de nos recherches actuelles, ni même le pittoresque du peintre. Je recommande surtout, entre ces pages, le tableau de la cour de Marie de Médicis et de l'éducation de Louis XIII enfant, le récit d'une dispute chez les Jacobins et ce curieux et dramatique chapitre qui a pour titre la Persécution contre le syndic Richer. Nous retrouvons là des accents dignes de l'historien de Savonarole.
Ce n'est pas dans une courte notice qu'on peut signaler tous les mérites d'un livre spécial et plein de faits comme celui-ci. Il nous suffira d'indiquer à tous les esprits sérieux, amis de la vérité et portés à l'étude du redoutable problème que n'a pas résolu le concordat gallican de 1801, qu'il y a là, dans l'ouvrage de M. Perrens, un motif d'études et un véritable arsenal de connaissances et de pensées. De combien d'ouvrages pourrait-on ainsi parler? Il nous faut louer enfin, chez l'auteur, un esprit libéral et juste, toujours revêtu d'une forme agréable à la fois vigoureuse et claire. On peut prendre sans crainte cette histoire de l'Église et l'État en France sous le règne de Henri IV, on y trouvera à beaucoup apprendre et à beaucoup réfléchir. Je vois sur la couverture de cet ouvrage, que M. Perrens va prochainement publier une histoire de la Démocratie en France au moyen âge, ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques. Nous aurons un égal plaisir à le lire et à l'apprécier.
Jules Claretie.
MARCHÉ A ANVERS, XVIIIe SIÈCLE.--D'après le tableau de M. Hugo Salmson.
L'ÉVACUATION.--Entrée des troupes françaises à
Pont-à-Mousson.--D'après les croquis de M. Jaxel.
VALPARAISO.--Inauguration de la statue de lord Cochrane.