La colonne Vendôme.--Redressement des plaques.

On sait que la colonne Vendôme, élevée à la gloire de la Grande-Armée victorieuse à Austerlitz, avait été édifiée sur le modèle de la colonne Trajane qui existe encore à Rome. Mais, tandis que celle-ci est en marbre blanc, la colonne Vendôme se trouvait constituée par une colonne creuse en pierres revêtue de plaques de bronze provenant de la fonte de douze cents canons autrichiens et prussiens. Ces plaques ou panneaux, au nombre de deux cent soixante-quatorze, non compris les six morceaux qui forment l'entors ou couronne de lauriers de la base, sont autant de bas-reliefs dont l'ensemble s'enroule en spirale de la base du fût à son chapiteau. Chacun de ces panneaux, mesurant 1 mètre de hauteur sur 1m20 de longueur, pèse 200 kilogrammes. Les dix pièces de l'entors et la coupole représentent un poids total d'environ 8200 kilogrammes, ce qui, pour la colonne, non compris la base, les aigles d'angles et la statue du couronnement, représente 63,000 kilogrammes de bronze.

Réédifier le monument n'est pas une opération aussi simple qu'on paraît se l'imaginer au premier abord.

Lors de sa chute et malgré les couches épaisses de paillis disposées sur la place, les plaques s'arrachèrent violemment de leurs attaches; quelques-unes, le plus petit nombre heureusement, furent fendues, brisées, et plusieurs fragments disparurent; la plupart ne se trouvèrent que déformées ou faussées sous le poids des blocs de pierre qui pesaient sur elles, et dont l'effort destructif se trouva augmenté par la hauteur de chute.

Avant de songer à replacer les panneaux de bronze sur le fût de pierre restauré, il faut donc de toute nécessité procéder à diverses opérations préliminaires ayant pour but: le redressement des plaques faussées; leur ajustage à la suite les unes des autres, suivant l'ordre indiqué par les sujets sculptés; la réfection des pièces manquantes ou brisées; enfin la réparation de celles qui se sont fendues, soit par l'effet de la chute, soit par suite des opérations de redressement. C'est seulement après terminaison complète de ces travaux de redressement, de complément et d'ajustage, que les panneaux, transportés au chantier de la place Vendôme, seront appliqués sur le fût de pierre au fur et à mesure de l'élévation de la maçonnerie.

Le redressement et l'ajustage s'opèrent dans les ateliers de MM. Monduit, Béchet et Cie, bien connus par les remarquables travaux de plomberie d'art exécutés au Louvre, à Notre-Dame de Paris, à la Sainte-Chapelle, etc., tandis que les opérations qui entraînent la fonte du métal ont été confiées à l'usine Thiébault.

Dès le samedi 26 mai 1871, le personnel de l'usine Monduit, Béchet et Cie, procédait à l'enlèvement des plaques de bronze gisant sur la place Vendôme, les numérotait et, d'après les instructions de M. Normand, architecte de la colonne, les déposait au palais de l'Industrie, où elles restaient jusqu'au vote de l'Assemblée qui a prescrit de restaurer le monument.

C'est de là que ces débris sont repris au fur et à mesure de l'avancement des travaux et transportés dans les ateliers.

Les plaques complètes, mais déformées, sont, ainsi que le représente notre gravure, soumis à l'action d'une presse à vis manœuvrée à bras d'hommes. Appuyant sur les parties déprimées, cette presse leur rend le relief primitif et, suivant le point où s'opère la pression, point qu'il appartient à la sagacité des ouvriers de reconnaître, la plaque reprend sa forme bombée et hélicoïdale. La pression à opérer doit être d'autant plus puissante que chaque panneau présente, pour le nu ou fond, une épaisseur de 12 à 15 millimètres.

Pour les reliefs déterminés par les personnages ou les divers sujets de sculpture, cette épaisseur s'élève à 7, 8 et même parfois 10 centimètres d'épaisseur. En outre, des tenons en bronze, au nombre de trois par panneaux, font corps avec le fond et contribuent à augmenter la rigidité. Une autre cause complique l'opération, c'est la forme en spirale du revêtement de bronze. Si les plaques n'étaient que des sections de couronnes absolument circulaires, il suffirait de les courber en les maintenant appliquées sur une forme présentant également une section cylindrique de même diamètre que le noyau de pierre de la colonne. Une pression opérée sur les deux extrémités suffirait dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi, et chacune des deux cent soixante-quatorze plaques de bronze étant une portion de spirale, se présente sous une forme courbe, en quelque sorte gauche, qui oblige à une observation constante des résultats de la pression, à une recherche sans cesse renouvelée des effets produits.

De temps en temps, la plaque quitte donc la plate-forme de la presse pour être appliquée sur un premier gabarit, puis elle retourne sous la vis, subit de nouvelles pressions suivies de nouveaux essais, et lorsque le panneau épouse parfaitement les formes du gabarit, que son bourrelet en saillie fortement prononcée s'applique exactement sur le rebord de la plaque précédente, les ouvriers le reportent sur un bâti de bois dressé verticalement et reproduisant les dimensions et les formes extérieures du fût de pierre. Chaque panneau est en quelque sorte mis à la place qu'il doit occuper, ce qui permet de se rendre compte du degré de perfection des travaux de redressement, de corriger ce qui peut paraître défectueux, de reconnaître d'une manière certaine et définitive la part du travail à exécuter dans la fonderie.

En sortant des ateliers de MM. Monduit et Béchet, les plaques sont transportées dans les ateliers de M. Thiébault, où elles sont complétées et réparées au point de vue artistique. Cette restauration fera l'objet d'un prochain article.

Paul Laurencin.