Le grand escalier du nouvel Opéra
L'Illustration, dans le dernier numéro du Paris nouveau, a décrit en détail le nouvel Opéra. Elle offre aujourd'hui à ses lecteurs une vue du grand escalier de la salle, dans l'état actuel des travaux.
Telle qu'elle est en ce moment, cette partie du bâtiment, vivement éclairée par le haut, encombrée çà et là d'échafaudages, peuplée d'une légion d'ouvriers, offre l'aspect le plus pittoresque. Ici les sculpteurs travaillent, même pendant le jour, à la lueur de nombreux becs de gaz, portés par des supports mobiles garnis de tuyaux en caoutchouc. Là, des marbriers achèvent de polir les balustres; d'autres, à l'aide d'une ingénieuse machine, creusent les marbres que doivent traverser les conduites de gaz: un tube de tôle, auquel on imprime un rapide mouvement de rotation, pénètre dans le marbre par son propre poids, et, quand il est arrivé au bout, au lieu des débris que l'on retirait par les anciens procédés, on enlève du bloc une petite colonne polie par les frottements du tube de tôle, qui, selon l'épaisseur du marbre, y a fait soixante ou quatre-vingt mille tours environ. D'un côté, les bronziers placent les balcons des étages supérieurs; de l'autre, l'habile charpentier Saintonge et son équipe font circuler, sans accidents, leurs lourds madriers au milieu des plus fines sculptures; partout le bruit des marteaux, le grincement des machines, viennent s'ajouter au tableau animé que représente fidèlement le dessin.
Dès à présent les travaux sont assez avancés pour que l'on se rende bien compte de l'effet que produira le grand escalier. Les trente colonnes de marbre Sarrancolin, avec leurs chapiteaux et leurs bases en marbre blanc de Saint-Béat, reluisent déjà et s'harmonisent à merveille avec le ton des pilastres en brèche violette. La sculpture des tympans des arcades, ornés de figures, par M. Chabaud, est achevée; il reste peu de chose à faire aux détails des rampes et des voûtes de l'escalier.--Aux neuf balcons du premier étage on commence à poser les balustres en spath-fluor, surmontés d'une rampe en onyx. Cela suffit déjà pour donner à l'ensemble une richesse peu commune, et cependant que de choses manquent encore!
Les grandes marches de marbre blanc de Serravezza reposent toutes taillées dans leurs caisses d'emballage. Les balustres de marbre rouge antique sont encore en magasin, attendant le moment où ils seront placés sur leur socle en marbre vert de Suède et surmontés de leur rampe en onyx.--Au bas de l'escalier on ajuste les marbres sur lesquels s'élèveront les deux grands groupes de M. Carrier Belleuse, supportant les appareils d'éclairage. A l'entrée du parterre, les lignes de l'architecture s'interrompent; c'est là que doivent s'appuyer les deux cariatides de M. Jules Thomas, exécutées en bronzes de différents tons et drapées de marbres de différentes couleurs; au-dessus de chaque groupe de colonnes, une place vide est réservée aux médaillons de lave émaillée où M. Solier exécute sur un fond bleu des instruments de musique de tous les pays. Enfin, le sol n'est pas encore nivelé pour recevoir son dallage de marbre, et, à la voûte, quatre grands caissons indiquent seulement la place des peintures de M. Pils.
Quand tout cela sera fini, quand sur ces marbres et ces bronzes se joueront les reflets d'un éclairage splendide, il y aura là certainement un des effets décoratifs les plus saisissants que l'on puisse imaginer, et, pour que l'œuvre de l'architecte apparaisse dans tout son éclat, il n'y manquera plus que le public, la foule élégante et parée, les riches toilettes, les brillants uniformes, se montrant à tous les balcons et circulant à tous les étages.