Tableau de M. Hugo Salmson.

Nous sommes sur une de ces places, si nombreuses à Anvers, formées par renfoncement de quelques maisons, à l'entrée d'une de ces petites rues étroites où vont s'entasser les marchandises du monde entier; c'est bien l'aspect de la vieille cité, telle qu'elle nous apparaît encore aujourd'hui, dès qu'on s'enfonce un peu dans les quartiers populaires; au loin, on entrevoit une partie de la tour de la cathédrale, masquée par les hautes maisons aux toits découpés en forme d'escaliers; puis, bordant notre petite place publique, un de ces innombrables canaux qui sillonnent la ville, ou circulent grands et petits bateaux, frêles barques des habitants de la ville et hauts navires de commerce. Quant au marché, c'est un vrai chef-d'œuvre de patiente et gracieuse restitution historique; l'échoppe où se tient un vieux juif, sorte de brocanteur qui vend tout ce qui peut s'acheter, la vieille maison à pignon, avec sa porte ornée de ferronneries anciennes, au pied de laquelle une marchande de fleurs a installé sa boutique en plein vent, tout cela est charmant de grâce et de vérité.

Mais ce n'est encore qu'un cadre, si joli qu'il soit; le tableau est bien plus, il est tout entier dans les personnages, dans ce jeune seigneur, à l'attitude si fière, si dédaigneuse même, dont l'ami l'ait semblant d'examiner les marchandises du juif, tandis qu'il n'a de regards, lui, que pour la jeune femme dont le mari achète une rose à la bouquetière; elle aussi, la belle élégante, elle voudrait bien le regarder; mais le bras qu'elle tient la gêne, et elle ne peut que se retourner à demi. Toute la scène est dans ces attitudes, si finement indiquées; on se sent en présence d'un roman, d'un roman de galanterie du XVIII siècle.