COURRIER DE PARIS

Il n'y a plus qu'une chose: la chasse. Tout homme qui vient à vous est un Nemrod, sans en avoir l'air. Ce gommeux que vous avez vu sur l'asphalte n'aura été qu'un faux flâneur. Il n'attendait que le jour d'ouverture pour faire peau neuve: il vient de se coiffer d'une casquette de sport; il a des guêtres de cuir; c'est un Ésaü, pas beaucoup moins velu que celui de la légende où se trouve l'affaire du plat de lentilles. Ce qui abonde aussi, c'est le Méléagre des lycées. De nos jours, on va faire ses classes pour apprendre l'art de tirer un coup de fusil correctement. En septième, en sixième, on commence par les pétards; en quatrième, en abordant Virgile, on s'applique au revolver; en seconde, on est déjà d'une belle force sur le chassepot. En rhétorique et en philosophie, on arrive au canon se chargeant par la culasse. Cela forme un cours de belles-lettres et de pyrotechnie mêlées. La charge en douze temps alterne avec le maniement de la logique. Pour en revenir à la chasse, on a montré un certain étonnement de voir qu'il y ait eu, cette année, une si grande dépense de permis. Trois jours avant le 1er septembre, le chiffre avait dépassé 6,000; au moment de l'ouverture, il atteignait 8,000. Comment! huit mille ports d'armes rien que pour une zone, pour le seul département de la Seine!

Ceux qui tiennent absolument à connaître l'origine des choses se sont cogné le front sans parvenir à comprendre. Plusieurs se sont rabattus sur la diminution du prix des permis, 25 francs au lieu de 40, Sans doute cela pourrait être une explication à la rigueur. Je pense que ce n'est pas la bonne. Il faut chercher le mot du rébus dans ce que je vous disais tout à l'heure relativement aux lycées. Ce sont les humanités s'unissant à la vie de caserne qui nous valent cette prodigieuse pullulation de chasseurs. Mais tout n'est pas fini avec les 8,000 permis délivrés par la préfecture. Où tout ce monde-là chassera-t-il? Prenez la carte des environs de Paris, vous n'y trouverez jamais que la plaine des Vertus. Partout ailleurs le même écriteau arrête le passant; «Chasse réservée.» Que me mettront-ils donc en joue, ces 8,000 fusils? Il n'existe à travers nos campagnes qu'un gibier platonique. Pour sûr, la statistique compterait plus de chasseurs que de lièvres.

--Nous chassons nos chiens, et nos chiens nous chassent.

C'était un mot d'Alexandre Decamps, qui le disait sans malice, tout homme d'esprit qu'il était. Au fond, cette boutade d'artiste servait d'enveloppe à une vérité dont la constatation est à la portée de tout le monde. S'il n'existe plus de gibier à poil sur les marges de la capitale, il ne s'y trouve pas beaucoup plus de gibier à plume. Supposez de rares perdrix, conjecturez quelques familles de cailles; ce sera tout. Je ne puis compter les bécassines, puisqu'elles sont absentes, ni les canards sauvages, palmipèdes que la grande banlieue ne connaît que de réputation. Qu'est-ce qu'un si mince objectif pour 8,000 permis? En Afrique, dans la province de Constantine, les Arabes, fureteurs de solitudes, indiquent cinq ou six lions au plus, derniers survivants d'une vieille race, et cela suffît à enflammer le zèle des successeurs de Jules Gérard. Chez nous, vous allez le voir, on en arrivera sous peu à signaler la présence d'un pigeon ramier ou celle d'une bartavelle. «On assure avoir aperçu trois grives du côté de Ville-d'Avray,» dira un télégramme. Il n'en faudra pas plus pour déterminer une soudaine prise d'armes. Les 8,000 fusils seront vite sur pied. Trois grives! Comprenez-vous cette chance: le canton de Ville-d'Avray qui renferme un trio de grives, quand il n'y a plus une alouette autour de Paris! Arme au bras! La suite de Charlemagne ne mettait pas plus de ferveur à courre l'élan ou bien à abattre l'auroch.

Cependant nous sommes dans le pays par excellence des contrastes. Le gibier que nous n'avons pas vivant ne nous fera point défaut pour cela, il nous arrive d'heure en heure à pleins wagons. Le voilà, depuis le sanglier jusqu'à l'ortolan, depuis la poule d'eau monastique jusqu'au chevreuil, morceau de millionnaire. Voulez-vous des bec-figues? En voilà des bourriches. La devanture du marchand de comestibles prend des airs de musée ou de reposoir. A dater du 1er septembre, la perdrix rouge est devenue quelque chose comme une monnaie courante. Le faisan ferait tout au plus l'effet d'une pièce d'or. Un coq de bruyère, un faisan, un perdreau, on vous en donnera plus que saint Jean-Baptiste n'avait de sauterelles dans le désert. L'Afrique, l'Espagne, la Petite-Russie, les provinces danubiennes nous servent de garde-manger. Nous pouvons nous amuser des 8,000 fusils qui poursuivent une belette autour de nos murs.

Septembre est d'ailleurs un mois vénérable aux yeux de la gastrosophie; c'est l'avril des gourmands. Au gibier vient se joindre le poisson frais des côtes de la Normandie, la sole, le turbot, la barbue, la sardine non confite, le homard, le saumon, plus cette perle des perles, l'huître de Cancale, qui reparaît pour tous les mois dans le nom desquels entrera l'r. Il est des cénacles où l'on fête religieusement le retour de l'huître, et rien ne se conçoit mieux. A tous ces trésors il manque une merveille, la truffe du Périgord, et celle-là aussi frappe à nos portes. Gibier, poisson, huître, truffe, le tout entouré des fruits si savoureux que l'Occident a empruntés au vieil Orient, la prune d'Arménie, la pèche de Médie et le raisin doré du Liban, et il ne manque plus rien pour que la table ait toute sa puissance.

--Comment peut-on se laisser prendre aux chimères de la politique quand on a tout cela? s'écriait le prince de Kaunitz.

De la table à l'amour, d'une bourriche d'huîtres à la poésie, la transition, ce me semble, n'est pas si brusque qu'elle ne puisse être risquée sans plus de cérémonie; suivez-moi donc, et vous allez voir s'il y a moyen de tenir à ce qui se passe ou à ce qui se dit dans le monde. Tout récemment une jeune femme des plus louables, nièce d'un des plus beaux génies des temps modernes, animée d'un sentiment pieux pour la mémoire de son oncle illustre, a fait paraître deux volumes de ses œuvres posthumes. C'étaient, en grande partie, des juvénilia, prose et vers. Mais, jeune ou vieux, Lamartine est toujours le merveilleux rapsode aux livres duquel se sont pendues deux générations.

Il se trouve là-dedans une page magnifique sur Pétrarque.

«Pétrarque se mourait d'amour», dit-il; et il continue sur ce ton.

J'aime beaucoup Lamartine, et je l'ai prouvé cent fois; mais je n'aime pas l'erreur, notamment quand elle est pommée. En parlant de cette sorte de celui qui a chanté la fontaine de Vaucluse, l'auteur du Lac a consulté plus les dessus de pendules que la vérité. En effet, mille objets d'art en bronze nous montrent Pétrarque sous la figure d'un bel Ausonien, mélancolique et tendre, cherchant des yeux la belle Laure de Noves, qu'il a tant célébrée dans ses stances.

Il faut bien dire qu'il en était de ce faiseur d'élégies comme de tous ses pareils les faiseurs de chansons: il lui fallait le nom d'une femme à mêler à ses rimes. Un jour, pendant une ambassade de Rome à Avignon, il a aperçu Laure, grande, belle, blonde, très-chaste, et il s'est dit:

--La femme que j'ai vue dans mes rêves ressemblait à celle-là. Je vais célébrer la beauté de Laure! Dans mille ans d'ici, on dira encore: «Voyez donc les beaux vers que cet Italien a faits sur cette belle Provençale! Ils s'aimaient d'un grand et généreux amour, allez!» Et ils entrelaceront dans leurs souvenirs les noms de Laure et de Pétrarque.

Il a eu raison déjà pendant près de six cents ans. Mais c'est fini. La justice de l'histoire est boiteuse. Elle marche lentement, pourtant elle finit par arriver à son but. On sait aujourd'hui que toute cette grande tendresse du faiseur de Canzone n'était qu'une frime; Laure n'a pas aimé Pétrarque, et, de son côté, Pétrarque n'a pas beaucoup raffolé de Laure. En véritable artiste qu'il était, il n'aimait que les stances qu'il composait sur elle.

En premier lieu, il avait quarante ans lorsqu'il aperçut cette belle pour la première fois. L'âge, dira-t-on, ne fait rien à l'affaire. Il faisait partie d'une ambassade des Romains dépossédés du Saint-Siège, à Clément VI, pape français, résidant à Avignon. Il ne songeait point à s'exiler aux bords des ondes sauvages de la fontaine de Vaucluse par un de ces entraînements de passion qui mènent aux Thébaïdes. Ce qu'il venait rêver dans la solitude, parmi ces rochers fameux, c'étaient les vanités d'une position politique élevée. Pétrarque, couronné du laurier vert et or des poètes officiels, avait eu son triomphe au Capitole, à la vue de Rome entière. Il croyait que ce grand succès devait le mener à tout. Il avait été le favori du grand pape Jean XXII, qui s'obstinait à résider à Avignon, et Pétrarque, couronné à Rome, voulait que la cour du pape se tînt à Rome. De là, des épigrammes, des satires, des pamphlets. Ce tendre Pétrarque, terrible dans sa haine, donnait au Souverain-Pontife les noms de Nemrod, de Sémiramis, de Cerbère, de Pasiphaé, de Minotaure, de Denys le Tyran, d'Alcibiade; et le pape l'avait fait archidiacre et chanoine de Parme.--Un poète amoureux et chanoine, vous attendiez-vous à celle-là!

Quant à Laure, elle était belle sans doute, mais elle était mariée au seigneur Hugues de Sade et elle avait onze enfants, tous vivants. Voyez-vous cette poétique mère de famille,--du reste irréprochable,--dans son ménage, célébrée par un poète au moment où elle faisait onze tartines à sa progéniture?

Un jour, elle devint veuve. Le pape Benoit, touché des plaintes de Pétrarque, lui dit:

--Si vous l'aimez si éperdument, je vous donnerai des dispenses pour l'épouser.

Pétrarque refusa.

--Si une fois j'étais le mari de Laure, dit-il, tout ce que je chanterais sur elle ne serait plus de saison.

Et, en effet, il a fait sur la belle veuve de touchantes élégies. Bien mieux, Laure morte, Pétrarque, archidiacre et chanoine, se consola en se mariant à Françoise de Bassano, qui lui donna des enfants, entre autres un fils qu'il a chanté! Ingrat et mobile Pétrarque, qui passe pour si fidèle, pour si pur!--Mais essayez donc de déraciner ces préjugés, semés et plantés par je ne sais qui, et l'on haussera les épaules. D'ailleurs, une rectification à cet égard nuirait, beaucoup aux marchands d'estampes et au commerce des dessus de pendules. Au nom de l'industrie et de la bêtise humaine, laissez Pétrarque sur son trône d'amour. Néanmoins, j'ai voulu vous faire voir que cela n'était pas plus vrai qu'autre chose.

Qu'il est donc cent fois vrai, du reste, que l'histoire recommence sans cesse! Sans chercher à mettre le pied dans le domaine de la politique courante, à bon droit exclue de ce Courrier, je veux pourtant faire un rapprochement entre ce qui se passait en 1818 et ce qui se passe aujourd'hui. Dans les premières années de la Restauration, il était de mode de se faire la guerre à l'aide de symboles. Tantôt on se servait des fleurs; aujourd'hui aussi on emploie le lis, la violette et l'œillet rouge. Tantôt on exhibait des oiseaux; de nos jours on dessine partout l'aigle, le coq gaulois et la poule au pot. Autre point de ressemblance. Le Paris d'il y a cinquante-cinq ans était, comme celui d'à-présent, inondé de petites feuille littéraires ou soi-disant telles. En dépit de la censure des Bourbons, quatre ou cinq étaient notoirement bonapartistes.

Il m'a pris fantaisie de rechercher de quelle manière ces petites gazettes s'y prenaient pour battre en brèche le trône récemment restauré. Comme on ne payait pas de cautionnement, on se sauvait par d'habiles détours. Le procédé le plus usité et le mieux compris consistait à parler fleurs et oiseaux. Ainsi, en 1819, dans le Sphinx, paraissait une fable, œuvre d'un académicien de l'Empire, favori de Bonaparte, exilé à Bruxelles. Ce jour-là, on s'abordait dans les rues en se disant:

--Avez-vous lu la fable du père Arnault?

Ce père Arnault était la bête noire du roi Louis XVIII pour deux raisons: la première, parce qu'il faisait des vers, souvent réussis,--d'où une rivalité de métier;--la seconde, parce qu'il était napoléonien enragé. Pour en revenir à la fable, le succès et le scandale du jour, la voici:

L'AIGLE ET LE COQ DU CLOCHER

Un aigle va se percher

Sur la pointe d'un clocher,

Sur la croix, sur l'oiseau qui fit pleurer l'apôtre.

--Plus haut que nous qui donc ose ici se jucher?

La première place est la nôtre,

Lui dit maître Gallus; notre droit est connu.

Ici nous sommes nés, et vous, quel est le vôtre,

Mon ami?--Mon poulet, moi j'y suis parvenu.

Les partisans de l'empire disaient:

--Que c'est donc joli!

A la cour, les amis du roi s'écriaient sur le ton du courroux:

--Ces jacobins! quelle audace!

Et les mêmes scènes se reproduisent déjà en 1873, dans les mêmes termes!

On continue à espérer que le docteur Nélaton finira par déjouer la crise dans laquelle il se débat.

Là aussi il y a une ressemblance, un souvenir historique.

Quand l'illustre Bordeu, médecin de Louis XV, fut malade, il pensa succomber; mais il se releva.

On disait alors dans Paris:

«--La Mort est entrée, un matin, chez Bordeu; elle l'a regardé, a eu peur et est sortie.»

ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Le Pont de Barcelone, à Ripoli (Catalogne).

LES FUNÉRAILLES DU DUC DE BRUNSWICK. A GENÈVE.

TOMBEAU PROVISOIRE DANS LE CIMETIÈRE PROTESTANT DE GENÈVE.

EXPOSITION DU CERCUEIL DANS LA SALLE DE LA RÉFORMATION.
--D'après les croquis de M. Champod.