Souvenirs de la captivité: les turcos

Le combat de Wissembourg est encore présent à toutes les mémoires..

On se rappelle avec quels transports de colère fut accueillie à Paris la nouvelle de cette première et sanglante défaite qui devait, grâce à l'imprévoyance ou à l'incapacité de nos chefs de guerre, être suivie de tant d'autres! On s'en consolait cependant en se berçant de cette illusion que ce n'était que le déplorable résultat d'une surprise qui ne se renouvellerait plus. D'autre part, et c'était rassurant, le courage de nos soldats, de cette poignée de braves gens qui composait la division Douai, n'avait jamais brillé d'un plus vif éclat. Ils s'étaient montrés merveilleusement beaux, les turcos surtout, «ce mur vivant et mouvant de lions», d'une si terrible intrépidité. Mais que peut le courage, même le plus brillant, quand manque la direction. Hélas! c'est ce que la suite des événements n'a que trop éloquemment prouvé. Les uns après les autres, nos soldais captifs, devaient aller rejoindre en Allemagne les turcos, qui y avaient été conduits les premiers, malgré leur héroïque bravoure.

Les scènes de la captivité sont poignantes, et elles ont été retracées avec une saisissante vérité par le crayon de l'un de nos collaborateurs qui y a pris part, ayant été lui-même prisonnier de guerre. Nous comptons faire passer successivement ces dessins sous les yeux de nos lecteurs, et nous commençons aujourd'hui par les premiers en date, les turcos qui, emmenés au delà du Rhin, devaient y être, de la part des populations, ces Germains épais et ces grasses Germaines, l'objet d'une curiosité aussi vive que naturelle.

L. C.

Notes sur
LE «HOME LIFE» EN IRLANDE.

«Poor Ireland»--la «pauvre Irlande» revient à chaque instant dans les discours du peuple irlandais. Tous ont l'air de réclamer pour la patrie une prééminence dans la misère, le prestige sacré du malheur. Quoique un peu trop larmoyantes, ces plaintes sont assez bien fondées. On a beau connaître les quartiers populeux de Londres, on a beau se familiariser avec la vie des pêcheurs bretons et visiter ces grands centres industriels de Lancashire en temps de famine, rien ne vous donne une idée du dénuement normal accepté des populations du nord et de l'ouest de l'Irlande. Wicklow est loin d'être le comté le plus pauvre, et cependant nous y avons remarqué des villages entiers où pas un habitant ne possédait une paire de souliers. Au milieu d'une grande plaine nue et stérile on voit de temps en temps la silhouette roide et angulaire d'une caserne de police. Il n'y a que là-dedans que l'on porte des souliers, il n'y a qu'entre ces quatre grands murs, sous ce solide toit d'ardoise, que l'on mange trois fois par jour et que la viande de boucherie n'est plus un mythe pour personne. Au dehors c'est un peuple de mendiants; en dedans c'est une brigade de constables, bien nourris, qui--de fait--maintiennent la mendicité--sans doute comme une des mille institutions anglo-saxonnes auxquelles on ne peut toucher sans être traité de fénian et de pétroleur. Il se peut qu'ailleurs cette application constante de la maxime bismarckienne: la force prime le droit, n'aurait que très-peu d'influence sur le développement des ressources industrielles ni sur le progrès moral. Mais ici l'initiative individuelle est nulle: c'est une race au sang chaud, à l'imagination vive et pétulante; il lui faut un principe d'autorité; il lui faut peut-être des tyrans féodaux--mais des tyrans qui la comprennent, qui lui appartiennent. Ce n'est pas avec des gens de bureau venus de Londres la plume derrière l'oreille, ce n'est pas avec quelques milliers de gendarmes phlegmatiques que l'on fera sortir ces vaincus de leur torpeur séculaire. Mais ceci soit dit en passant. Il s'agit pour le moment de donner une idée de l'intérieur irlandais, du «home life,» des moyens et des habitudes de ce peuple que les Anglais citent comme le plus insouciant et le plus paresseux de l'univers.

Je suis allé voir un Français demeurant dans le comté Wicklow, et propriétaire de vastes terrains au bord du lac Tay. Il n'a pu échapper à la fatale influence celtique. La villa est jolie, meublée luxueusement, entouré de jardins anglais bien ratissés, bien proprets, avec cet air endimanché que les quakers admirent. Mais quel monde! quelle valetaille--le trop plein d'un dépôt de mendicité, un campement de bohémiens; une cour de workhouse le samedi soir! Quatre grands gaillards se promenaient de long en large dans la cuisine. D'autres se tenaient adossés aux portes des écuries. Des filles couraient ça et là, pieds nus, sans but, sans mission. C'étaient les parasites de la maison, c'étaient des clients à la façon romaine, des pauvres diables qui vivaient des miettes tombées de la table du maître, qui gagnaient un penny de temps en temps en tenant un cheval, en faisant une course, qui n'avaient d'occupation que celle que le hasard leur fournissait. Toute maison irlandaise est ainsi encombrée. Le propriétaire de la villa de Lough Tay nous a dit que la sienne faisait vivre au moins une quinzaine de ces vagabonds--en dehors du personnel régulier de l'établissement--personnel qui est toujours assez considérable.

A mesure qu'on descend l'échelle sociale la plaie nationale devient plus apparente. Nous sortions de la villa quand un ouvrier est venu nous présenter un petit enfant, le fils du maître, qu'il tenait dans les bras. Nous avons admiré l'enfant. L'ouvrier nous a immédiatement demandé «un petit six-pence» (douze sous) pour régaler le bambin. Ce sont partout les mêmes supplications: «Un penny s'il vous plaît», «donnez-moi quelque chose, mon joli gentilhomme», «votre honneur ne me refusera pas un morceau de pain», etc. Les véritables Irlandais sont fiers comme des Hidalgos. Ils n'ôtent le chapeau que devant le curé et le squire. Mais mendier ne leur semble pas déshonorant. Ils le font naturellement, simplement, avec des gestes d'une dignité admirable Et ils ont une excuse permanente, la misère, une misère réelle, sordide, affreuse. Nous avons réussi à faire causer un petit garçon de neuf ans qui revenait de l'école. Ce n'était pas l'école communale (on a peur de la propagande protestante qui se fait dans la plupart de ces établissements), mais une institution privée, où l'on payait. «Combien?» avons-nous demandé. Était-ce un penny par semaine? Non. «Quelque chose au bout de l'armée.»--«Un sac de farine, des pommes de terre?» Le petit n'en savait rien, mais ce «quelque chose» qu'on donnait devait être bien maigre, car c'était le quatrième fils d'une veuve, une pauvre femme qui gagnait deux ou trois pence par jour en filant le lin. L'enfant n'avait pas d'ouvrage, disait-il, personne n'avait de l'ouvrage. Sa mère avait une cabane, pas de terre, pas le plus petit champ de pommes de terre, rien que la cabane. Comment vivaient-ils? Sa mère filait, tricotait des bas. «Elle n'en porte pas elle-même», ajoutait-il en riant. Et lui vivait en mendiant. Son frère, c'était le capitaliste de la famille, un capitaliste de quatorze ans, gagnait sept shillings par semaine en conduisant les jaunting-cars (sorte de dog-cart ayant des sièges devant et derrière), pour les touristes. Et les cinq s'habillaient, se nourrissaient, payaient le loyer et l'école avec douze shillings par semaine! N'est-ce pas navrant? N'est-ce pas que cela explique bien des erreurs, bien des défaillances, bien des crimes? J'aurais voulu mettre quelques honorables membres de la Chambre du commerce en face de cette misère. J'aurais voulu leur montrer cette cabane ouverte à tous les vents, dont le chaume avait gardé toutes les pluies, comme une vieille éponge. Les maigres cochons, dont la litière encombrait et empestait l'unique chambre, eussent paru comme autant de preuves de «l'incurie irlandaise» aux habitués des clubs du Pall-Mall; la franche nudité des marmots eut choqué la pudeur puritaine des prédicateurs de Exeter-Hall. Mais l'expérience n'eut pas été sans résultat. Nous eussions eu moins d'optimistes pour déclarer que la «réconciliation de l'Irlande» est un fait accompli, et pour soutenir que la domination anglaise dans l'île sœur--à la mode de Caïn--est synonyme de progrès moral et matériel.

E. J.