COURRIER DE PARIS

On ne chasse pas qu'à Ferrières chez le baron de Rotschild; on ne chasse pas seulement non plus à Chantilly, chez le duc d'Aumale. Il n'y a plus à l'heure qu'il est, depuis l'évacuation, un seul département où on ne batte les buissons. Conséquences logiques: Paris ne se nourrit plus guère que de venaison. Le gibier pleut autour de nous. Les wagons de fer en charrient des monceaux. Un faiseur de statistique, dilettante des halles, fournit des chiffres à ce sujet. Chaque jour, 153,000 francs de gibier à plume; plus, 125,000 fr. de gibier à poil.

J'ai parlé d'un statisticien. L'espèce abonde en indiscrets. Tout homme qui fait profession de grouper des chiffres ne cherche qu'à découvrir, des pot-aux-roses. Celui-là agite une question assez neuve, presque impertinente. Il s'agit du gibier confisqué. En dépit de la vigilance exercée par le comte de Nicolaï, le braconnage s'exerce toujours en grand chez nous. Tous les ans, les chasseurs sans permis abattent plus de 500 mille pièces, petites et grandes, ce qui est bien quelque chose. Mais à bon rat, bon chat. Sur le nombre, on fait aussi une assez belle rafle; on parvient à saisir un bon tiers du gibier des délinquants, un gibier qui a la saveur du fruit défendu.

Ce butin, que devient-il? Qu'en fait-on? Il est stipulé dans la loi sur la chasse que chacune des pièces sera l'aubaine des hôpitaux. Telle est la question que débat l'indiscret. Va-t-il réellement aux hospices ce gibier confisqué? Cherchez, regardez par vous-même, informez-vous. Il est sans exemple qu'on ait vu un lapin de venaison dans un hôpital. Qui a jamais rencontré un malade de l'Hôtel-Dieu piquant du bout de sa fourchette une hure de sanglier ou un convalescent de la Pitié suçant le jus d'une gelinotte? Encore un coup, où tout cela va-t-il? L'homme aux chiffres a l'air de le savoir, mais il n'ose pas le dire nettement. C'est qu'il y aurait des braconniers, du braconnage.

Le Congrès des Orientalistes vient de clore ses travaux pour 14873; il s'ajourne à septembre prochain, dans Londres, attendu qu'il ne peut être tenu deux sessions successives dans le même pays. Messieurs les Orientalistes ne s'occupent pas uniquement de choses parasites ou oiseuses, comme on l'avait supposé. Ils ne recherchent qu'accessoirement si Cakya-Moisni avait réellement un œil bleu et un œil noir; les choses usuelles figurent volontiers parmi les thèses qu'ils étudient. Par exemple, la géographie de l'extrême Orient, encore si peu connue, est un des objets qu'ils traitent de préférence. Ils ne dédaignent pas non plus de descendre à des détails de floriculture et, en même temps, à la grande affaire de l'acclimatation en Occident des gallinacés du Japon.

Il faut bien le dire, le Japon a été le point de mire le plus souvent visé par les honorables savants. C'est déjà considérable le nombre de japonistes qu'il y a dans leur sein. Il y a quinze ans, le vent était pour les sinologues. Pourquoi la Chine a-t-elle baissé dans l'estime de la science? C'est ce que je ne saurais dire. Voilà que le japonisme absorbe tout. Dans la foule des discoureurs sur le Nippon et son idiome, on a même remarqué un lettré japonais, un Oriental couleur pain d'épice, l'honorable M. Imamura, qui, dans un français très-lucide, a prononcé un discours sur les effets de la doctrine de Confucius introduite dans son pays. Cette allocution a été écoutée avec une attention voisine de l'enthousiasme. S'il y avait eu dans la salle une panoplie de sabres et de poignards, plus d'un auditeur aurait pu s'ouvrir le ventre en signe d'assentiment.

Cependant la femme japonaise a été mise le tapis, peut-être trop inconsidérément. M. F. Madier de Montjau, qui est allé l'étudier sur les lieux, affirme qu'elle est libre, licencieuse même. D'autres ont soutenu la même assertion. De là, grande mêlée oratoire. Un peu plus, on se prenait aux cheveux. Il a fallu clore ce débat qui n'était déjà plus en harmonie avec la gravité du Congrès. Un orateur a fait pourtant une remarque digne d'être relatée; c'est que, si la race d'Adam vient à perdre ses cheveux, comme la chose a l'air d'être probable, on les retrouvera dans la branche des Japonaises. Déjà, en 1840, M. de Balzac, parlant des femmes du Japon, d'après M. de Bocarmé, son ami, disait: «Les cheveux les plus solides et les plus beaux du monde sont chez elles.» En 1867, lors de l'Exposition universelle, il y avait un compartiment pour le Japon. C'était une sorte de petit salon où l'on voyait dix Japonaises grattant une guitare sur des sophas. On courait les voir.

--N'y allez donc pas si vite, disait Henri Monnier: ce sont des Japonaises qu'on a prises à Villejuif ou au Gros-Caillou.

Autre histoire.

Elle s'est passée à Paris, c'est une légende du Ranelagh, qui a égayé autrefois les premières années du règne de Louis-Philippe.

Un lord francisé avait donné à une jeune et jolie femme un brougham jaune, deux gris-pommelés et un cocher habillé en vert. C'était la première voiture. Vous pensez si la belle en était heureuse! Le jour où elle lui fut amenée, elle en usait et en abusait en femme qui ne savait pas ce que c'était. Elle s'était promenée dans sa voiture, du matin au soir. A la fin du jour, après dîner, elle s'était fait conduire au bal du Ranelagh, le Mabille de ce temps-là.

A onze heures du soir (il faisait beau, par hasard), elle grignotait une glace à la framboise et des biscuits de Reims. Le cocher n'avait rien pris depuis le matin; il tombait d'inanition. Quant aux deux chevaux, la tête basse, l'estomac creux, ils se plaignaient moins haut, mais ils crevaient autant de faim que leur infortuné conducteur.

A la fin, Dominique (c'était le nom du cocher) prit un parti violent. Il s'élança dans la salle du bal, pénétra jusqu'à sa maîtresse, lui exposa la détresse des gris-pommelés, et attendit.

--Comment! s'écrie la jeune femme, les pauvres bêtes sont à jeun depuis si longtemps! Je les plains de tout mon cœur. Tenez, Dominique, portez-leur, s'il vous plaît, cette glace et ces biscuits.

Gavarni, si grand philosophe le crayon à la main, avait dessiné, un jour, dans des Androgynes, la silhouette d'une affreuse vieille, jolie mondaine d'autrefois, qui, pendant ses beaux jours trop vite passés, avait eu non pas une, mais dix voitures. Esquisse instructive mais lamentable! En guise de moralité, il ne faut pas oublier non plus ce qu'on a entendu dire à Mlle Flore, des Variétés, si justement applaudie jadis dans les Saltimbanques. La pauvre actrice était alors sexagénaire et reléguée parmi les piétons.

--J'ai eu une voiture, moi aussi; de beaux chevaux, un cocher qui ne se grisait pas trop, un chasseur vert à épaulettes d'or qui n'était qu'à moitié impoli, mais je n'ai pas su garder le foin, l'avoine et la cire à moustaches de toutes ces bêtes-là, et je vais en omnibus!

Il est un fait bien plus actuel et cent fois plus parisien que tout ce qui précède; c'est la retraite de Jules Janin. Après quarante-deux ans d'un prodigieux travail, le charmant écrivain se tait sur les théâtres. Il quitte ce Journal des Débats qu'il a tant illustré de sa prose étincelante. S'il faut le dire, ça été un grand étonnement. Ceux qui lisaient l'homme sans le voir de près se sont dit: «Mais pourquoi cette retraite?

En quoi a-t-il vieilli? Tel il était le premier jour, tel il est encore. L'esprit de sa critique, la forme si originale de sa parole, ses portraits, ses épisodes, ses anecdotes, rien de tout cela n'a subi les rudes atteintes du temps.» Ils disaient vrai. Cependant pour les amis de Jules Janin, pour ceux qui sont admis à aller voir dans le petit chalet, de Passy, ce Tibur in-trente-deux qu'il a dessiné et embelli, cette aspiration au repos a son excuse.

Jules Janin, nul ne l'ignore, n'a pas cessé d'être jeune; mais la goutte le cloue sur un fauteuil. Elle lui défend de sortir. Impossible de s'écarter du jardin. Impossible d'aller au théâtre. Il ne saurait plus aller même à la maison de Molière, cet abri du beau style qu'il aimait tant et en l'honneur duquel il a usé tant de plumes et desséché tant de bouteilles d'encre. Pendant plusieurs années, les dernières, sa femme, ses amis, le menaient en voiture au Théâtre-Français. A peine entré, on l'entourait. Les contemporains et les plus jeunes s'arrondissaient en couronne autour de lui; c'était à qui le saluerait et lui serrerait la main. Mais que vous dire? Voilà que le mal ne permet plus ces échappées. Dites adieu à ces soirées littéraires.

Il faut demeurer au chalet où, par bonheur, les soins touchants ne lui manquent pas. Mais j'avais à noter pour quel motif réel Jules Janin s'est retiré. Sans la goutte, il serait encore sur la brèche. Dieu merci, la tête, le cœur, l'œil, la parole, la main, l'inépuisable bienveillance, tout cela est toujours et sera longtemps encore plein de jeunesse. Aussi n'abandonne-t-il pas les lettres, ce lettré plein de passion. Il fera des livres, à l'ombre de ses arbres, l'été; au coin du feu, l'hiver. Seulement il ne sera plus journaliste.

Ne plus être journaliste, croyez que c'est pour lui le chagrin le plus vif. L'auteur de Barnave sait être conteur, historien même. Il est humoriste, il est savant, quand il le faut. Il s'entend à traduire le latin en français mieux qu'aucun autre. Il a popularisé Horace. Il a fait revivre Ovide, il a pris les épigrammes de Martial, une à une, pour en faire une curieuse biographie du poète de Bilbilis. A l'heure même où je vous parle, il traduit en prose les églogues de Virgile, et il y a six ans que ce travail le captive, car vous le savez, le vin pur des vers du Mantouan n'est pas aussi facile qu'on le croit à transvaser de sa langue dans la nôtre. Il fait donc tout cela, et des contes, et des commentaires. Il fera aussi, je l'espère, et je le lui ai demandé, un volume de Souvenirs, de ceux qu'il raconte avec un si puissant attrait quand la goutte lui laisse du répit. Mais avant tout, mais surtout, Jules Janin aura été journaliste. C'était pour cette raison qu'ils s'étaient liés d'amitié, lui et Armand Carrel, ce brillant chevalier de l'ancien National. C'est pour mériter ce titre de journaliste qu'il a protesté, il y a vingt-cinq ans, dans la Revue de Paris, contre le Grand homme de province au moyen duquel H. de Balzac calomniait la petite presse. C'est pour le même motif qu'il a engagé, en 1843, avec Alexandre Dumas, à propos des Demoiselles de Saint-Cyr, une brillante polémique où il devait avoir le dernier mot. C'est en raison du même point d'honneur à soutenir qu'il a eu un duel avec Capo de Feuillade, un procès avec Félix Pyat, une passe-d'armes avec Nestor Roqueplan, une querelle d'un jour avec George Sand, une bouderie constante, je pourrais dire une guerre de tous les instants, avec l'empire.

Cet empire, qui paraissait faire trembler l'Europe, hélas! tremblait devant une écritoire, la première venue. Il exilait, il emprisonnait, il ruinait, il flétrissait les journalistes, et Jules Janin, pareil à ce personnage de Shakespeare qui, rien qu'avec un brin de paille, perçait l'armure de fer d'un tyran, frappait l'empire et étonnait l'empereur, qui n'a jamais pu réussira l'avoir au nombre de ses courtisans. Vous rappelez-vous les Mères Repenties, un beau drame de Félicien Mallefille? On voulait l'interdire, ce drame, parce que l'auteur était un républicain avéré; Jules Janin, royaliste de vieille date, intervient et, dans son feuilleton, en vrai journaliste, il fit voir tout ce qu'il y avait de grand, de moral, de viril et de noble dans cette pièce, et la censure se tut.

--O Dieux! s'écriait-il, vous savez si j'aime et si j'honore en toutes sortes de reconnaissance et de respect la profession qui me fait vivre; elle est toute ma vie et toute ma fortune; elle est ma force et mon œuvre, et ma fête de chaque jour; mais s'il me fallait renoncer à mon camarade, à mon ami, à mon poète; s'il me fallait jeter la haine et le fiel sur tout ce qui ressemble à la vie, au mouvement, au style, à l'invention, au bel esprit, à la vertu; s'il me fallait peser dans la même balance et Virgile et Racine, l'affranchi Narcisse et Lucain tué par Néron; si j'étais forcé d'écouter, impassible et muet, les œuvres des esprits que j'aime et des talents que j'honore, et n'applaudir personne, et n'aimer personne, et ne m'incliner devant personne, et contempler les riens du jour pour toute compensation, j'aimerais mieux briser ma plume et renoncer au métier qui me défendrait d'aimer et d'admirer mes amis!

J'aurais eu encore beaucoup à dire, vous le devinez, sur cet événement, la retraite de Jules Janin. Mais le papier fuit sous ma plume, et il faut savoir se borner.--Jules Janin, au reste, a trouvé dans le journal la récompense de son opiniâtre fidélité.

Un jour, peu après la révolution de Février, il habitait encore la rue de Tournon. Il voit entrer tout à coup chez lui un homme pâle, effaré, tout dépaysé. C'était un ambassadeur que le mouvement nouveau venait de renverser; c'était un très-bel esprit, un critique, un conteur qui avait couru après les grandeurs et qui tombait du haut de son piédestal.

Jules Janin tendit la main à Loëve-Veimars, le brillant auteur du Népenthès, l'ancien consul de Bagdad.

--Vous êtes toujours rose, Janin, vous êtes toujours gai! On voit bien que les révolutions ne vous atteignent pas.

Les révolutions ne m'atteignent pas, elles ne m'atteindront jamais, répondit philosophiquement le journaliste, parce que je ne serai jamais assis que sur cette chaise d'où j'écris mes feuilletons.

Philibert Audebrand.