FRANCE
Le voyage à Frohsdorf d'une délégation de la droite ayant pour but de mettre fin aux incertitudes qui planent depuis deux mois sur les résolutions du comte de Chambord, vient d'être pleinement confirmé. Ce sont MM. Merveilleux-Duvignaux et de Sugny qui ont été choisis comme ambassadeurs; les deux honorables députés doivent, disent les journaux bien informés, rendre compte de leur mission aux délégués du centre droit «de manière à raffermir les espérances de ceux qui croient que le salut de la France est dans le rétablissement prochain d'un régime définitif».
En attendant, nous devons nous contenter d'un récit de l'entrevue publié par le Times et qui, bien que visiblement erroné sur certains points, n'en est pas moins accepté comme exact dans ses traits principaux. Voici ce récit:
«MM. Merveilleux-Duvignaux et de Sugny, qui sont allés à Frohsdorf et dont on a tant parlé depuis quelques jours, sont de retour. Comme ce voyage donnera lieu à beaucoup de récits, il est essentiel d'en faire connaître les détails authentiques et d'être exactement renseigné sur ce qui s'est passé.
«Voici, d'après les renseignements les plus certains, le récit des entrevues qui ont eu lieu entre les délégués et le comte de Chambord:
«MM. Merveilleux-Duvignaux et de Sugny ont eu deux entrevues avec le prince. Dans la première, ce sont eux seuls qui ont parlé. Ils ont déclaré au comte de Chambord qu'ils n'avaient pas à lui poser un ultimatum, et que leur mission consistait à lui exposer la situation actuelle réelle, telle qu'elle ressortait des réunions tenues à Versailles; ils ont attiré son attention sur la question religieuse, sur la Constitution et sur le drapeau.
«Le lendemain ils ont eu une seconde entrevue, dans laquelle le comte de Chambord a parlé. Le comte les a remerciés de leur exposé et de ne pas s'être chargés d'un ultimatum. Il s'est montré très-affecté des efforts de ses adversaires pour faire croire que son retour serait le signal d'une guerre religieuse. Il a déclaré qu'il considérait que la politique de la France devait être une politique de paix et de recueillement, et que, tout en étant un catholique convaincu, il ne se croyait pas en droit d'engager les destinées de la France pour une cause, quelque sacrée qu'elle fût à ses yeux.
«Sur la question de la Constitution, le comte de Chambord a déclaré qu'il n'avait nullement l'intention d'octroyer une Charte, pas plus qu'il n'avait l'intention de gouverner le pays au moyen d'une Constitution quelconque. Il a donné à entendre que la Charte de 1814, appropriée aux circonstances actuelles et débattue avec l'Assemblée, lui semblait pouvoir satisfaire tout le monde. Il a pourtant ajouté que, sur la question du suffrage universel et de la décentralisation, il avait des idées qu'il n'abandonnerait qu'à son corps défendant.
«Quant à la question du drapeau, le comte de Chambord n'a pas paru y attacher toute l'importance qu'elle comporte. Tout ce que les délégués ont pu dire, c'est qu'un arrangement était possible, pourvu que le comte de Chambord déclarât que c'était cette Assemblée et non pas une autre qui ferait la monarchie. Les délégués ont repris: Cette Assemblée ne fera jamais la monarchie sans le drapeau tricolore. Le comte de Chambord a ajouté: «Je n'en sais rien.»
«Dans les cercles bien renseignés, on conclut de ces informations que le comte de Chambord publiera avant la rentrée un Manifeste conciliant et libéral.»
Parmi les inexactitudes manifestes de cette relation, il en est une que l'agence Havas relevait dès le lendemain de son apparition, c'est celle que contient le paragraphe relatif au drapeau. «Je le sais», et non pas «Je ne sais», aurait répondu le comte de Chambord aux délégués qui lui faisaient observer que jamais l'Assemblée ne ferait la monarchie sans le drapeau tricolore. Mais c'était là un lapsus du traducteur, et il demeure avéré que, quant au fonds et dans son ensemble, le récit du journal anglais est exact. On ajoute que le comte de Chambord ne tarderait pas à publier un manifeste conciliant et libéral.
Nous avons tenu à enregistrer ici le texte même du Times; comme toujours, les déductions qu'en tirent les journaux sont fort exagérées, soit dans un sens, soit dans un autre; quelque importantes que soient, en effet, les déclarations qu'on vient de lire, elles sont trop générales pour n'être pas en même temps un peu vagues, et laissent dans l'obscurité plus d'un point d'une importance capitale. Cela n'empêche pas quelques journaux de considérer dès à présent comme complet le succès de la campagne fusionniste, et de s'écrier que la République est bien décidément morte et enterrée, comme le fait notamment le Soleil, en ces termes: «La France est en train d'assister à un spectacle qui l'intéresse vivement. Quelqu'un va mourir chez elle dont la clientèle est très-affairée. Ce quelqu'un est la République.» Il est vrai que les organes officieux du centre droit, le Français en tête, se montrent beaucoup plus réservés, et ce journal paraît avoir un sentiment plus exact de la situation, lorsqu'il dit, par exemple, qu'«il n'y a pas de gouvernements qui soient par eux-mêmes le salut, pas de princes qui soient à eux seuls des sauveurs».