Les cavaliers du dimanche

Vous souvenez-vous de l'ancienne porte Maillot? A côté des fortifications, à deux pas du bois de Boulogne se trouvait un manège borgne où une demi-douzaine de rossinantes étiques mangeaient leur avoine au milieu d'une vingtaine d'ânes à l'aspect malheureux. C'est là que tous les dimanches, des cavaliers de hasard venaient se livrer au douloureux plaisir de l'équitation. Des amazones non moins expérimentées accompagnaient parfois ces gentlemen-riders de derrière le comptoir. Il y avait les promenades du matin, les promenades de l'après-midi et les promenades du soir. Le matin c'était un déjeuner à la Tête-Noire de Saint-Cloud qui servait de prétexte à l'excursion; dans la journée c'étaient des courses effrénées à travers le bois; le soir c'était la cavalcade sentimentale,--prologue de romans au clair de lune,--à laquelle les montures harassées se prêtaient admirablement.

Dès le dimanche matin les chevaux, comme s'ils avaient le pressentiment de la corvée qui les attendait, se montraient plus nerveux qu'à l'ordinaire. C'est alors qu'arrivaient leurs persécuteurs impitoyables: les cavaliers du dimanche.

Le cavalier du dimanche est facile à reconnaître à sa tenue. Il a généralement un chapeau trop étroit destiné à l'occuper toute la journée et que, malgré toutes ses précautions, il perdra certainement plus d'une fois en chemin. Une jaquette trop longue et dont les pans retombent de chaque côté de la selle. Pas de sous-pieds; le pantalon remonte au-dessus du genou. Des éperons, par exemple, et une forte cravache. Quelquefois des bottes à l'écuyère et une culotte blanche qui le font ressembler à un écuyer du cirque. Invariablement, une fleur à la boutonnière et un cigare à la bouche!

--Môssieu est cavallié, sans doute? demandait le loueur.

L'autre avait l'air légèrement formalisé de cette question et se frappait le mollet du bout de sa cravache en faisant sonner ses éperons sans daigner répondre.

--Alors, continuait le loueur, on va vous donner Palmyre.

En entendant prononcer son nom, Palmyre secouait brusquement le cou et semblait dire: «Mon vieux, je ferai tous mes efforts pour me débarrasser de toi!»

--Est-ce qu'elle n'est pas un peu vicieuse? demandait alors le cavalier légèrement impressionné par l'attitude hostile de la bête.

--Oh! répliquait l'homme, elle a du sang... voilà tout. C'est une ancienne bête qui a gagné des prix à la course.

Le cavalier commençait alors à être inquiet. Mais son amour-propre était en jeu; il n'y avait plus à reculer.

On donnait un coup de brosse à Palmyre, on lui passait un peu d'eau sur la crinière, on lui ajustait sur la tête une vieille bride racornie, on lui mettait sur le dos une serviette pliée en quatre, puis une selle rembourrée avec des noyaux de pèche, et l'on marquait l'heure du départ. Ici le cavalier, un peu pâle, s'approchait de Palmyre, qui couchait les oreilles à la vue de la cravache.

--Môssieu va ajuster ses étrivières? demandait le gamin.

--Je les mettrai à mon point quand je serai à cheval.

Et il le montait si peu légèrement que les trois quarts du temps il faisait tourner la selle et qu'on était obligé de resangler. Il passait un quart d'heure à ajuster ses étrivières qu'il laissait trop longues d'un point; chaussait complètement les étriers en baissant la pointe du pied et en la tournant en dehors, et, réalisant ainsi la paire de pincettes légendaire, enchevêtrant au hasard la bride avec le filet, il s'en allait avec Palmyre, qui poussait deux ou trois petites ruades en quittant l'écurie.

Pour les amazones, la cérémonie durait bien un quart d'heure de plus.

--Jamais je ne monterai là-dessus! s'écriait la demoiselle au moment où on lui présentait son cheval.

Il fallait apporter une chaise, imposer à l'animal une immobilité absolue, hisser la promeneuse sur la selle et la mettre d'aplomb en ramenant le plus possible sa jupe trop courte sur ses pieds trop longs.

Les ânes étaient réservés aux enfants et partaient accompagnés de petits gamins armés de fouets qui les dirigeaient.

Depuis longtemps déjà la porte Maillot a vécu, et on n'en retrouve guère les usages qu'à Montmorency ou à Sceaux. Les cavaliers du dimanche vont maintenant louer dans les manèges. C'est un peu plus cher, mais les chevaux ne sont pas meilleurs. On les rencontre souvent deux à deux, mais il est à remarquer que dans une promenade il ne leur arrive jamais de se trouver côte à côte. Il y en a toujours un qui va plus vite que l'autre, un qui trotte pendant que l'autre galope; quand le premier se met au pas, le second n'arrive à ce résultat que cinquante mètres plus loin. Contrairement aux autres cavaliers, qui considèrent que la promenade à cheval est surtout agréable aux allures douces: au pas, au petit trot, au petit galop, le cavalier du dimanche trouve que le plaisir pour lui n'est qu'en raison de la vitesse, et ne tarde pas à mettre son cheval en écume, tandis qu'il sue lui-même à grosses gouttes. A la suite de sa partie de plaisir, il descend de cheval courbaturé, moulu, brisé et dans une situation qui rappelle l'enseigne du bœuf à la mode. Cela n'empêche qu'on ne peut parler devant lui du système Baucher sans qu'il se mêle à la conversation et sans qu'il dise:

--Moi, je ne suis pas du tout partisan de cette méthode-là!