L'évacuation

De Verdun, les Prussiens ont gagné Étain, patriotique petite ville qui n'a pas marchandé son enthousiasme, lorsqu'au bout de deux jours d'occupation, les Allemands se sont retirés par la route qui conduit à la frontière par Jeandelize, Conflans, Jarny et enfin Doncourt, dernier village français qui se trouve situé sur la route.

Le 16, à 7 heures du matin, les 6,000 hommes du général Manteuffel sont en marche; ils suivent la même route et se retirent par échelons de façon à passer successivement la frontière.

Il n'est pas tout d'abord facile de découvrir la séparation des deux États.

Au bas d'une côte assez ardue, un petit bois jeté de chaque côté de la route plantée de peupliers, une borne à demi enfoncée en terre et portant les initiales F (France) et D (Deutschland, Allemagne), un poteau de douane bariolé des couleurs allemandes, voilà ce qui rappelle la conquête.

En face de la borne, se trouve une croix blanche enfoncée dans l'herbe, sentinelle avancée qui précède des milliers de tombes, dans cette vaste plaine qui s'étend au delà de Saint-Privat depuis Gravelotte.

A gauche et à quelque cents mètres, une ferme massive, Bagneux. A voir ces épaisses murailles, on comprend l'héroïque résistance qu'ont pu opposer à tous les efforts des Prussiens ces fermes désormais historiques, Liepsicket, Moscou, que l'on devine au loin à travers la brume.

A huit heures environ, le premier détachement allemand, celui qui est parti de Conflans, arrive à la frontière. Les tambours battent, les hommes portent les armes, et sur un signe de l'officier, les soldats entonnent un chant national: L'homme allemand.

On nous avait dit qu'en passant la frontière, les Prussiens présentaient les armes à la France; cette nouvelle est inexacte.

À neuf heures, un brillant état-major arrive de Metz: il comprend, avec le gouverneur et les généraux, les principaux officiers de la garnison. Parmi eux se trouve un officier russe, reconnaissable aux longues plumes blanches qui surmontent son casque, et un journaliste anglais, M. Forbes, qui a fait toute la campagne aux côtés du général Manteuffel.

Cet état-major s'éloigne au galop dans la direction de la France. Il va au-devant du général commandant en chef l'armée d'occupation. Il est neuf heures et demie lorsque nous apercevons briller les casques au haut de la côte?

Cette fois, ce sont les derniers.

Les hommes ont fait halte. Le général Manteuffel s'avance le premier, suivi de son brillant état-major. À la vue de la borne-frontière, il s'arrête et fait faire demi-tour à son cheval, qui de ses pieds de derrière touche la pierre.

L'escorte se range à la droite du général. Sur un signe d'un officier, la musique se place sur le talus de la route, en face le général Manteuffel; puis les deux ou trois compagnies défilent lentement dans l'intervalle, en portant les armes.

Au moment où le dernier Allemand vient de franchir le sol français, un cri de: Vive la France! retentit, et les quelques témoins de cette scène aperçoivent un ouvrier qui vient de déployer le drapeau tricolore, sous lequel nous nous pressons, la tête découverte.

La scène est d'une grandeur inouïe; à ce cri, tout l'état-major prussien jette les yeux sur le drapeau. L'officier russe, par un mouvement très-remarqué, fait cabrer son cheval, comme pour se séparer des Allemands, et se tient sur notre territoire, en face de nous.

Au même instant, deux gendarmes français arrivent au galop, leurs chevaux s'arrêtent devant la borne, et ces braves soldats qui ont voulu reconduire l'étranger jusqu'à la frontière se découvrent devant les couleurs nationales.

Au bout de quelques minutes fiévreuses, le général Manteuffel donne le signal du départ et la troupe s'éloigne, prenant la route qui conduit à Gravelotte.

La France est libre.

A. L. F...