COURRIER DE PARIS

Réjouissons-nous. La question des huîtres vient de faire un grand pas.--Il y avait donc une question des huîtres?--Sans aucun doute. Celle-là était même une question corsée et succulente, mille fois plus digne d'intéresser le sage que les questions politiques au nom desquelles tant de fous sont aujourd'hui sur le point de se prendre à la gorge ou de se manger le nez. Depuis dix ans, les huîtres étaient hors de prix, celles de Cancale aussi bien que celles d'Ostende. Il n'y avait plus moyen de les aborder, à moins d'avoir un diamant dans sa bourse. Une légende racontait qu'il s'était formé à ce sujet je ne sais quelle conjuration secrète, taillée sur le patron de ce fameux Pacte de famine qui a été comme la préface de la première Révolution. Des spéculateurs sans entrailles accaparaient les huîtres dès leur bas âge; ils les vendaient ce qu'ils voulaient. Déjà le prix de la douzaine courait, bride abattue, sur le chiffre de trois francs. Le Caveau avait pris le deuil; Paris en était devenu triste.

Des amis de la santé publique ont imaginé de percer à jour la conspiration, à l'aide d'un expédient d'un goût tout moderne. Ils ont demandé pour l'huître ce qu'on a obtenu depuis longtemps pour les œuvres d'art, la vente aux enchères. Et leur demande a été entendue. A dater de samedi dernier, la vente à la criée a été appliquée aux huîtres, vrai et incontestable bienfait qui a eu pour conséquence immédiate une baisse considérable dans le prix des divins mollusques. Les prix n'ont pas dépassé trois francs le cent, ce que coûtait déjà douzaine. Ce grand événement a eu lieu au parc, rue Berger. Je ne sais pas le nom du beau génie qui a eu cette idée féconde; mais au gré de tous les gastronomes, celui-là mérite une statue formée d'écailles.

Voici un quatrain qu'on a fait circuler un peu partout, cette semaine. Je ne sais d'où il vient.--Est-ce en raison de ce qui se passe dans les hautes régions politiques qu'il a été fait?--Je ne sais.--Un quatrain, ça toujours été peu de chose.--Lisez celui-là et passez.

«--Arrête ici!--Non pas!--Arrête!»--Et les voilà

Guerroyant. On se rogne, et puis la main se lasse.

On parlemente, on fait la paix et l'on s'embrasse.

--Peut-être eût-on bien fait de commencer par là.

Au fait, puisque j'y suis, pourquoi n'en citerais-je pas un autre?--Celui-là vient d'un de nos confrères auquel on fait le reproche d'être trop gris en écrivant; entendons-nous bien, de faire une prose sans ornement ni sans mouvements lyriques:

L'Alouette disait: «Tu n'es, ô Rossignol,

Qu'un musicien d'entre-sol.

Pour moi, j'aime à me perdre, en chantant, dans la nue.

--Aussi n'êtes-vous pas toujours bien entendue. »

Il paraît qu'il devient de plus en plus difficile de loger cette fresque de la Magliana dont on a tant parlé, il y a trois mois. Chose incroyable, nos musées se renvoient, à l'envi, cette œuvre de Raphaël comme on le fait d'ordinaire pour un volant frappé par des raquettes. Il avait d'abord été convenu qu'on remiserait le morceau à l'École des Beaux-Arts, résidence naturelle d'un chef-d'œuvre. Bon? L'École a dit: «Voilà l'exposition des prix de Rome qui arrive. Il n'y a pas de place pour vous ici. Fresque, sortez!» La fresque est alors allée au Louvre, mais pour quelques jours seulement. Notre vieux Louvre, qui est de fort mauvaise humeur depuis qu'il a été à demi-brûlé par les jolis messieurs de la Commune, n'a entr'ouvert ses portes qu'en grognant. Il prétexte à son tour du peu d'espace dont il dispose. Où aller? Où ne pas aller? On a bien parlé du palais de Versailles. Oui, vraiment, l'heure serait bien choisie. Pour le quart-d'heure, le palais de Louis XIV n'est plus qu'une officine où toutes les sorcières de la politique font bouillir leurs herbes et leurs maléfices en vue de donner une couronne ou de la briser. Croyez qu'un tronçon de muraille sur lequel le rival de Michel-Ange a promené jadis son pinceau tomberait assez mal au moment de ces opérations chimiques. Il a donc fallu s'arrêter à la pensée d'une autre résidence. C'est pourquoi la fresque malencontreuse vient d'être emballée pour le Luxembourg, ce beau palais, toujours trop dédaigné, qui ressemble tout à la lois à une prison et à un cimetière. Notez que tout ne sera pas fini pour la fille de Raphaël. Il lui faut une installation définitive, un travail de maçonnerie, évalué, au bas mot, à trois mille francs. Or, il n'y a pas un centime de voté pour cet objet. Allez donc demander en ce moment à l'Assemblée nationale un crédit de mille écus pour une peinture qui vient de l'Italie de la Renaissance, et vous verrez comme elle vous rembarrera!

Cette pauvre fresque, déjà tant honnie par la presse, tant malmenée à la tribune, jetée à la porte par ici, rudoyée par là, c'est, à peu de chose près, le conte arabe des pantoufles d'Abou-Cazemb. Ces pantoufles, un vieil habitant de Bagdad les a perdues. Grand malheur pour lui, plus grand malheur pour les autres. Une vieille les repousse dans le laboratoire d'un chimiste où elles cassent des fioles précieuses; le chimiste les jette dans un jardin où elles tuent un enfant qui joue à terre; le jardinier les balaye avec horreur chez le voisin où elles causent un incendie. Bagdad n'a de paix que lorsqu'elles sont changées en une poignée de cendres. Il faut bien espérer pourtant qu'en ce qui concerne la fresque de la Magliana, on ne poussera pas l'analogie jusqu'au bout. Nous avons eu assez d'incendies comme ça.

Une histoire tout à fait parisienne, comme vous allez le voir.

Tout à l'heure, à propos du commerce des huîtres, je vous parlais de grandes fortunes rapidement faites, Mlle ZZZ a quitté le théâtre, il y a une quinzaine d'années, non pour se livrer à l'ostréiculture, mais pour se jeter dans la chimie appliquée à la toilette des femmes. Elle y a réussi au delà de toute expression et même jusqu'à gagner 200,000 francs par an, ce qui est un joli jeton. A l'heure qu'il est, l'ancienne actrice a maison montée sur le même pied qu'une duchesse du faubourg Saint-Germain. Il lui restait pourtant un seul point à poser, une écurie, un palefrenier, un cocher, des chevaux, un huit-ressorts. Tout cet attirail a été acheté la semaine dernière.

Mardi matin, comme il faisait un beau soleil, Mlle ZZZ se dit:

--Voilà le temps qu'il faut pour faire débuter mon huit-ressorts.

Voiture, chevaux, harnais et cocher, entièrement neufs, le tout était venu se placer, dans la cour de l'hôtel, sous les fenêtres de l'ancienne artiste pour obtenir le suffrage de son admiration. Après avoir fait une splendide toilette, la maîtresse de la maison s'élança sur le marchepied et dit au cocher:

--Nous allons voir où en est le nouvel Hippodrome d'Auteuil.

Le cocher,--un des types les plus majestueux de l'espèce,--répondit flegmatiquement:

--C'est impossible.

--Comment ça?

--Je croyais que madame montait dans la voiture pour essayer les coussins en pleine cour; mais sortir, aller au bois, ça ne se peut pas.

--Pourquoi? demande Mlle ZZZ, très-surprise de cette réponse.

--Parce je ne suis pas en état de paraître dehors, reprit le cocher. Mon costume n'est pas complet.

--Que vous manque-t-il donc? Vous avez une livrée superbe et qui fait mal aux yeux tant les galons reluisent au soleil!

--- Ah! oui, je sais! Les cochers du bon genre portent sous leur tricorne une petite perruque blanche. Style aristocratique. Vous en aurez une demain.

--Bon! Alors, demain nous sortirons. Mais conduire une si belle voiture, de si beaux chevaux et paraître au bois sans perruque, ce serait me perdre de réputation. Plutôt que d'y consentir, je demanderais sur-le-champ mon congé.

Il n'y eut pas moyen d'en faire démordre ce galant homme, inflexible sur le point d'honneur.

--Eh bien! lui dit Mlle ZZZ, en lui tendant un billet de Banque, allez donc bien vite acheter votre perruque.

--Impossible que je quitte mes chevaux.

--Je vais envoyer le valet de pied chez le perruquier le plus voisin.

--D'abord, ces perruques-là ne se vendent pas chez les perruquiers! on n'en trouve que chez deux ou trois chapeliers qui fournissent les grandes maisons; et puis, le valet de pied est un butor, un garçon qui s'occupe de politique et qui, par conséquent, ferait la commission tout de travers.

--Eh bien! j'irai donc moi-même, dit Mlle ZZZ.

Et descendant philosophiquement de son splendide équipage, elle monta dans une humble citadine et se fit conduire dans un des magasins que le cocher lui avait indiqués. Une heure après, elle rapportait la perruque demandée, une charmante petite perruque en poils de chèvre blancs comme la neige, à rouleaux soigneusement bouclés. Le cocher la prit, la coiffa, prit les rênes et conduisit ensuite sa maîtresse, non sans quelque orgueil, au nouvel Hippodrome d'Auteuil.

La morale de ce trait, c'est, d'abord, que les domestiques s'en vont de plus en plus; et, en second lieu, que les maîtres d'autrefois se font les domestiques de leurs domestiques.

Encore un mot, en passant, sur l'Homme-Chien. J'ai vu ce monstre. C'est un homme. Originairement il était simple paysan, né dans la Basse-Russie. Par suite d'une étrange distraction de la nature, il est venu au monde avec autant de poils sur tous les traits de la figure que les autres chiens en ont sur le dos. De là le nom qu'on lui a donné. Un jeune Russe qui s'occupe de littérature, le prince Lubomirski, lui a demandé devant nous pourquoi il avait quitté le pays de ses pères, et l'Homme-Chien, parlant très-nettement la langue de Pierre-le-Grand, lui a répondu:

--En me voyant ainsi velu, les autres paysans, mes voisins, mes camarades, se moquaient sans cesse de moi. On m'a blessé. Je me suis enfui. Un savant a fait ma rencontre. Il me promène depuis lors, à travers l'Europe, où il me montre aux populations étonnées, en qualité de phénomène.

Presque au même instant, on annonçait une députation de l'Institut (section de l'Académie des Sciences), qui venait pour étudier le personnage.

Un hejduque a répondu aux savants.

--Ces messieurs sont priés de repasser dans une demi-heure, attendu que le phénomène est en train de fumer sa pipe.

Les héritiers d'un sénateur, récemment mort, viennent de faire vendre les livres, les estampes, les journaux et les vieux papiers de leur collatéral.

Dans une liasse d'autographes, mise à part, on a trouvé trois lettres intimes de Béranger, trois lettres inédites, bien entendu. Il en est deux sur les trois qui, se rapportant à des affaires de famille, ne seront jamais publiées. L'autre, qui regarde un peu les choses et les hommes du temps, pourrait servir d'annexe à la Correspondance du vieux poète, jadis rassemblée par Perrotin. On y voit, entre autres passages, ce curieux alinéa, arrangé en Confiteor.

«Autrefois, quand j'étais inconnu, je cherchais follement à devenir célèbre. Plus tard, quand j'ai été célèbre, j'ai cherché à redevenir obscur et j'ai été souvent assez heureux pour réussir à l'être.»

Ces cinq ou six lignes éclairent pleinement les dernières années de la vie de ce chansonnier qui ayant pu être tout n'a jamais voulu rien être.

En 1849, un jour, en janvier, Victor Hugo, sortant de l'Institut et se rendant à la Chambre, rencontra Béranger, le long des quais. On s'aborda, on se salua, on se serra les mains.

--D'où venez-vous donc? demanda le chansonnier, qui, n'étant pas de l'Académie, ignorait les jours de séance.

--D'un lieu, répondit le poète des Orientales, où vous auriez du entrer depuis longtemps.

--Et où allez-vous?

--En un lieu d'où vous n'auriez jamais dû sortir.

Béranger sourit, salua son illustre confrère et ne répondit rien.

Philibert Audebrand.

PARIS.--Le Nouveau Théâtre de la Porte-Saint-Martin.