COURRIER DE PARIS

Vous le savez, hélas! tout l'univers connu le sait à cette heure, l'Opéra n'est plus qu'un monceau de cendres. Cet édifice informe, mais glorieux, qui a servi de berceau à tant de chefs-d'œuvre, ne sera plus demain qu'un petit point dans l'histoire de l'art. On ne peut déjà plus montrer du doigt la place précise où Adolphe Nourrit soupirait avec tant de puissance, où Levasseur tirait de sa poitrine la voix infernale de Bertram, où Duprez entraînait trois mille auditeurs avec le: Suivez-moi! de Guillaume Tell. Cherchez donc la trace des ailes de Marie Taglioni! Dites donc où a dansé jadis Fanny Esller! Les derniers ballets où se sont montrées les deux demoiselles Fiocre, sont devenus eux-mêmes de l'archéologie, et cela parce qu'un tuyau à gaz a crevé par hasard ou parce qu'un fumeur de cigare aura jeté à côté de quelque jupe en mousseline une allumette mal éteinte! Toujours la pensée de Pascal: un très-petit fait qui produit des résultats de très-haute dimension.

Il en est que l'élégie fatiguent. Ceux-là nous crient: «Eh bien, l'Opéra n'existe plus; c'est une chose certaine. Il faut savoir en prendre son parti. Ne perdons pas de temps à nous lamenter. Un sage doit parler d'autre chose. Voilà qui est bientôt dit. Ces esprits faciles, si prompts à s'écarter d'une impression pénible, n'ont pas été témoins de la tristesse qui a suivi les premières soirées. Ils n'ont pas vu le plus frivole et le plus opulent de nos quartiers forcé de devenir grave puisque sa vie était en jeu et menacé d'être transformé en un désert plus sombre et plus nu que le plus misérable des steppes. Paris était réellement consterné, parce qu'il voyait bien qu'il était frappé au cœur.

Plus d'Opéra, c'est un découronnement qu'on n'aurait jamais songé à redouter. Nous sommes à l'entrée de l'hiver; la saison lyrique commence à peine. Pour bien fêter son retour, on mettait justement en scène un grand drame historique, la plus belle de nos légendes nationales, que Mermet avait brodée d'une musique mâle et consolante. Chacun se disait: «Cette Jeanne d'Arc s'adaptera merveilleusement à l'histoire de nos récents revers pour nous en promettre la réparation. Les chanteurs et les chanteuses étaient groupés, les rôles appris, les décors faits, les costumes taillés dans la soie et dans le velours; on n'avait plus que peu de semaines à attendre pour voir se produire cette radieuse échéance. Il y avait à ce sujet comme un commencement de fête. Notre grand monde, fort assombri par la politique, attendait de la première représentation une sorte de détente. Ce devait être un réveil pour l'apaisement des querelles, pour les fantaisies de la mode. D'un bout à l'autre de l'Europe, nos voisins du Nord et du Midi s'envoyaient des télégrammes galants; «Je vous donne rendez-vous à Paris pour la première de la Jeanne d'Arc, de maître Mermet.» Oui, comptez là-dessus ou bien, je vous le conseille, retournez voir la Timbale d'argent aux Bouffes-Parisiens.

Une autre déconvenue, disons, si vous voulez, un autre deuil, c'est ce qui arrive pour ceux qui persistaient à aimer les bals masqués. Faut-il vous rappeler que ces bals sont, chaque année, le prélude obligatoire du carnaval? Ils sont fous, les Lariflas, soit; ils se démènent comme des possédés, les Sovajes sivilizés; elles ont la tête perdue, les pierrettes et les débardeuses dont Gavarni trouvait un si grand plaisir à crayonner les prouesses, mais quels mouvements joyeux! que de soubresauts fantasques vivifiaient alors le boulevard depuis la pointe du faubourg Montmartre jusqu'au marché de la Madeleine! Cent industries de luxe ne trouvaient pas d'ailleurs cette frénésie si condamnable. Ces bals donnaient un grand essor au commerce du carton bouilli, à celui des gants, des fleurs, de la parfumerie, des plumes, des rubans, des trompettes, des bonbons, aux cochers, aux costumiers, aux endroits où l'on soupe et où l'on chante en soupant avec accompagnement de couteaux tombant sur les assiettes.

--Ombre du grand Chicard, mânes de Brididi, que dites-vous de ce désastre?

Avant tout, l'incendie a jeté, sans avertissement, sur le pavé, mille familles d'artistes ou de petits employés qui n'ont plus de pain, ni de feu à l'heure même où la bise noire de novembre fait entendre ses sifflements. Ici, il est vrai, ainsi que l'a dit Mme de Sévigné, la charité est contagieuse. Un journal voisin, l'Événement a ouvert une souscription; les théâtres organisent des représentations à bénéfice; les musiciens vont donner des concerts; les peintres feront des tombolas; on soulagera ces misères si intéressantes, mais on ne pourra que les soulager. Ce qu'il y a de mieux à faire c'est de s'arranger de façon à hâter le plus qu'on pourra le déménagement du drame lyrique et du ballet à la nouvelle salle, sur le boulevard des Capucines.

Tout ce qu'il vous plaira, mais vous aurez encore de longs jours à attendre. Le nouvel Opéra a été une des folies de l'empire. Napoléon III éprouvait pour la rue Le Peletier une répugnance bien concevable après les bombes d'Orsini, il avait même déclaré ne vouloir plus y mettre les pieds. C'est surtout pour cette raison qu'on a songé à édifier une autre salle. Pour la bien faire, surtout pour la faire vite, on en avait confié la conception à un architecte encore dans sa fleur.

«Place aux jeunes!» s'écriait-on alors. Le jeune M. Garnier a donc mis la main à la pâte et nous voyons tout ce qu'il a fait ou plutôt ce qu'il a commencé à faire. Voilà tantôt dix ans qu'il travaille à l'Opéra et il n'a pas dépensé moins de 35 millions. Si nous nous en rapportons à ce qui se dit, il faudra encore deux ans et 3 millions. La tour de Babel a moins exigé, je le parierais, que de fois la foule, profondément ébahie à l'aspect d'une armée de travailleurs n'a-t-elle pas dit: «Mon Dieu, que c'est donc long!» Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à l'âge de la vapeur, de l'électricité et de la photographie, c'est-à-dire à une époque où l'on veut être servi sans attendre. Assurément un poème hindou s'étend dans moins d'épisodes. Que de sous-sols, de dessous, de dessus, d'escaliers, de couloirs, de chambres, de perrons, d'annexes! Nestor Roqueplan, qui connaissait à fond cette matière, racontait avec sa verve endiablée une curieuse histoire de bâtisse. Vingt actionnaires s'étaient rassemblés en bottes d'asperges afin d'élever une salle. On appela un architecte et des maçons. Il y pleuvait des moellons, du bois, du fer, du bruit, de la couleur, du sable, des feuilles d'or. L'enfer était un séjour de bienheureux comparé à ce qu'était ce commencement de construction. Les jours passaient. Après les jours, les semaines; après les semaines, les mois. Vint l'heure où l'on compta par années. Bref, ils mirent tant de temps à bâtir que tous les actionnaires, mais tous, étaient morts quand le théâtre fut achevé. La société d'exploitation se trouva représentée par les fils.

Cette histoire aura une seconde édition, comme vous voyez.

Ces jours-ci, M. Charles Garnier a cru devoir prendre la parole, un peu piqué au talon par ce petit aiguillon de la critique qui est si utile au public et auquel on fait, sous tous les régimes, une guerre si injuste. Il a donc écrit aux journaux que le travail d'achèvement allait être mené à l'américaine, lisez à toute vapeur. Cette simple note mérite un bon point, mais que ne commençait-il par là? car, il faut bien le dire, hélas! il y a encore beaucoup à faire, ne fût-ce que pour la décoration intérieure, le lustre, le luminaire, le machinisme, l'ameublement, sans compter la nécessité de sécher les plâtres, car l'emplacement est bien humide, puisqu'on est au-dessus d'un lac ou, pis que cela, d'un marais. Allez donc à l'américaine ou à la chinoise, mais il nous faut, dès à présent, un asile pour notre Ilion lyrique calciné. Paris a encore plus d'oreilles que de ventre, et c'est à son honneur.

Pour couper au plus court, les hommes à expédients avaient pensé à un théâtre de la place du Châtelet. Oui, ce serait sans doute passable pour quelques semaines. En guise de pied-à-terre même, le Lyrique, comme on dit, pourrait servir peut-être; mais pour douze mois, pour deux ans!

Il est tels arbres qui ne viennent que sous tels soleils. L'Opéra a toujours vécu dans la même zone, celle du luxe, de l'élégance, du plaisir, des clubs dorés, des restaurants où l'on mange dans la vaisselle plate, des grands hôtels. Vouloir le dépayser au point de le rejeter au bord de la Sein, ce serait le rendre haïssable, morose, impossible. Imaginez-vous qu'on puisse aller entendre la musique des maîtres derrière la halle aux harengs, tout près de cette ancienne grève où l'on a écartelé Ravaillac, à cent pas de la Conciergerie, en face même de la Morgue?

Mais; encore un coup, il y a urgence. Allez où bon vous semblera, faites des prodiges de vitesse. On vous a déjà accordé dix ans et 35 millions pour que nous n'ayons pas de salle prête à l'heure où une éventualité sinistre s'est produite; soyez encore prodigues de millions; on vous en donnera d'autres, mais montrez-vous avares de temps; rendez-nous l'Opéra, rendez-le nous au plus vite. Ah! l'Opéra, le charme de ce genre de composition est dans son extravagance même. Aucun autre art ne vit autant que celui-là de la fine fleur du caprice et de la fantaisie. C'est le pays des rêves, des sylphes, des ondins, des gnomes et des enchantements. Drame chanté ou ballet, quand on va l'entendre, il n'exige pas de vous plus d'attention qu'il n'en faut pour écouter le chant de l'oiseau, les soupirs de la forêt, le bruit des vagues de la mer. Rendez-nous donc l'Opéra.

Il nous le faut. Il manque à notre vie physique et intellectuelle. Il est une force nationale et un relief patriotique à une heure où nous avons tant besoin de nous relever aux yeux du monde. M. Guizot a prononcé un jour une grande et belle parole: «La politique est l'art de faire l'impossible.» Méditez ce mot et vous parviendrez à faire ce que nous réclamons, nous qui payons.

Souffrez que je fasse halte un moment ici pour constater le succès toujours croissant des Matinées littéraires et théâtrales de M. Ballande. Dimanche dernier, sa troupe d'élite jouait le Siège de Calais, cette tragédie patriotique à laquelle nos revers ont donné une si poignante actualité. Avant la représentation, M. Georges Bell, un des tribuns littéraires qui parlent le mieux, a fait l'historique du chef-d'œuvre de du Belloy. Très-savant et très-attachant tour à tour, l'orateur a été chaleureusement applaudi par la salle entière et ce n'était que justice.

Pour revenir à l'Opéra et pour finir par lui, voyez ce trait:

Ces jours derniers, au moment où les décombres commençaient à ne plus brûler, on apercevait une bonne femme en haillons, tout près de là, pleurant à chaudes larmes.

--Qu'avez-vous donc, lui demandait-on.

--Ce que j'ai? Ah! ces ruines qui fument me rappellent ma jeunesse et ma gloire passées.

Et se reprenant:

--Il y a trente ans, j'étais jeune et jolie; M. Duponchel, directeur, monta un ballet intitulé: le Diable amoureux où il y avait quatre grenouilles vertes. Telle que vous me voyez, c'était moi qui jouais la première grenouille verte!

Philibert Audebrand.

INCENDIE DE L'OPÉRA.--Vue prise de la rue Le Peletier.

LE DÉPART DES HIRONDELLES.
--Composition et dessin de Karl Bodmer.

LA SŒUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

CHAPITRE IV

UNE MAISON EN DEUIL

Il se passa un certain temps avant que la malheureuse femme sortît de son évanouissement.

Quand elle reprit connaissance, elle aperçut un affreux spectacle: le corps de son mari était étendu sur un lit; son beau visage avait le calme et la sérénité de la mort, mais le drap qui recouvrait sa poitrine était rougi par le sang jailli de la blessure que lui avait faite le coup de lance qui lui avait ôté la vie.

Gaspardo, aidé des serviteurs, avait défait les liens qui attachaient à la selle le corps roidi et l'avait porté dans l'intérieur de la maison.

Le gaucho fit alors à la senora le récit de sa mission, mais ce récit n'ajouta pas beaucoup à ses angoisses. Le spectacle horrible qu'elle avait devant les yeux avait tout brisé en elle, elle écoutait comme une personne dont rien ne peut accroître la douleur.

Gaspardo avait rapidement trouvé la piste des absents, il l'avait suivie jusqu'à un bouquet d'algarrobas qui s'élevait sur la berge du fleuve. Là il avait rencontré avec horreur le cadavre de son maître, traîtreusement assassiné. Son cheval qui, pour une raison quelconque, avait échappé à la cupidité des meurtriers, se tenait auprès du corps de son maître, comme s'il eût espéré le voir se dresser sur ses pieds et remonter en selle!

Près du cadavre était aussi un bouquet de magnifiques fleurs. Gaspardo vit sur un arbre voisin la branche dépouillée d'où elles avaient été cueillies, et cet indice lui avait prouvé que le naturaliste était engagé dans ses occupations favorites au moment où il avait reçu le coup mortel!

Aucun autre signe ne marquait l'endroit, sauf les traces du cheval d'Halberger et celles de l'animal plus petit monté par sa fille.

Cependant, en suivant ces dernières, Gaspardo rencontra bientôt d'autres empreintes qui indiquaient qu'une troupe de cavaliers avait dû faire halte près du bois.

Cachés par les algarrobas, les assassins avaient sans doute suivi à pied leur victime, ils s'étaient précipités sur elle et l'avaient certainement frappée à l'improviste avant même qu'elle eût pu soupçonner leur présence. Telle était du moins l'opinion du gaucho.

«Et mon enfant? s'écria l'infortunée mère en interrompant ces tristes détails, Francesca est-elle morte, elle aussi?

--Non, non, senora! répliqua aussitôt Gaspardo. Je suis persuadé que ce cher ange est encore vivant. Santissima! Les sauvages du Chaco eux-mêmes n'auraient pas eu le cœur de la mettre à mort. S'ils l'avaient tuée, il y en aurait quelque trace, et je suis sûr de n'en avoir vu aucune; pas un lambeau de vêtement, pas une seule marque de lutte n'a pu être découverte par moi. Vous voyez par ce qui est arrivé pour le père qu'ils n'auraient pas pris la peine d'emporter le cadavre de la fille. Non, senora, elle ne peut être que vivante.

--Je l'aimerais mieux... morte! s'écria tout à coup la mère infortunée.

En prononçant ce mot, le visage de la pauvre mère refléta l'expression des terreurs affreuses qui l'avaient envahie à l'idée de la captivité de sa fille.

«Oh! mère, ne dites pas cela, cria Ludwig en jetant ses bras autour du cou de la senora. Il n'existe pas au monde d'être assez misérable pour faire du ma; à une créature aussi innocente que ma sœur Francesca! Nous irons à sa recherche, nous remuerons ciel et terre, ma mère, et nous la retrouverons!»

Cypriano s'approcha de sa tante, et pliant le genou devant elle: «C'est moi seul que ce soin regarde, lui dit-il. Je jure, ma tante bien-aimée, de ramener ici l'ange qui nous a été ravi. J'accomplirai cette tâche ou j'y périrai!»

Et se tournant vers son cousin: «Ami, lui dit-il, ton devoir à toi est de ne pas quitter ta mère.»

--Mais, répliqua Ludwig les larmes aux yeux, mon devoir est aussi d'aller au secours de ma sœur. Que faire, mon Dieu!

--Te fier à moi et à Gaspardo. Gaspardo, tu le connais? Nous la délivrerons avec l'aide de Dieu et nous la ramènerons, je te le jure à toi aussi.

Le ton ferme et vibrant de la voix du jeune Paraguayen qui contrastait avec la gravité de son attitude, montrait assez qu'il ne reculerait devant rien pour accomplir son serment.

Quand les premières violences de cette douleur eurent fait place à un état plus calme, Gaspardo parvint à entraîner la malheureuse femme loin du corps de son mari. Elle alla pleurer dans une chambre écartée, suivie seulement par une Indienne, une jeune fille dévouée, qui avait accompagné ses maîtres au moment où ils avaient fui le territoire du dictateur.

Pendant ce temps, le gaucho, aidé par les péons indiens et toujours fidèle à la mémoire de son maître, disposa ses restes d'une manière convenable pour les ensevelir, tandis que le fils maintenant orphelin et son cousin Cypriano discutaient ensemble les meilleurs moyens à employer pour assurer le succès de l'entreprise de Cypriano.

Malgré toute leur douleur, ils ne pouvaient s'empêcher de penser à Francesca; l'horreur qui les avait saisis l'un et l'autre à la vue du corps inanimé d'Halberger, de leur père, de leur meilleur ami, loin de les plonger dans le désespoir, n'avait eu pour effet que de surexciter leur énergie.

Ils n'étaient que des enfants. Ils avaient vécu au milieu des tendresses de leurs parents, mais la pensée des devoirs qui leur restaient à accomplir, des luttes qu'ils allaient avoir à soutenir, des difficultés qu'ils rencontreraient sur leur route, les avait en un instant grandis et transformés.

La douleur et la nécessité avaient fait d'eux subitement des hommes aussi capables de penser que d'agir; l'un et l'autre étaient prêts à marcher en avant et à sacrifier leur vie pour accomplir la tâche sacrée qui leur incombait.

Après avoir préparé son œuvre funèbre, Gaspardo vint les retrouver, et à eux trois ils tinrent une sorte de conseil. Ils examinèrent et discutèrent toutes les circonstances qui avaient amené et entouré le meurtre d'Halberger.

Le crime avait été accompli par des Indiens. Le gaucho n'avait aucun doute touchant ce fait, qu'il avait pu lire écrit sur le terrain parcouru par les empreintes des chevaux. Cependant l'idée leur vint aussi qu'il n'était pas impossible que les soldats du dictateur l'eussent exécuté. En effet, bien qu'éloignés de la présence du despote, le naturaliste et sa famille ne s'étaient jamais sentis hors de la portée des entreprises de cet homme redoutable. La migration du chef Tovas les avait d'ailleurs en quelque sorte laissés sans protection. Francia pouvait en avoir été instruit et avoir envoyé une troupe de ses cuarteleros pour assouvir cette lâche vengeance.

Cependant, sans nier que le dictateur fût bien capable de cette cruauté, Gaspardo ne la lui attribuait pas. Si les traces des chevaux eussent appartenu à des cuarteleros, leurs bêtes ou au moins quelques-unes d'entre elles eussent été ferrées. Il avait suivi leurs traces pendant une distance considérable, jusqu'au moment où il avait reconnu l'impossibilité de pousser plus loin; il les avait examinées avec le plus grand soin, et il n'avait pas trouvé, à l'exception d'une seule dont la vue le fit tressaillir, les empreintes de fer qu'eussent laissées les cavaliers de Francia. Il était donc sûr que les assassins étaient Indiens et que Francesca avait été emportée par eux vivante. L'unique empreinte de fers qu'il eût découverte était évidemment celle du poney sur lequel était partie Francesca.

Quels Indiens avaient commis le crime? Ils ne connaissaient que les Tovas, mais il en existait d'autres. Ce ne pouvait pas être des Tovas, dont le vieux et vénérable chef avait été souvent leur hôte et toujours leur protecteur. Une amitié si longue et si éprouvée ne pouvait aboutir à une catastrophe si terrible et si soudaine.

Gaspardo ne le pensait pas, et Ludwig rejeta cette supposition.

Chose étrange, Cypriano fut d'un avis contraire!

Lorsqu'on lui demanda ses raisons, il les donna. Elle venaient plutôt de son cœur que de sa tête, et cependant elles étaient pour lui pleines de probabilité.

Il se rappela que le chef des Tovas avait un fils, un jeune homme un peu plus âgé que lui-même. Ludwig et Gaspardo s'en souvenaient aussi. Cypriano avait observé un fait qui avait échappé à l'observation de son cousin et du gaucho: les yeux du jeune Indien s'étaient arrêtés souvent avec admiration sur les traits charmants de Francesca!

L'affection de Cypriano pour sa cousine contenait une certaine somme de jalousie qu'il ne s'expliquait pas, mais qui lui donnait une clairvoyance qui pouvait manquer à un frère.

Si muettes, si respectueuses qu'elles fussent, les attentions du jeune Indien pour sa cousine, que Cypriano chérissait, loin de plaire à celui-ci, lui avaient donc été particulièrement désagréables,--et, pour tout dire, elles lui avaient laissé un souvenir qui dominait tout en ce moment.

Le père du jeune Indien était l'ami d'Halberger, mais le fils n'avait pas les mêmes raisons que le père pour que cette amitié lui fût sacrée.

--C'était une nature sombre et violente d'ailleurs. Cypriano, élevé à côté de Francesca, s'était, sans se l'avouer à lui-même, sans en rien dire en tout cas, complu à rêver que, le temps aidant, la gentille compagne de ses jeux pourrait devenir celle de sa vie entière.

Pourquoi le jeune Indien n'aurait-il pas pensé comme lui? Était-il dès lors déraisonnable d'imaginer que le projet lui fût venu de ravir Francesca, dans un âge encore assez tendre pour qu'elle pût oublier, au milieu des habitants de la tribu, les habitudes de la vie civilisée.

L'affaire prenait un aspect nouveau qui changea le ton de la discussion. Ni Ludwig, ni Gaspardo n'étaient en mesure de nier qu'il n'y eût quelque raison dans ce que disait Cypriano. Tous deux furent amenés par là à trouver que ses conjectures pouvaient être fondées.

Quoi qu'il en fût, il n'y avait qu'une seule ligne de conduite à adopter. Il fallait aller chercher les Tovas dans la nouvelle localité qu'ils habitaient. Si la tribu tout entière ou seulement une portion, s'était rendue coupable du double crime, le chef Naraguana ne manquerait pas d'en faire justice, même sur son propre fils, Gaspardo en était convaincu.

Si les Indiens d'une autre tribu avaient commis l'assassinat et l'enlèvement, Naraguana aiderait ses amis à venger le meurtre et à faire rendre la liberté à la jeune fille.

Si la malheureuse famille d'Halberger eut vécu sur la frontière de l'Arkansas ou du Texas, la première pensée du gaucho et des deux jeunes garçons aurait été de rassembler autour d'elle une troupe de hardis trappeurs, ses plus proches voisins, et de poursuivre immédiatement les sauvages. Mais au Chaco les plus proches voisins de la famille d'Halberger étaient à Asuncion, et ceux-là, même en leur supposant le courage, la hardiesse et la volonté de venir à leur secours, ne l'eussent pas osé dans la crainte d'encourir la colère du dictateur.

Aucun d'eux ne songea donc à réclamer de secours du Paraguay. Ils n'avaient d'espérance qu'en eux-mêmes et dans l'amitié du chef Tovas. Il fut décidé qu'on partirait à la recherche de la jeune fille.

Cypriano lutta en vain contre la décision qu'avait prise Ludwig de faire partie de l'expédition.

«Il a raison, avait dit sa mère. Je n'ai besoin de rien tant que vous ne m'aurez ramené Francesca. Nos serviteurs suffiront à la garde de la maison, et d'ailleurs... qu'importe ce qui peut m'arriver.»

Sur ce mot Ludwig avait failli renoncer à sa résolution.

«Je veux que tu partes, avait répété sa mère.»

Une autre nuit se passa sans sommeil dans la demeure du naturaliste,--son dernier propriétaire seul y reposa sans rêve et sans inquiétude.

Les premiers rayons du soleil du matin brillèrent sur le sol humide encore d'une tombe nouvellement creusée; avant que la terre ne se séchât, on put voir trois cavaliers harnachés et approvisionnés pour un long voyage, s'éloigner de l'estancia solitaire, tandis qu'une femme en vêtements de deuil s'agenouillait sous la verandah et envoyait au ciel ses plus ferventes prières pour le succès de l'expédition.

CHAPITRE V

LE CORTÈGE D'UNE PRISONNIÈRE

Retournons sur nos pas. Pendant que le corps inanimé de Ludwig Halberger gisait encore, seul et silencieux à l'ombre des algarrobas, nous verrons à peu de distance une troupe de cavaliers se diriger à travers la pampa et fuir à n'en pas douter le théâtre de l'assassinat.

Leur costume et la couleur de leur peau les faisaient reconnaître pour des Indiens; cependant l'un d'eux se distinguait des autres par ses vêtements et son teint; c'était un homme blanc et appartenant à la race castillane. Tous les autres cavaliers étaient des jeunes gens dont pas un ne dépassait l'âge de vingt ans; chacun portait à la main une javeline et des bolas(1) pendues sur l'épaule ou accrochées à l'arçon de la selle.

Note 1: Les balas ou boladiores sont une arme indienne adaptée par tes gauchos. On en trouvera plus loin la description.

Tous étaient montés sur de petits chevaux nerveux à longue crinière et à longue queue. Deux d'entre eux avaient pour selle un recado (2), le reste n'avait pour en remplir l'office qu'un morceau de peau de bœuf ou la peau du cerf des pampas. Dans tout le cortège on n'aurait pas trouvé un étrier ou un éperon; pour bride, une courroie de cuir cru nouée autour de la mâchoire inférieure du cheval, permettait à ces cavaliers de guider leurs montures avec autant d'adresse qu'au moyen d'un mors mameluc (3).

Note 2: Selle employée par les Américains du Sud.

Note 3: Le cruel mors mameluc est employé par les Mexicains et Sud-Américains. Il a été introduit par les conquistadores et vient des Maures.

Il y avait là en tout une vingtaine d'hommes, sur lesquels dix-neuf étaient vêtus de la même façon, bien que la matière de leurs vêtements fut différente. C'était le plus simple des costumes. Leurs corps étaient couverts de la poitrine jusqu'à la moitié de la cuisse par un court vêtement ressemblant au sarreau des Indiens du nord; elle n'était pas lissée, c'était simplement la peau d'une bête sauvage. Pour les uns c'était la robe rouge du puma, chez d'autres la fourrure mouchetée du jaguar et du yagnarundi, ou celle du chat gris des pampas, du loup aguara, de la mutria ou loutre, ou bien encore la sombre peau du grand mangeur de fourmis (4). On voyait sur eux la dépouille de presque toutes les espèces connues des quadrupèdes du Chaco.

Note 4: Appelé quelquefois ours aux fourmis. Il en existe quatre espèces distinctes dans l'Amérique du Sud.

(La suite prochainement.)

UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE