II

Logement d'un Cabecilla.--Manière dont les carlistes pratiquent les réquisitions.--Habitation d'un contrebandier.--Passage en fraude des armes et munitions de guerre.--La Bidassoa.--Les trois premières bandes organisées.

Le lendemain de cette étrange revue où j'avais pu me faire une idée de ce qu'était une bande carliste, je m'empressai d'aller voir le colonel Martinez, qui m'avait promis de curieuses révélations sur l'insurrection qui était à ses débuts. Il logeait avec son secrétaire, jeune homme d'une vingtaine d'années, parlant très-bien, chose fort utile dans ce pays, le français, l'espagnol, le basque et le catalan, dans une ferme isolée aux environs de Vera. Contrairement à nos officiers en garnison qui vont se loger aux centres des villes, dans les plus beaux quartiers, les cabecillas recherchent de préférence les endroits les plus écartés pour leur résidence momentanée; ils ont le soin même d'en changer très-souvent. Ce fut donc après avoir traversé une vaste écurie remplie de vaches et de moutons, plus, trois réduits obscurs, que je parvins, non sans peine, dans une vaste chambre du rez-de-chaussée, où le colonel prenait le chocolat devant une vieille table délabrée. Un grabat et deux bancs en bois composaient tout l'ameublement de cette pièce.

--Vous voilà, me dit-il, en venant à moi avec cette bonhomie qui forme le fond de son caractère. Je vous attendais. Asseyez-vous là et prenez le chocolat avec moi. Je vais vous donner des nouvelles qui assurément vous intéresseront, en votre qualité de journaliste en quête de ce qui va se passer en Espagne.

Le colonel m'apprit alors que les sept cabecillas avec lesquels j'avais dîné la veille étaient partis, pendant la nuit, pour aller commander des bandes qui se formaient en Navarre, dans le Guipuzcoa, en Biscaye et dans l'Alava.

--Le mouvement insurrectionnel se généralise partout dans les quatre provinces, me dit-il, et avant huit jours, le gouvernement de l'usurpateur italiano aura de leurs nouvelles. Mais ce qui nous intéresse le plus en ce moment, c'est que nous recevons des armes et des munitions cette nuit. Je viens d'en être avisé par un de nos courriers. Des armes et des munitions! voilà ce qu'il nous faut maintenant; quant aux hommes, ils ne nous manqueront point, ajouta-t-il, avec la foi et la conviction d'un illuminé politique.

--Puis-je vous demander, sans indiscrétion, colonel, lui dis-je, comment les armes et les munitions peuvent vous parvenir ici de l'étranger? Si j'en juge par la surveillance rigoureuse que le gouvernement français fait exercer sur la frontière, cette contrebande de guerre doit avoir de grandes difficultés pour franchir les Pyrénées.

--C'est précisément de France, qu'a été expédié l'envoi que j'attends cette nuit; avec des hommes dévoués et de l'argent, ajouta-t-il, on parvient à tout, même à tromper la surveillance de la douane et des gendarmes! Il y a du danger, sans doute; mais quand on sert une cause aussi noble que la nôtre, il faut savoir le braver. C'est ce que nous faisons.

Après la pénurie d'argent, la nécessité de se procurer des armes et des munitions m'a toujours paru une des plus grandes difficultés qu'ait à surmonter l'insurrection carliste. Telle était ma conviction, et j'en fis part au colonel.

--L'argent! l'argent! s'écria-t-il avec un air d'insouciance philosophique, c'est l'affaire de la junte! Elle saura bien en trouver. En attendant, nous battrons monnaie avec les réquisitions. Quant aux armes, j'avoue qu'il n'est pas aussi facile de s'en procurer; mais on y parviendra tout de même. Désirez-vous, au reste, en connaître le secret?

--Je ne demande pas mieux, colonel, lui répondis-je. Je ne voudrais pas, pourtant, abuser de votre complaisance et de votre discrétion.

--Vous n'abusez de rien du tout (ninguno), me dit-il. Vous êtes, n'est-il pas vrai, un ami de vieille date, et, de plus, un partisan dévoué de notre cause? Eh bien! je veux que vous soyez le témoin du moyen que nous avons de nous procurer de la contrebande de guerre, persuadé que vous pourrez vous-même nous venir en aide, le cas échéant.

Et se levant aussitôt de son banc, il s'avance vers une fenêtre de la salle et se met à appeler de sa voix stridente:

--Francisco! Francisco!

Une minute après entre dans la chambre un grand gaillard d'une trentaine d'années, bâti en hercule, et portant le béret et le costume des Basques espagnols, qui vint se poser fièrement devant nous.

--Francisco, mon ami, lui dit aussitôt le colonel, ce monsieur (el senor), en me désignant, est un de nos partisans; tu le prendras avec loi dans ton expédition de cette nuit et je te mets à sa disposition pour tous les renseignements qu'il désirera avoir. Tu l'attendras à ton caserio (ferme), où il ira te rejoindre dans la journée; tu entends bien?

--Il suffit, colonel, se contenta de répondre Francisco; vos ordres seront fidèlement exécutés.

Et ôtant son béret il sortit lentement de la chambre, comme il y était entré.

--Maintenant, vous pouvez disposer de Francisco en toute confiance, ajouta le colonel; c'est le plus hardi contrebandier de la contrée et un des serviteurs les plus dévoués à la cause légitime qu'il soutient, comme son père et sou aïeul l'ont soutenue depuis cinquante ans. En attendant que vous alliez le rejoindre à son caserio, je vous emmène avec moi jusqu'à Yanci, où j'ai une petite affaire de réquisition à régler dans ce village.

On vient de voir que le brave colonel ne se préoccupait guère de l'argent nécessaire pour faire la guerre, laissant à la junte le soin de s'en procurer, et qu'en attendant il battrait monnaie avec les réquisitions. C'est ce nouveau mode de se procurer des fonds que j'étais appelé à voir fonctionner.

Yanci est un petit village, peu éloigné de Vera, situé sur la route de Pampelune, aux pieds des montagnes, entre Vera, Eychalar et Lessaca, dans une riche et belle vallée. Dans ce village se trouve une superbe fabrique de porcelaine et de poterie, dont le propriétaire, M. D..., est très-riche et passe pour avoir des opinions libérales. Un carliste et un libéral sont, dans les provinces insurgées, deux adversaires impitoyables. Rien n'est plus enraciné dans ce pays que les haines politiques. Sous le règne d'Isabelle et surtout sous la régence de la reine Christine, pendant la guerre de Sept ans, les deux partis étaient constamment en hostilités ouvertes. Le vaincu devenait toujours la victime du vainqueur. Cette tradition ne devait pas se perdre. La bande commandée par le colonel Martinez, à peine organisée, avait fait, dans les environs, la chasse aux libéraux, et s'était emparé tout naturellement de la personne de M. D..., propriétaire de la fabrique d'Yanci, et l'avait emmené prisonnier à Vera. La rançon exigée pour sa mise en liberté était de 5,000 douros, soit 25,000 francs. Les parents et amis du prisonnier ayant discuté ce chiffre comme étant trop élevé auprès du colonel Martinez, celui-ci, excellent homme au demeurant, l'avait réduit, par un accord mutuel, à 12,000 francs. C'est la somme que devait aller toucher le colonel à Yanci, tout en ramenant le prisonnier au sein de sa famille; et c'est à la remise de la somme et du prisonnier que le colonel voulut me faire assister.

En conséquence, avant le départ, à midi précis, dans l'auberge d'Apestegui, fut servi un plantureux repas auquel assistaient le prisonnier, son gendre, deux autres membres de sa famille, le notaire d'Eychalar, le colonel Martinez et moi. On mangea et on but absolument comme si l'on eut assisté à une noce; et la conversation, sans être très-gaie, ne fut pas trop triste. Tout se passa donc selon les règles d'une politesse de convention entre rançonneurs et rançonnés. Celui qui, dans ce tableau de famille, devait faire la plus triste figure, c'était moi qui, en définitive, ne m'y trouvais que comme spectateur.

Le repas terminé, une voiture-omnibus (coché), qui avait été, elle aussi, réquisitionnée par le colonel, pour la circonstance, vint nous prendre à l'auberge, et les convives, M. D..., le prisonnier en tête, ses parents, le colonel et moi, nous montâmes dans le véhicule. En moins de trois quarts d'heure, les chevaux brûlant le pavé, nous arrivâmes à Yanci, dans la vaste cour de la fabrique. Ici, transports de joie et grande réception de la part de Mme D... et de ses enfants qui, revoyant leur mari et leur père, se jetèrent à son cou au milieu de l'allégresse des serviteurs de la maison. On introduisit ensuite la compagnie dans un vaste salon, où l'on nous servit à tous des rafraîchissements en abondance. Dans l'intervalle, on apporta sur la table le prix de la rançon, soit 12,000 francs en doublons. Le payement s'en effectua consciencieusement et sans la moindre récrimination de part et d'autre. Je n'avais jamais vu autant d'or d'Espagne amoncelé pour représenter cette somme, qui tient si peu de place en billets de banque.

L'INCENDIE DE L'OPÉRA.--Aspect du Boulevard des Italiens pendant l'incendie.

Dès que la rançon fut bien et dûment vérifiée, le colonel, qui avait gardé pendant l'opération un majestueux silence, se contenta d'en mettre le montant dans sa sacoche et se leva de son siège avec gravité; tout le monde l'imita. Puis, saluant avec la formule en usage en Espagne: Que Dieu vous garde! il se dirigea vers le coché, qui nous attendait dans la cour de l'immense usine, accompagné de tous les membres de la famille, qui lui firent ostensiblement mille démonstrations d'amitié, auxquelles le colonel ne répondait que par des signes de tête très-peu sympathiques, sachant sans doute, par expérience, ce qu'elles signifiaient en matière politique. Et le cochera fit partir aussitôt ses chevaux dans la direction de Vera.

Je dois constater que pendant le trajet, le colonel ne murmura pas un seul mot d'approbation ou d'improbation relativement à ce genre de réquisition. Il se contenta seulement de me répondre à quelques observations que je lui faisais sur cette scène vraiment attendrissante à laquelle je venais d'assister:--«Ce sont les lois de la guerre!»

Depuis cette époque, j'ai vu bien d'autres réquisitions opérées par les bandes carlistes, et je reconnais qu'elles étaient loin de ressembler à celle-ci par le côté des procédés polis et honnêtes. J'ai vu des maisons isolées et des villages entiers envahis par les bandes. Dans les premières on enlevait brutalement bœufs, vaches, provisions et argent; dans les seconds l'alcalde (maire) était invité, sous peine de la vie, de faire apporter, dans le délai de deux heures, sur la place publique, une contribution de vivres, d'habillements et d'argent dont le cabecilla frappait les habitants séance tenante. Et la réquisition était fournie à l'heure fixe! J'observerai néanmoins que ces réquisitions ne frappaient que les localités et les habitants qui passaient pour être hostiles à la cause de don Carlos. J'aurai occasion, du reste, dans la suite de mon récit, de faire connaître ces genres de réquisitions.

Arrivés à Vera à trois heures du soir, le colonel Martinez me quitta pour aller donner des ordres à ses lieutenants, m'engageant, de mon côté, à me rendre au caserio de Francisco, si je voulais assister à la réception des armes qu'on attendait de France. Ce que je m'empressai, de faire.

L'habitation de Francisco est située à une lieue environ de Vera, dans la direction d'Irun, entre deux montagnes formant une gorge profonde et à un kilomètre de la rive gauche de la Bidassoa. Cachée au milieu des forêts et dans le fond d'un ravin entouré de gigantesques rochers, il est impossible de la découvrir à moins d'y être conduit par un guide qui soit lui-même contrebandier, c'est-à-dire un des agents de Francisco. Ce fut donc à l'aide d'un de ces guides, du nom de Manuel, que je parvins, en suivant les sentiers abruptes de la montagne, à découvrir la demeure où je devais me rendre.

Il était cinq heures du soir et nuit close lorsque j'arrivai devant un immense bâtiment à quatre façades et n'ayant que de rares ouvertures, bâti au fond d'un ravin; c'était l'habitation de Francisco. Les aboiements de quatre ou cinq chiens des Pyrénées ayant annoncé l'arrivée d'étrangers, Francisco vint me recevoir sur la porte d'entrée.

--Vous êtes en retard, me dit-il; je vous attendais depuis trois heures, et j'ai déjà expédié mes hommes et mes mulets en avant. Nous irons les rejoindre bientôt. Venez, en attendant, vous reposer un instant et vous rafraîchir, c'est-à-dire s'abreuver du vin de Navarre.

En pénétrant dans l'intérieur de l'habitation, ce qui me frappa tout d'abord, ce fut l'obscurité qui régnait dans la vaste salle où je fus introduit, malgré l'éclat d'une grosse lampe qui l'éclairait. Je fis part de mon étonnement à Francisco, qui me répondit avec un air malin:

--A nous, contrebandiers, il ne, faut ni le grand jour, ni les clartés brillantes; l'obscurité convient bien mieux à notre profession. Que serait-ce, senor, si vous entriez dans mes souterrains et mes cachettes?

Et il m'expliqua alors que sa maison avait été depuis longtemps construite par un de ses ancêtres, spécialement en vue de faire la contrebande sur une vaste échelle. Sa situation à peu de distance de la Bidassoa, qui sert en cet endroit de frontière entre la France et l'Espagne, avait été choisie uniquement pour exercer cette industrie, et que les cachettes pratiquées dans les souterrains n'avaient d'autre destination que de déjouer toutes les recherches des douaniers et des gens de la justice provinciale.

Je savais, au reste, par ma propre expérience, que les bords de la Bidassoa, tant du côté d'Espagne que du côté de France, sont largement exploités par les contrebandiers des deux pays, dont la plupart font de brillantes affaires. Le traité de 1659, passé entre les deux gouvernements voisins, qui a rendu cette rivière neutre à partir du pont d'Anderlassa, où commence la limite terrestre, jusqu'à son embouchure dans l'Océan, près d'Hendaye, a donné lieu à une fraude incessante. Des barques chargées d'articles de contrebande pouvant naviguer librement sur les eaux de la Bidassoa, sans payer des droits, tant que le bateau ne touche pas l'un ou l'autre bord, il arrive qu'on trompe facilement la surveillance des douaniers sur le véritable point du débarquement. C'est ordinairement la nuit que le bateau contrebandier, après s'être montré pendant toute une journée aux regards des douaniers, allant et venant sur la rivière, disparaît tout à coup et va débarquer sa cargaison en un endroit ignoré de ces derniers et à leur grand désespoir.

Six heures ayant sonné à la pendule du caserio, Francisco se leva de son siège et prenant son maquilla, long et gros bâton basque garni de fer à ses deux extrémités:

--Voici le moment de partir! me dit-il; suivez-moi si vous voulez être dans le bon chemin, car le temps est brumeux et les sentiers sont glissants.

Nous voilà en marche par une nuit d'hiver des plus obscures. Du caserio au pont d'Anderlassa, la distance n'est que d'un kilomètre environ; nous la franchissons assez prestement, malgré la raideur des sentiers de la montagne que nous avions à descendre. Un poste de miqueletes, qui forment un corps de troupes entretenu aux frais de la province de Guipuzcoa, gardait le pont, remplissant les fonctions de receveurs de la douane.

Francisco salue, en passant, les hommes de service, leur donne des poignées de main et descend jusqu'au bord de la rivière, où se trouvait une petite barque dont il est propriétaire. Nous y sautons, et la détachant avec la prestesse que les Basques mettent dans toutes leurs actions, il la dirige vers la rive opposée.

--Nous voici en France, me dit-il en mettant le pied à terre. C'est ici qu'il faut être sur ses gardes. Le douanier français est plus retors que le carabinero. Mais je connais l'un et l'autre; et ils me connaissent aussi, ajouta-t-il avec une certaine fierté qui n'était pas exempte d'orgueil et de menaces.

De la rive française à l'endroit convenu entre Francisco et ses hommes, où devait se trouver la contrebande de guerre, la distance était de trois heures dans la montagne. Nous avions déjà fait la moitié du trajet, non sans être, de mon côté, très-fatigué, lorsque passant près d'une ferme isolée, du nom de Martingaud, Francisco me voyant gravir avec peine des sentiers abruptes:

--Tenez, caballero, me dit-il, vous n'avez pas le pied montagnard, et vous ne pourriez me suivre plus loin; allez m'attendre ici, chez Michel (c'était le nom du propriétaire de l'habitation) et nous vous prendrons à notre retour, car aussi bien nous devons y faire une halte.

J'avoue que cette proposition ne me déplut pas, n'étant pas habitué, par la nuit obscure qu'il faisait, à gravir d'horribles chemins perdus dans les montagnes comme ceux que je venais de parcourir, et je me hâtais d'aller me réfugier dans l'habitation de Michel.

Il existe dans cette contrée, le long de la frontière, plusieurs de ces maisons isolées dont la destination mystérieuse est d'abriter les contrebandiers, de les loger et de les héberger, moyennant finances. Inutile, d'ajouter que les propriétaires de ces habitations sont tous carlistes. Je fus introduit dans une immense salle où je trouvais une douzaine d'individus qui devisaient en buvant, devant le foyer, où brûlait un feu monstrueux alimenté par des troncs d'arbres. Je pris place à côté d'eux, et comme on leur avait dit, sans doute, que j'étais un protégé du colonel Martinez, ils continuèrent sans se gêner leur conversation, qui me parut rouler sur l'insurrection. C'est du moins ce que je préjugeais d'après l'animation de leur entretien en langue basque.

Un d'entre eux me voyant silencieux, et par politesse sans doute, voulut bien m'initier dans leur conversation.

--Vous êtes, me dit-il, un ami du colonel Martinez, et à ce titre je puis vous dire qui nous sommes et le sujet de notre discussion. Nous allons à Vera pour nous enrôler dans la bande de Martinez. Une question s'agite entre nous: faut-il franchir la Bidassoa et nous rendre à notre destination par la route de Pampelune, gardée par les carabineros? ou bien est-il plus sûr pour nous de suivre les montagnes et d'y arriver par le chemin de Pena-Plata?

--Je crois, lui dis-je, avec l'assurance d'un partisan consommé, ce que j'étais loin d'être intérieurement, que cette dernière route, quoique la plus longue, est la moins périlleuse pour vous, attendu qu'elle n'est pas gardée par les troupes du gouvernement.

--C'est aussi mon avis, que je ne puis faire partager à mes camarades, qui veulent aller rejoindre la bande par la voie la plus courte.

--Vous voyez, leur dit-il, que le caballero, en me désignant, qui est très-expert dans la guerre de partisans, et de plus un ami du colonel, pense qu'il nous faut suivre le chemin des montagnes et non celui de la Bidassoa.

Comme les camarades ne paraissaient pas trop vouloir se rendre à mon avis, et que la discussion allait recommencer inutilement, j'y coupai court en leur disant:

--Au surplus, Francisco ne peut tarder de venir me rejoindre ici, et avec lui vous pourrez peut-être mieux vous entendre.

A ce nom de Francisco, qui jouissait dans la contrée d'une considération et d'une réputation sans égales, tous les volontaires furent unanimes pour attendre l'arrivée du fameux contrebandier et se ranger à son avis. En attendant, on se mit à boire, et les Basques, en général, s'acquittent fort bien de cette fonction, ainsi que je puis l'affirmer, en ayant été maintes fois le témoin oculaire.

A onze heures ou minuit environ, la porte de l'habitation s'ouvrit tout à coup discrètement et Francisco, suivi de huit grands gaillards tout couverts de neige, fit son entrée dans la salle commune où nous étions réunis, les membres de la famille, les volontaires et moi. Et sans perdre de temps, venant droit à moi:

--Nous sommes là, me dit-il à demi-voix; tout est prêt, il faut partir!

Pendant que je me dirige vers la porte de sortie, Francisco dit quelques mots aux volontaires, et tous ensemble, enrôlés et contrebandiers viennent à ma suite. Au-devant de la porte stationnaient douze mulets chargés de caisses renfermant des armes, des munitions et des gibernes. Le cortège se mit aussitôt en marche à travers les montagnes, sous la direction de Francisco.

Quel est le chemin que nous suivîmes? Comment Francisco fit-il pour nous faire éviter des précipices dont ces montagnes sont remplies? C'est ce que je ne pourrais dire. Toujours est-il qu'à quatre heures du matin nous entrions tous, sains et saufs, dans Vera, où chacun se rendit à ses affaires. Quant à moi, j'allais à l'auberge pour prendre un repos que j'avais bien gagné et dont j'avais extrêmement besoin.

Le colonel Martinez, enchanté d'avoir des armes et des munitions, vint me voir dans la journée et m'engagea à rester quelques jours encore à Vera, où j'assistai à la formation de deux nouvelles bandes: celle de Sorouëta, qui s'établit à Lessaca, et celle d'Etchegoyen, qui alla prendre sa garnison à Oyarzun. Ces deux bandes et celle du colonel Martinez furent les trois premières organisées dès le commencement de l'insurrection; et Vera, Lessaca et Oyarzun les trois seuls postes carlistes dont celle-ci disposa jusque vers la fin du mois de février.

Le but de mon excursion étant atteint, je retournai à Irun, mon quartier-général, à moi. Le colonel Martinez voulut m'accompagner jusqu'à moitié chemin, malgré le danger qu'il avait à courir. En me quittant, ce brave officier, un peu trop enthousiaste de son naturel:

--Adieu, me dit-il; nous nous reverrons bientôt, sinon ici, du moins à Madrid!

H. Castillon (d'Aspet).