Incendie de l'Opéra.

L'Opéra brûle! l'Opéra a brûlé! et, malgré la vivacité des préoccupations politiques, ce cri sinistre qui depuis cent dix ans retentit pour la troisième fois, a causé une profonde émotion. La salle qui vient d'être incendiée était, comme on le sait, une salle provisoire, construite à la hâte en 1820, pour remplacer celle dont la démolition avait été ordonnée après l'assassinat du duc de Berry.

Les bâtiments de l'administration, rue Drouot, occupaient tout l'ancien hôtel construit par Carpentier pour M. Bouret, et qui eut ensuite plusieurs propriétaires, entre autres M. de la Borde, M. de la Reynière, le duc de Choiseul. Sous la Révolution, cet hôtel devint une salle de ventes; on lisait sur la façade: Dépôt de beaux meubles. Plus tard on y installa le ministère de la guerre, ensuite le ministère du commerce et des manufactures, puis l'état-major de la garde nationale, et enfin l'Opéra.

L'architecte Debret avait élevé sur l'emplacement du jardin la scène, la salle et le foyer du public. De même qu'il avait approprié au service administratif du théâtre les bâtiments de l'hôtel, il utilisa dans la construction une grande partie de la menuiserie, de la charpente et des machines du théâtre de la rue Richelieu, qui avait été bâti en 1793, par Louis. On comprend combien ces bois, chauffés et séchés depuis quatre-vingts ans, ont fourni un aliment facile à l'incendie!

Les travaux commencèrent le 13 août 1820. L'ouverture eut lieu le 16 août 1821. La dépense atteignit le chiffre de 2,287,495 fr.

C'est dans cette salle que, dès l'ouverture, le gaz fut employé pour la première fois. Toutefois le théâtre était encore éclairé par des quinquets. En 1822 le gaz parut pour la première fois sur la scène; encore n'était-ce qu'un seul bec, faisant resplendir la Lampe merveilleuse d'Aladin. En 1833, une partie des décors fut éclairée au gaz, et c'est en 1858 seulement que son emploi fut étendu aux cintres et aux dessous. On voit par là combien on avait longtemps reculé devant les dangers que pouvait présenter ce mode d'éclairage.

Cette salle provisoire, construite légèrement, fut un objet constant de réclamations de la part des habitants du quartier. Cependant les précautions prises paraissaient suffisantes. Il ne se passait guère d'année sans qu'il y eût un commencement plus ou moins grave d'incendie. Toujours on parvînt facilement à se rendre maître du feu. Parfois même l'accident se produisit pendant une représentation sans que le public en eût connaissance.

En dehors de la surveillance exercée pendant le spectacle, un système de rondes organisé avec une précision mathématique était contrôlé par des compteurs.

Voici en quoi consiste cette organisation:

De place en place, sur le chemin désigné pour la ronde, des boîtes de fonte sont fixées à la muraille; chacune d'elle contient à l'intérieur une lettre. Le sapeur de garde tient à la main une petite boîte ronde en cuivre dite compteur, dans laquelle un mouvement d'horlogerie fait tourner un disque de papier. En passant devant la boîte de fonte, le sapeur y enfonce le compteur, à une place déterminée, et, à l'intérieur, l'empreinte de la lettre vient se reproduire sur le disque de papier; la lettre T, par exemple. Plus loin, et passant devant une autre boîte, le disque de papier, que le mouvement d'horlogerie aura fait tourner de quelques millimètres, recevra l'empreinte de la lettre H; plus loin encore, de la lettre E, et ainsi de suite. Si les rondes ont été faites à l'heure précise, en ouvrant le lendemain le compteur, on trouvera imprimé sur le papier, à des distances égales: T, H, E, A, T, R, E, D, E, L', O, P, E, R, A.

En ce moment on ne sait pas encore exactement comment le feu a pris. Une enquête minutieuse a lieu, et tant que le résultat n'en sera pas connu il serait téméraire de se prononcer. Vers onze heures des passants, des voisins ont aperçu de la fumée sortant des bâtiments sur la rue Rossini. Un des derniers témoins qui aient pénétré dans la salle de l'Opéra, M. Lanet, ancien commissaire de police du quartier, a écrit au Petit journal une lettre qui ne saurait recevoir une trop grande publicité et dont le but est de démontrer au public que, quelle que soit la gravité d'un incendie, les spectateurs ont toujours le temps de se retirer lentement, sans s'écraser dam les corridors. M. Lanet dit ceci: «A onze heures un quart les sapeurs ont eu les premiers indices du feu; ils l'ont découvert, attaqué immédiatement et, pendant près d'une heure, l'ont circonscrit dans le magasin des décors où il avait pris naissance, endroit qui fournit sur une scène de théâtre le plus d'aliments aux flammes, A minuit et demi, c'est-à-dire plus d'une heure après le commencement de l'incendie, je me suis introduit dans la salle par la grande entrée de la rue Le Peletier. Elle n'était envahie, à cette heure, que par une fumée assez intense, il est vrai, mais qui m'a permis d'arriver jusqu'à l'orchestre des musiciens.

Le feu ne put être arrêté. Une heure après la salle brûlait. Une heure après le foyer brûlait à son tour.

Pendant ce temps on organisait dans les bâtiments de l'administration le sauvetage de tout ce qui pouvait être emporté. A deux heures du matin on n'était pas certain de préserver les bâtiments de la rue Drouot. Les papiers et registres de la direction, les costumes, la musique, les meubles furent transportés dans les dépendances de la mairie. Les archives purent être déménagées avec ordre dans les voitures des commissaires-priseurs, mises immédiatement à la disposition de l'administration.

A quatre heures il n'y avait plus de danger à craindre pour toute cette partie du bâtiment. Le feu s'était arrêté aux gros murs de l'ancien hôtel. Tout le reste était consumé.

Vers six heures du matin un caporal de sapeurs était entraîné par la chute d'un plafond et recouvert par les débris de deux murs.

L'Illustration consacrera à ce douloureux accident un dessin et un article spécial.--Il y a eu, en outre, quelques blessés, la plupart, heureusement, peu gravement.

Presque tous les décors du répertoire sont détruits. Ceux dont les châssis étaient rentrés au magasin de la rue Richer ne sont même plus complets, les rideaux et les plafonds étant restés équipés au théâtre.

Presque tous les accessoires sont détruits.

Toutes les parties d'orchestre des ouvrages en cours de représentation, déposées pour plus de facilité dans un cabinet près de l'orchestre, ont été brûlées.

Les bustes du foyer ont été détruits. Parmi eux on doit surtout regretter le buste de Sully, et un magnifique buste de Gluck par Houdon. Tous deux avaient été sauvés lors de l'incendie de 1781.

Quelle que soit l'étendue de ce désastre on pouvait craindre qu'il ne fût plus grand encore. On avait toujours considéré comme probable que le feu, s'il venait à dévorer l'Opéra, se communiquerait aux maisons voisines et surtout aux passages. Un concours heureux de circonstances, l'énergie des secours aussitôt qu'ils ont pu être organisés, ont préservé le quartier d'une conflagration qui était sérieusement à redouter; et quand l'incendie était dans sa force, pas un officier de sapeurs, pas un architecte n'eût osé affirmer qu'il ne dépasserait pas les limites dans lesquelles on a pu le circonscrire.