L'Homme-Chien

Une intéressante note de M. Roulin, présentée à l'Académie lundi dernier, parlant de certains cas de monstruosité observés chez l'homme, à propos d'une double exhibition qui a lieu dans ce moment, à Paris, signale l'importance scientifique de ce nouveau sujet d'étude. Nous croyons donc intéresser nos lecteurs en reproduisant ici les dessins et les notes que nous confie notre correspondant, M. Duhousset, qui a examiné de près, dès leur arrivée dans la capitale, les phénomènes qui provoquèrent la note lue à l'Académie des sciences.

«J'ai été visiter Andrian Ieftichjew, phénomène poilu, qui excite la curiosité publique sous le nom Homme-Chien.

«N'ayant ni cheveux, ni barbe, ni moustaches, toute la face ainsi que le crâne et la partie postérieure du cou de ce curieux sujet disparaissent sous une abondance anormale de poils follets monstres qui; atteignent sur le front, le nez et les joues la longueur de la coiffure du chien griffon comme aspect et disposition des mèches, produisant au toucher la sensation qu'on éprouve en caressant un terre-neuve. Il est possible que cette invasion insolite ait amené l'atrophie du système pileux ordinaire, et il faudrait peut-être se garder d'aller chercher au delà d'une maladie de la peau pour en déterminer la cause. On sait depuis longtemps que les anomalies, voire même les déformations artificielles, surtout les altérations de la forme du crâne, nous fournissent des exemples de transmission par la génération, mais, outre que ces cas sont relativement peu nombreux, ils ne persistent pas, et l'état normal reprend ses droits sans que le moindre écart vienne de nouveau troubler son évolution.

Mâchoire de l'homme.

«Andrian a 55 ans, il est né en Russie, à Kostroma, dans les environs de Moscou; c'est un type commun, d'une stature ordinaire, d'une intelligence qui nous paraît bornée; on peut difficilement se rendre compte de ce que serait l'ensemble des détails de sa face; elle n'est pas prognathe, les yeux sont peu ouverts et bruns, légèrement allongés, ils paraissent maladifs; le cou est court et fort, les longs poils ne dépassent pas sa base. Le reste du corps, ainsi que ses bras et ses jambes robustes, n'offrent rien de remarquable quant au système pileux, qui paraît remplacé partout par de longs poils follets.

C'est un sujet tératologique peu grave qui n'a, comme obstacle à l'accomplissement des fonctions vitales, qu'un retard momentané dans la trituration des aliments, occasionné par la conformation exceptionnelle de la bouche.

L'HOMME-CHIEN.

«Le jeune enfant de trois ans qui l'accompagne et qu'on a lieu de prendre pour son fils, tant le cas d'hérédité immédiate se lit sur toute sa personne, peut aider à retrouver par sa face, non encore entièrement couverte, le type du père; il nous a paru plus intéressant que celui dont il semble devoir reproduire l'image. Nous avons étudié et dessiné avec soin, d'après cette petite figure intelligente, à l'œil brun et vif entouré de cils noirs, les implantations bizarres de ces poils qui, chez Fédor, ont la finesse et la blancheur de ceux du chat angora. Les plus longs partant de l'angle extérieur des yeux, après avoir formé les sourcils et longé la paupière inférieure, rejoignent ceux de la chevelure; un bouquet soyeux entre les yeux, une couronne au milieu du nez et une touffe à son extrémité, les moustaches s'unissent à des favoris assez longs. Les poils sur les bras sont fins et nombreux, la peau de la face est blanche comme celle du corps. L'intérieur de l'oreille est très-velu chez le père et le fils.

La Julia Pastrana.

«L'autre particularité de ces deux êtres est une anomalie remarquable dans le nombre des dents. Andrian a quatre incisives à la mâchoire inférieure et n'en possède qu'une à la supérieure; la gencive porte cependant la trace d'une seconde dent de même nature qui a disparu. Ou peut s'assurer, avec le doigt, que telle a été la seule dentition de ce phénomène; ce qui en reste est fortement usé et noirci par l'abus du tabac à fumer.

«Chez Fédor, quatre incisives temporaires inférieures et nulle autre. Au toucher, les arcades dentaires sont minces antérieurement et les inégalités alvéolaires manquent.

«Andrian Ieftichjew et son fils doivent avoir naturellement leur place dans les écrits scientifiques qui s'occupent de cette question. Buffon avait connaissance de la présence d'hommes à la face velue en Asie; il attribuait cela à une organisation particulière de la peau. Lui-même relate, dans son Supplément à l'histoire naturelle, avoir vu à Paris, en 1774, un compatriote des phénomènes actuels, dont le front et le visage étaient couverts d'un poil noir comme sa barbe et ses cheveux.

L'Enfant.

«Darwin dans son livre traitant de la variation des animaux, indique un rapport entre l'absence de poils et un défaut dans le nombre ou la grosseur des dents. Il cite, d'après Varrell, le peu de dents des chiens égyptiens nus et chez un terrier sans poils. Lcedgwick a observé chez l'homme plusieurs cas frappants de calvitie héréditaire, accompagnés d'un manque total ou partiel de dents. Le célèbre naturaliste anglais tire des citations précédentes une connexion entre l'absence de poils et une anomalie dans le système masticateur, soit le manque de dents, soit leur surabondance. M. Crawfurt a vu, à la cour du roi des Birmans, un homme d'une trentaine d'années dont tout le corps, les pieds et les mains exceptés, était couvert de poils soyeux et droits qui atteignaient sur les épaules et l'épine dorsale une longueur de cinq pouces; à sa naissance, les oreilles seules étaient velues. Il n'arriva à la puberté et ne perdit ses dents de lait qu'à l'âge de vingt ans, époque à laquelle elles furent remplacées par cinq dents à la mâchoire supérieure, quatre incisives et une canine, et quatre incisives à la mâchoire inférieure; toutes ses dents furent petites.

Mâchoire de l'enfant.

«Cet homme, du nom de Schwe-Maong, eut quatre filles; la dernière seulement lui ressemblait. Quant aux poils qui commencèrent à se montrer dans les oreilles, à l'âge adulte, cette dernière portait barbe et moustaches: cette particularité étrange avait donc été héréditaire. C'est probablement cette femme, née en 1822; que virent les officiers anglais qui mentionnent ce phénomène dans l'Inde, à Ava, en 1855, c'est-à-dire dans le même lieu où Crawfurt avait vu le père en 1824. La traduction de cet auteur anglais dans tout son développement, a été lue dernièrement à l'Académie par M. Roulin.

«Darwin relate encore, comme cas de ce genre, la Julia Pastrana, ayant une forte barbe, tout le corps velu ainsi que la face, surtout le front et le cou, et, comme particularité la plus intéressante, la présence d'une rangée double et irrégulière de dents aux deux mâchoires, ce qui donnait au sujet un très-fort prognathisme et un profil simien.--Je puis affirmer que Darwin se trompe en disant que la Pastrana avait deux séries de dents concentriques: j'ai constaté, chez un docteur de mes amis qui possède le moule en plâtre de la bouche de la chanteuse velue, que ses dents, assez mal distribuées du reste, se trouvent placées intérieurement à une affection hypertrophique des gencives, à la partie extérieure des deux os maxillaires. Cette affection, très-développée, remplissait tout le vestibule de la bouche et repoussait les lèvres en les tuméfiant et les tenant entr'ouvertes, ce qui ajoutait encore à l'aspect bestial du sujet. Après, avoir pris en considération l'anomalie que nous signalons, le diamètre antéro-postérieur de la bouche n'était réellement pas de nature à faire varier trop sensiblement l'angle facial.

«J'eus dernièrement l'occasion de questionner, au sujet de ce phénomène, un voyageur érudit qui a longtemps vécu en Amérique; il a pu me renseigner d'une façon très-précise sur Julia Pastrana, la chanteuse espagnole de l'Amérique du Sud, dite la Femme-Ours, qu'il connut au Canada vers 1858; elle était très-brune, de petite taille et bien proportionnée, avait les extrémités délicates, les ongles jaunes, une belle poitrine, le nombril très-proéminent et probablement coupé avec les dents comme cela se pratique fréquemment dans l'Amérique du Sud. Ses cheveux étaient longs, très-noirs, gros comme des crins de cheval, et sa barbe envahissante était rude; son front, chargé de poils jusqu'à ses sourcils épais, ombrageait des yeux doux et humides, bordés de longs cils noirs; sa face était surtout hideuse par le développement exagéré des lèvres à demi ouvertes, elle parlait difficilement et chantait en espagnol dans les cordes douces (mezzo-soprano). Les parties les plus velues étaient, après la figure, le dessus des épaules et des hanches, la poitrine et la colonne vertébrale. Sur les membres, la pilosité était surtout à la face interne.

«Pas de renseignements sur les ascendants.

«Je joins le portrait de la Julia Pastrana à ceux d'Andrian et de son fils. J'ai représenté ces derniers la bouche ouverte pour compléter l'observation, réunissant ainsi les deux particularités de ces phénomènes.

«On doit encore enregistrer le récit publié par le professeur Lombroso, qui décrit une jeune microcéphale toute poilue exhibée en Italie en 1871.

«Maintenant que conclure de tout cela? Combien d'auteurs traitèrent cette grave et insoluble question de la génération, depuis Pline qui signalait les irrégularités de la procréation humaine; Hippocrate, basant la constitution de l'enfant sur l'état de santé de la mère; les préceptes de Lycurgue recommandant la tempérance, les sages conseils hygiéniques de Plutarque, la sobriété, et tant d'autres dont finalement les opinions se résumèrent, pour l'antiquité, dans la croyance que l'enfant était susceptible de recevoir la ressemblance de telle ou telle personne, suivant l'imagination de la mère.--De nos jours, la question n'a pas fait beaucoup de progrès, on a cependant introduit un élément nouveau, celui de la réversion. Je ne doute pas qu'il ne se produise à propos du sujet qui nous occupe, et que l'on insinue que l'Homme-Chien ne soit un retour au type de l'espèce primitive, à la suite de générations et de croisements plus ou moins nombreux.

«J'estime qu'il est peut-être plus prudent d'enregistrer tout simplement deux faits tératologiques nouveaux, sans remonter aux ancêtres directs ou collatéraux pour établir un cas d'atavisme trop éloigné. Bornons-nous donc, pour aujourd'hui, dans l'ignorance où nous sommes des ascendants de ces deux faces velues, à constater le plus sérieusement qu'il nous sera possible le cas d'hérédité directe que nous avons sous les yeux, afin de le suivre à l'occasion dans sa descendance.»