Courrier de Paris
Il y a eu des premières représentations coup sur coup à trois théâtres, suivies de trois succès. On a constaté à quatre églises quinze mariages dans le beau monde. Les courses d'automne ont servi à inaugurer l'hippodrome d'Auteuil. Nous avons tous un peu rencontré sur notre chemin un pauvre-aveugle, qui est notre ami, parce qu'il a été dépouillé par les mêmes voleurs qui nous ont mis à nu. Cet aveugle n'est autre, notez-le, que Georges V, ex-roi de Hanovre, auquel les Prussiens ont pris son domaine. Deux cent mille pieds de dahlias ont paru sur les trois marchés aux fleurs. La Bourse a un peu baissé, parce qu'un baron hébreu l'avait fait trop hausser, un soir. On a vu neiger un peu partout les innombrables et curieux almanachs de la maison Pagnerre. Avec la première décade de novembre ont commencé les premières soirées, les premiers concerts, les premiers repas de corps.
Tout cela est pour vous recommander de ne pas prendre à la lettre ce que disent les oiseaux de mauvais augure. Savez-vous qu'à distance un galant homme peut supposer que tout est sans dessus dessous par ici? Tel provincial s'imagine qu'on ne doit plus s'aventurer sur l'asphalte qu'un revolver à la main. Nos promenades seraient toutes parsemées de chausses-trappes ou de pièges à loups. Comment exprimer décemment que ce ne sont là que contes noirs forgés comme les romans d'Anne Radcliffe pour donner la chair de poule aux imbéciles? Jamais Paris n'aura été plus calme. Les riches étrangers reviennent. Les belles toilettes reparaissent. De temps en temps, lorsque feu Mathieu (de la Drôme) permet qu'il ne pleuve pas, une lumière soudaine éclaire la ville en l'égayant. Le soleil si doux et si doré de ce qu'on appelle l'été de la saint Martin donne pour quelques heures un faux air de Florence ou de Naples à la longue ligne des boulevards.
Paris, effaré par la politique! Eh! mon Dieu, oui, c'est vrai, il existe parmi nous une vingtaine d'intrigants, plus douze cents têtes à l'envers, mettez en quinze cents, si vous voulez, qui cherchent sans cesse à communiquer aux autres le virus de leurs transes et de leurs colères. Ce fait-là, je n'entends pas le nier. Ceux dont je vous parle se regardent entre eux comme des chiens de faïence. Il est hors de doute que si chacun d'eux avait le pouvoir de remuer le fameux bouton de J. J. Rousseau, «il tuerait le mandarin». Mais, après tout, je le répète, il n'y a de ce côté qu'une imperceptible minorité. Ces hommes bizarres, la masse de la population les regarde d'un mil tour à tour compatissant et étonné. On a presque l'air de dire en les voyant:
--Quand donc seront-ils guéris de la fièvre qui les agite?
Pour le reste, les affaires et les plaisirs sont la grande préoccupation, le souci unique. Si cette vérité avait besoin d'être démontrée, l'histoire de la semaine serait là comme une preuve que nul ne saurait récuser. On a voulu voir si les actrices à la mode se sont maintenues à leur niveau de l'hiver dernier. On a mesuré des yeux le nouveau champ de courses. Pour le dire en passant, il est bien dessiné et présente tous les avantages que n'avaient pas les boulingrins un peu étranglés de la Marche, mais que voulez-vous? le trajet n'aura pas de sitôt l'agrément qu'on trouvait à parcourir la grande et magnifique avenue des Acacias. De la porte Dauphine à Auteuil, le bois de Boulogne a été coupé sans intelligence comme sans pitié. On n'a plus devant soi, tout le long de ce parcours, que de frêles baguettes plantées en terre. C'est dire qu'on y grillera l'été prochain. Eh bien, après? L'amour du cheval avant tout.
Je vous l'ai dit, il pleut des almanachs. La seule librairie Pagnerre vient d'en jeter 500,000 dans la circulation. Il y en a de toutes les couleurs. Satinés, illustrés, coloriés, ils ont, en apparence, ce qu'il faut pour plaire. On me permettra pourtant de leur faire un reproche, c'est de ne porter la marque d'aucune originalité. Vous pourriez aisément mettre à l'un la couverture de l'autre sans que l'œil du lecteur en fût en rien choqué. Si l'on en excepte le vénérable Double Liégeois, toujours imprimé sur papier à chandelles, avec des têtes de clous, invariablement historié de l'éternelle vignette qui est censée représenter Mathieu Laënsberg, on ne voit en eux que les divers tomes d'un même petit recueil auquel a été soudé le calendrier de l'année.
Almanachs nouveaux! Les plus menteurs sont les plus beaux! s'écrient les colporteurs à travers les campagnes. Heureux quand ils s'entendent à mentir, car, pour le moins, ils amusent leur monde; c'est toujours ça de gagné. Mais non, l'almanach aussi est devenu grave, sentencieux, dogmatique. Durant quarante années, un préjugé d'école consistait à penser que le peuple apprend à lire dans les almanachs; Jérémie Bentham avait mis cette supposition-là à la mode. S'appuyant là-dessus, on s'arrangeait pour faire, chaque année, un peu avant la saint Sylvestre, de petits livres savantasses et secs auxquels il fallait donner le plus possible un faux nez d'encyclopédie. Les plus beaux génies ne dédaignaient pas de mettre leurs plumes au service de l'entreprise, idée trompeuse comme tant d'autres. Dans les almanachs, le peuple ne cherchera jamais que les foires et marchés et des fariboles pour le faire rire. Néanmoins on fit, sous la direction de M. Charles Blanc, l'Almanach du mois, petit livre qui paraissait douze fois l'an, conformément aux douze signes du Zodiaque; Lamennais y donna des pages magnifiques; Cormenin y enseignait la science du droit; F. Arago y racontait la marche désastres; David (d'Angers), quittant le ciseau, y écrivait la vie de Thorwaldsen. Il s'y trouve une élégante et sublime rêverie de Georges Sand sur les souffrances du jeune Hamlet, prince de Danemark, dont l'illustre femme, sans grand souci de l'histoire, faisait un noble et fier chevalier de la démocratie. Hélas! tout cela, c'était un tas de perles jetées au nez des pourceaux! Le peuple n'y mordait pas. Il préférait de beaucoup l'Almanach astrologique d'Eugène Bareste, ou Barestadamus, qui ne lui disait que des calembredaines.
Nos pères, poussés par le bon sens natif de la vieille famille française, aujourd'hui trop mêlée, aimaient et cultivaient aussi l'almanach; oui, mais c'était seulement pour eux un moyen d'amusement ou un procédé de critique. Du petit livre annuel, ils faisaient une sorte de rallonge à la comédie ou à la satire. Voilà pourquoi, voilà comment Rivarol faisait le Petit almanach des grands hommes; Grimod de la Reynière, l'Almanach des gourmands; Dorat-Cubières, l'Almanach des Grâces, et je ne sais plus qui l'Almanach des farceurs. Recueillez vos souvenirs. L'Almanach des Muses, allant de Louis XV à Charles X, sans s'inquiéter des secousses politiques et militaires du temps, est un des plus curieux monuments de la littérature nationale. Beaucoup de coqs, voire quelques geais de l'art dramatique ont trouvé dans ce fumier de la poésie, plus d'une topaze, plus d'un saphir dont ils ont orné leur théâtre, qui ne vaudrait peut-être pas grand'chose sans ces enjolivements. Mais tout cela est passé de mode et ne saurait renaître. Le journal a absorbé l'almanach. Avant peu il aura avalé le livre et ceux qui s'adonnent encore à la chevaleresque folie de vouloir en faire.
Chez nos voisins de l'autre côté du Rhin l'almanach, au contraire, est en pleine floraison. Tous les ans, à Noël, on en fait pour une quinzaine de millions. Il n'y a pas de soigné que le côté typographique, comme chez nous; la partie littéraire est, avant tout, l'objet d'un grand souci. On s'adresse aux plus grands noms. Lisez la Correspondance d'Henri Heine, et vous verrez que l'auteur de Lutèce était sollicité de vingt côtés à la fois, dès le mois de septembre, pour donner à prix d'or quelques pages à des almanachs. Presque tous ses petits poèmes, si piquants, si burlesques, si vifs ont paru, un à un, dans ces recueils avant de former une gerbe.--Et même j'ai aujourd'hui cette bonne fortune de pouvoir intercaler ici une de ces petites machines, absolument inédite en France, un poème de cinquante vers charmants qu'un réfugié allemand, mon ami S***, a bien voulu traduire pour vous et pour moi. Poème, conte, apologue, satire, ce sera tout ce que l'on voudra. Ce dont je suis sûr c'est que ça n'ennuiera personne.
«LE PAYSAN ET LE FARFADET.
«Il y avait une fois un paysan appelé Truphème.
«Le paysan alla à la foire de Leipzig et y fit l'emplette d'un farfadet.
«Ah! c'était un beau farfadet! Le grand Goethe en eut donné mille thalers, tant le sujet était bizarre; maître Cornélius, le peintre en renom, l'aurait acheté plus cher pour cette raison que le génie: lui aurait appris l'art de ne pas être avare de couleur. Le peuple de Berlin l'eut payé plus cher encore, en ce que le farfadet, persifleur intrépide, aurait trouvé moyen de se moquer publiquement du roi de Prusse et de son casque surmonté d'un paratonnerre.
«Le paysan ne l'avait pris que pour amuser sa maison.
«Au logis, Truphème put voir qu'il amusait trop son monde.
«Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il avait changé la ménagère en grande coquette de théâtre. Du garçon de charrue il faisait un raisonneur, barbouillé de philosophie. Le chien du berger lui-même était déjà en train de subir une métamorphose; il se changeait en herboriste capable de rivaliser avec M. de Humboldt.
«--Maudit farfadet! dit le paysan,--et il l'enferma dans sa grange.
«Dans la grange, tout fut bien vite brouillé et embrouillé. Les vesces se mêlèrent au blé; l'avoine ne fit plus qu'un avec le colza.
«--Je ne vois qu'un moyen de me défaire de ce drôle, dit Truphème.
«Et il mit le feu à la grange dans la pensée de le faire brûler. Mais en sortant, au moment de fermer la porte, comme il fouillait dans sa poche pour y prendre la clef, il y trouva le farfadet qui riait aux éclats.
«--Ah! ah! ah! mon maître! Que je le remercie de m'avoir rendu la liberté!
«De désespoir, Truphème le paysan s'est noyé dans son puits.
«Voilà ce que c'est que de mal choisir ou de trop bien choisir, quand on va à la foire de Leipzig pour y acheter un farfadet.»
Mme Urbain Rattazzi est en ce moment à Rome, où elle passera, dit-on, les premiers mois de l'hiver.--A ce sujet hâtons-nous de fermer une blessure que nous avons involontairement faite.
Il y a un mois, dans un de nos Courriers, nous avons parlé d'une fête que la princesse aurait donnée, lors de son passage à Paris, un souper, un concert. Rien de tout cela. On nous avait mal renseigné. En revenant d'Italie, Mme Urbain Rattazzi n'a reçu dans son hôtel qu'un petit nombre d'amis et avec toute la décence et tout le recueillement qu'impose aux personnes bien nées un veuvage de date récente. La princesse sait trop ce qu'elle doit à la mémoire de l'homme d'État dont elle porte le nom pour laisser effacer ses souvenirs par les éclats de la vie mondaine.
Un petit homme, la barbe grise, du feu dans les yeux, une fleur à la boutonnière, le chapeau sur l'oreille, de l'entrain, de la gaieté, un grand et profond amour de l'art, tel est Gustave Mathieu. J'aurais pu parler de lui, il n'y a qu'un instant, à propos des faiseurs d'almanachs. Il a fait de ces petits livres, en effet; son nom paraissait l'y obliger.
Dans ce pays trois Mathieu sont fournis.
Comme aurait pu le dire Voltaire en rajeunissant son vers sur Gentil Bernard: Mathieu Laënsberg, Mathieu (de la Drôme), Mathieu (de la Nièvre), trois noms d'almanach, tous fort populaires. Mais, quant à ce qui est du troisième, il y aura une auréole de plus. Ce Gustave Mathieu est un vrai poète; il tient à la main une lyre d'ivoire et d'airain des plus sonores. Voilà, tout compte fait, vingt-cinq ans qu'on connaît ses chants d'amour, de bataille et d'art. Celui des typographes de France qui a le plus de renom pour les belles œuvres, Louis Perrin, de Lyon, vient de réunir en faisceau les poèmes et les idylles de cet autre Robert Burns et, sous ce titre: Parfums, Chants et Couleurs, il en a fait une édition de luxe, la coqueluche des bibliophiles. Cela est conçu dans le format in-4º, sur papier de Hollande, avec le caractère italique des Aldes, bref, un trésor. Un poète populaire qui ne peut être acheté que par des bourses aristocratiques!
Non loin du pays de Gascogne,
Mon père avait un vieux château.
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Mon aïeul était rossignol,
Ma grand'mère était hirondelle.
Attendez donc! En 1849 en des temps semblables à ceux que nous traversons, il y avait au passage Jouffroy un immense estaminet où fonctionnaient, chaque soir, trois cents pipes endiablées, pendant qu'à l'une des extrémités de la salle, cachés dans ce nuage de tabac, s'époumonaient sur un petit théâtre, aux maigres sons d'un piano, six ou sept chanteurs voués à la romance, à la chansonnette et à la ballade. On ne les regardait guère. Le bruit des conversations, des tasses, des talons de bottes couvrait les notes fausses. Mais, vers dix heures du soir, quand la foule et la fumée étaient compactes, vous voyiez apparaître un homme étrange. A son aspect silence soudain. Les pipes les plus actives cessaient de fonctionner; on avalait la fumée des cigares. Le garçon servant s'arrêtait, son cruchon à la main, comme Sisyphe oubliant de rouler son rocher. «--Voilà Darcier!» disait-on.--Darcier, c'était le Frédérick-Lemaître de Pierre Dupont et de Gustave Mathieu.
--Tiens! s'écriait Gavarni, il doit avoir du chien dans le ventre, celui-là.
Et c'était vrai. Sa figure exprimait déjà le caractère du personnage dont il se disposait à chanter la sombre, ou naïve, ou joyeuse, ou lamentable odyssée. Il entrait en scène, il agissait, il gesticulait, il parlait en chantant, mais avec une telle verve, une telle profondeur de sentiment, une passion si vraie, en entrelardant son chant d'ornements si extraordinaires, de notes si imprévues, de cris sauvages, d'éclats de rire, de mélodies désolées, de sons étouffés, tendres, délicieux, qu'on se sentait pris, ému, bouleversé. Ah! ce Darcier était un artiste, allez!
Pour cadrer avec ses allures de bohème, il avait deux poètes, Pierre Dupont, qui lui a donné à chanter les Louis d'or, Gustave Mathieu, qui l'a pris pour interprète de Jean Raisin, de Chante-clair, et de cette autre jolie chanson dont je vous citais tout à l'heure quatre vers. Après avoir électrisé la salle par ces stances, Darcier se mettait à boire une chope et à fumer une pipe à une table de ce café comme un simple mortel. Et on l'accueillait, et on le choyait, et on l'écrasait d'applaudissements.
--Il est l'initiateur d'un art nouveau! disait-on.
Il y avait alors un pauvre diable du nom de Charles Gille, qui se croyait poète.
Il s'est tué, depuis lors, ne se sentant pas la force de soutenir la lutte de la vie.
En ce temps-là, s'inspirant d'un dessin épique de Charlet, il avait fait une cantate sur les volontaires de 92:
V'là l'bataillon de la Moselle en sabots,
V'là l'bataillon de la Moselle!
Darcier avait voulu faire lui-même la musique de cette Tyrtéenne. Quand il la chantait, il y mettait tant de véhémence, qu'au second couplet la salle entière se levant, demandait à courir aux armes.
Darcier avait sa légende.
A l'âge de douze ans, il se trouvait un jour, je ne sais pourquoi ni comment, dans une église de Paris dont le grand Delsarte dirigeait les choeurs! L'enfant fut frappé par l'accent profond de certaines notes du maître. Il alla l'attendre à la porte, et l'abordant, tout ému:
--M'sieu, lui dit-il, je n'ai pas de voix; mais si vous vouliez... si vous vouliez me donner des leçons, je crois que je finirais par bien chanter tout de même.
Il avait une fort jolie voix, au contraire, mais il supposait qu'il n'en fallait pas, qu'il ne fallait que de la volonté pour bien chanter.
--Eh bien, mon ami, répondit l'habile et savant professeur, viens me voir. J'aime les toqués; tu m'as l'air d'en être un. Je te prends pour élève.
Delsarte, en effet, lui apprit la musique et le chant. Quand vint l'âge de la puberté, il lui défendit de chanter jusqu'à la mue complète de sa voix; Darcier ne tint compte de la défense et gâta probablement un organe qui, tel que nous l'avons entendu jadis, il y a vingt-deux ans, avait pourtant encore du charme, de la puissance, sinon de la fraîcheur. Puis, il prit sa volée en province, où, tout en mettant en action le Roman Comique de Scarron, il devînt passé maître en fait d'armes. Il donnait indifféremment des leçons de bancal, d'espadon, de briquet, de latte, d'épée, de bâton, de savate ou de piano. Revenu à Paris à l'heure de l'orage révolutionnaire, il était le premier ténor de cet estaminet lyrique que je cherchais à esquisser tout à l'heure. Duprez, Roger, Lablache, tous les grands chanteurs allaient l'entendre, et Meyerbeer, chose inouïe! descendant de son Olympe musical pour aller vider un bock dans le boui-boui du passage Jouffroy, s'écriait:
--J'aimerais à faire une ode-symphonie pour ce gosier-là!
Telles sont les choses que m'a rappelées tout à coup le beau livre: Parfums, Chants et Couleurs, de Gustave Mathieu.
Philibert Audebrand.
L'OUVERTURE DE LA SESSION PARLEMENTAIRE.
--M. le duc de Broglie lisant le Message du Président de la République à la tribune de l'Assemblée nationale.
L'INCENDIE DE L'OPÉRA
--Découverte du cadavre du pompier Bellet dans les décombres, après l'incendie.