REVUE LITTÉRAIRE

LES LIVRES D'ÉTRENNES

I

L'approche du premier jour de l'an nouveau nous a amené, selon la coutume, un contingent de livres d'étrennes qu'il est intéressant d'examiner. Nous ne parlerons aujourd'hui que d'un premier envoi, car décembre n'est point fini et la librairie n'a point terminé encore en ce genre ses publications nouvelles. Les librairies Hachette, Furne, Ducrocq semblent avoir pris les devants et j'ai là plusieurs ouvrages attirants, auxquels je ne saurais trop comment donner la préférence. Le Journal de la Jeunesse, l'Espagne de M. le baron Davillier, le Voyage de M. Stanley à la recherche de Livingstone, la Terre de désolation de Hayes, les Merveilles de la photographie de M. G. Tissandier, l'Envers du théâtre de M. Moquet, etc., etc., composent le premier fonds des publications de la maison Hachette. Les Merveilles de l'industrie de M. Louis Figuier sont mises en vente par la librairie Furne, et M. Ducrocq, qui publiait l'an passé, une Marie Stuart, met en vente cette année un Henri IV, par M. de Lescure, avec des eaux-fortes de Léopold Klameng, ainsi qu'une légende de la Vierge, par M. Aimé Giron, livre étrange et curieux, illustré dans un sentiment fort original.

L'Espagne de M. Ch. Davillier est peut-être le plus beau de tous les livres où les récits de voyages occupent une si large place. Jamais peut-être Gustave Doré, qui l'a illustré, n'a fait mieux que dans ces dessins colorés, poétiques et vrais à la fois. Telles de ses vues des courses de taureaux ressemblent à des épisodes de la Tauromachie de Goya, mais plus mouvementés et plus brillants. M. Doré a rendu avec une vérité à la Collot ces types bizarres de mendiants, plus dénudés que Job et plus fiers que Bragance, qu'on rencontre accroupis sous les porches des églises. L'artiste a même trouvé le moyen de dessiner ces ciels d'Andalousie, transparents et profonds, qui rendent les nuits de Cadix et de Séville plus charmantes que les jours. Ces bois de M. Doré sont le commentaire pittoresque et séduisant du récit de M. Davillier, un récit sans façon, très-véridique et très-attachant. Après Théophile Gauthier, M. Davillier ne pouvait tenter de faire du pittoresque et de décrire les montagnes aux teintes d'ocre, les vêtements couleur d'amadou et les monuments mauresques ou churrigueresques. Il s'est surtout attaché à étudier et à faire connaître les mœurs de chaque province où il passe et où il entraîne son lecteur. «Il n'y avait donc pas d'Espagnols en Espagne, Théo, lorsque vous y êtes allé? demandait un jour Mme de Girardin à Gauthier.» Ces Espagnols, M. Ch. Davillier les a vus et bien vus. Il nous apprend comment ils vivent, comment ils dansent, il note leurs chants, leurs romances,--ces soupirs de l'âme des peuples,--et, après avoir refermé ce beau volume, on peut, en toute sécurité, se vanter de connaître l'Espagne.

L'Espagne de MM. Ch. Davillier et Gustave Doré nous a particulièrement intéressé par tout ce qu'elle évoquait en nous de souvenirs, de choses déjà vues, de villes qui nous ont arrêté et charmé, l'Alcazar de Séville, la Mosquée de Cordoue, les promenades de Cadix, et cette mer bleue, ces murs blancs, cette Andalousie parfumée comme une fleur! On retrouve toutes ces féeries dans ce volume, et le texte et les dessins vous les font, à l'envi, réapparaître telles qu'elles nous frappèrent jadis. Je ne sais rien de comparable à un tel livre parcouru le soir au coin du feu, tandis qu'il fait froid au dehors. C'est du soleil, de la gaieté, de la couleur et de la vie qui viennent à la fois vous visiter au logis et vous emporter, comme dit Mignon, vers les pays bénis où fleurit l'oranger.

Quelle différence entre l'Espagne et cette Terre de désolation dont nous parle M. Hayes! Ici, les neiges, les glaciers, les longs mois de nuit, l'existence la plus dure et la plus sombre. La vie dans ces contrées boréales, près du pôle, aux confins du monde, est farouche et condamnée aux plus durs labeurs. Un prolétaire français est riche et heureux à côté d'un haut personnage de Laponie et du plus puissant des Esquimaux. Terre de désolation, le mot est bien trouvé par M. Hayes, qui, après nous avoir parlé de la Mer libre, vient nous raconter son voyage, poétique et attachant aussi, dans ces contrées. L'ouvrage de M. Hayes a été écrit en anglais, et cette Terre de désolation n'est qu'une traduction, mais qui me paraît très-fidèle. Elle est excellente, dans tous les cas, et en fort bon style. C'est là un ouvrage vrai, aussi intéressant qu'un roman et qui meublera les jeunes têtes d'une infinité de connaissances, tout en inspirant le respect pour tous ceux qui se lancent bravement vers les pôles et risquent leur vie dans de telles entreprises.

En fait de vérités romanesques, en est-il une plus frappante, plus étonnante que le voyage de M. Stanley à la recherche du docteur Livingstone? Lorsqu'on apprit, en 1872, qu'un journaliste américain, envoyé par son journal en plein cœur de l'Afrique en qualité de reporter, avait fini par découvrir ce fameux docteur Livingstone que l'on croyait tout aussi perdu au fond de ces déserts que l'infortuné sir John Franklin dans les mers de glace, il y eut à la fois, de par le monde, un vif sentiment d'admiration et un murmure d'incrédulité! On se dit que le monde savant pouvait bien être, de la part de M. Stanley, victime d'un humbug gigantesque. Barnum n'a pas pour rien publié un volume qu'il appelle les Blagues de l'Univers. Il fallait pourtant bien se rendre à l'évidence et accepter comme choses absolues, indiscutables, les renseignements qu'offrait Stanley. Il avait bien véritablement découvert, on pourrait presque dire, déterré Livingstone. Il l'avait vu, il lui avait parlé, il rapportait de son écriture. L'incrédulité première se changea, avec justice, en une admiration parfaite et unanime. Le journaliste devint un personnage; le reporter fut salué et fêté comme un héros. Aujourd'hui, M. Stanley nous est tout à fait connu par le livre remarquable qu'il a publié en anglais sous ce titre: Comment j'ai retrouvé Livingstone, et dont on nous donne la traduction.

Qu'on ne nous parle plus des fictions les plus remarquables! Robinson Crusoé et le Robinson suisse sont également distancés par la réalité! Le livre de M. Stanley, où l'on voit à chaque page la volonté humaine aux prises avec les plus incroyables difficultés, les obstacles les plus élevés, les lassitudes les plus énervantes, employant tour à tour la ruse et la force, jouant de la langue comme un diplomate et du rifle comme un héros; ce livre laisse bien loin, à mon avis, toutes les inventions du monde. On ne doit plus faire désormais que du roman d'analyse. Le roman d'aventures est dépassé par ces choses vraies et vécues.

Il nous faut donc placer, au premier rang des livres d'étrennes, à côté de l'Espagne de M. Davillier, le livre de M. Stanley et celui de M. Hayes. Mais il en est d'autres, et de fort intéressants, qui appartiennent au domaine de l'imagination. Tels sont les jolis récits de Mme de Witt, de Colomb et de M. Jules Girardin. Les Braves gens de M. Girardin, Une sour de Mme Witt, née Guizot, et le Violoneux de la Sapinière de Mme Colomb, sont en leur genre, et à un degré presque égal, de petits chefs-d'œuvre de morale agréable et de récits bien agencés. De spirituels dessins les accompagnent, et Emile Bayard et Adrien Marie se sont mis en frais, sans beaucoup chercher, de compositions simples et amusantes à l'œil. Tels de ces bois sont de petits tableaux tout faits. Le roman intime de M. J. Girardin avait déjà paru, ainsi que d'autres récits intéressants, dans ce Journal de la Jeunesse que la maison Hachette a eu, l'an passé, la bonne idée de créer. Les enfants et les adolescents ont besoin, eux aussi, de leur journal. Nous avons eu le nôtre, jadis, où Louis Desnoyers nous comptait les voyages de Robert-Robert et les aventures de Jean-Paul Choppard. Le Journal de la Jeunesse d'à présent est plus instructif, plus sérieux peut-être, mais amusant. On le voit bien en parcourant ses tables des matières où les voyages coudoient l'histoire, et les contes font pendant à la science familière.

Les livres de Mme Colomb et de Witt ne sont pas les seuls récits pour être donnés en étrennes. La Bibliothèque rose s'est enrichie, cette année, de quatre volumes excellents: Par-dessus la haie, un joli roman de Mme de Stoly où je vous recommande le type charmant de la muette; les Quatre pièces d'or de Goubaud; le Chef de famille de Mme Fleuriot, et l'Extrême far West, aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise, par R. B. Johnson, traduites de l'anglais par A. Talandier. Je serais bien embarrassé, je l'avoue, s'il me fallait choisir, pour rendre heureux un lecteur de douze ans, un de ces quatre petits livres, et je prendrais,--ce qui serait très-sage,--le parti de les offrir tous les quatre. Ce sont des œuvres d'un ton excellent et qui toutes apportent leur contingent de morale ou d'enseignement.

Il faut ajouter que la Bibliothèque des Merveilles--qui est bleue comme cette bibliothèque enfantine est rose--nous offre, outre les Merveilles de la photographie de M. G. Tissandier, un volume de Moquet, l'Envers du théâtre, où nous apprenons comment manœuvrent les trucs, comment se gonfle la mer, comment s'opèrent les travestissements et les changements à vue, comment vit, en un mot, le théâtre, ce monde inconnu, attirant, bizarre. Je reprocherai seulement à M. Moquet d'avoir fait un livre trop technique, on ne comprend pas toujours tous les termes dont il se sert; mais en dépit de tout, son livre est curieux et restera.

M. de Lescure publiait, l'an passé, une Jeanne d'Arc que nous avons signalée et recommandée à nos lecteurs. Cette année, le même écrivain publie, avec des eaux-fortes remarquables, un fort beau livre intitulé Henri IV. Ce n'est pas seulement un livre d'étrennes et un très-beau livre, c'est une excellente étude historique. Je n'y veux chercher aucune allusion au présent; la renommée d'Henri IV est indépendante de l'éclat que ses successeurs en voudraient peut-être tirer. Le Béarnais est un type bien français et bien sympathique. Il est patriote, dans un temps où l'idée de patrie commence seulement à naître. Il a bien ses défauts, que ne lui cachait pas le rude Agrippa d'Aubigné; mais l'ensemble de ses vertus fait oublier ses faiblesses et ses ingratitudes. Tel qu'il est, il ressemble au livre écrit à sa louange par M. de Lescure. Le nouveau biographe du roi de Navarre devenu roi de France a été ému, et il a surtout vu une occasion de peindre une grande figure française dans le récit de l'existence de l'homme qui disait aux Espagnols quittant Paris: «Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas! » Le Béarnais a porté bonheur à M. de Lescure, et cette vie de Henri IV est certainement un de ses meilleurs ouvrages. Les eaux-fortes qui l'ornent y ajoutent un grand prix artistique, mais le livre valait assez par sa propre valeur littéraire.

Puisé aux meilleures sources et aux plus récentes, il est peut-être supérieur à cette Jeanne d'Arc, du même auteur, si savamment et si curieusement étudiée pourtant. Ce sont là de bons livres et qui nous font un peu oublier le présent en nous entretenant avec émotion des grandeurs du passé.

Jules Claretie.

LE MONUMENT COMMÉMORATIF
DE VERNON

La ville de Vernon (Eure), longtemps préservée de l'invasion prussienne, grâce au courage des mobiles de l'Ardèche qui l'occupaient, a tenu à s'acquitter de la dette de reconnaissance contractée en ces jours douloureux de 1870. Elle a inauguré, le mercredi 20 novembre, le monument funèbre dont nous donnons le dessin et qui est consacré à la mémoire de ses vaillants défenseurs tombés dans les petits combats livrés aux portes de la ville les 22 et 26 novembre 1870.

Ce monument, élevé par souscription publique, et dont le projet avait été mis au concours, est l'œuvre de M. Anatole Jal, architecte de la ville. Il est situé à l'extrémité d'une des avenues qui entourent Vernon, l'avenue de l'Ardèche; sa masse blanche se détache sur le fond sombre des arbres du parc de Bizy, et la simplicité sévère de ses lignes s'harmonise à merveille avec le paysage qui lui sert de cadre.

Le cartouche de la face principale de la pierre funéraire porte cette simple inscription; Aux gardes mobiles de l'Ardèche. On lit sur la face opposée: Vernon, 22-26 novembre 1870. Sur les faces latérales sont gravés les noms des glorieuses victimes auxquelles le monument est consacré. C'est d'abord, à droite: Rouveure, capitaine; Réal, Cordai, Forestier, Pourrai; et à gauche: Leydier, lieutenant; Brios, Crouzé, Morel, Tracot.

Les armes de la ville de Vernon et celles de Privas, le chef-lieu du département de l'Ardèche, sont sculptées sur le socle de la pyramide, qui est également orné de croix et de palmes enlacées.

Monument élevé à la mémoire des mobiles de l'Ardèche,
morts pendant la guerre, à Vernon.
L'inauguration, favorisée par un temps superbe, a eu lieu en présence d'une délégation des mobiles de l'Ardèche, à la tête de laquelle marchait M. de Guibert, le brave commandant du 1er bataillon. A l'issue d'un service religieux célébré à Notre-Dame de Vernon, le cortège, escorté par les troupes de la garnison, s'est dirigé vers l'avenue de l'Ardèche, au milieu d'un concours immense de population. Après la bénédiction du monument, M. Lemarchand, maire de Ver non, a prononcé un discours au nom de la ville. Le commandant de Guibert lui a répondu au nom de ses intrépides compagnons d'armes; puis M. le baron Sers, préfet de l'Eure, a prononcé une courte allocution.

L'amiral la Roncière le Noury et M. Besnard, député de l'Eure, le duc d'Albuféra, conseiller général du département, etc., assistaient à cette pieuse et patriotique cérémonie, qui est venue confirmer ces paroles que prononçait naguère l'honorable comte Rampon, député de l'Ardèche: «En Normandie, on se souviendra toujours des mobiles de l'Ardèche».

Jacques Grancey.