La capture du "Virginius".

Nous recevons, par la voie des États-Unis, une intéressante correspondance sur le Virginius, dont la capture par le croiseur espagnol le Tornado, a eu pour résultat de créer, entre l'Espagne et les États-Unis, le grave conflit que nous avons déjà eu occasion de signaler.

Le Virginius est un vapeur à roues, entièrement en fer, de 100 tonneaux de capacité et d'une longueur de 220 pieds. Il a été construit en Angleterre, en 1864, pendant la guerre de la sécession, pour le compte des confédérés, qui l'employaient à forcer le blocus des côtes des États du Sud.

Capturé, avec un chargement de coton, par les forces fédérales, lors de la prise de Mobile, il fut vendu aux enchères, après la guerre, par le gouvernement des États-Unis et acheté pour le compte de l'insurrection cubaine, qui venait d'éclater. Le Virginius reprit aussitôt son aventureuse carrière; monté par un équipage déterminé, sous le commandement de Joseph Fry, un Louisianais, il venait s'approvisionner à New-York d'armes et de munitions qu'il allait ensuite débarquer sur la côte cubaine. Vingt fois il avait failli être pris par les croiseurs espagnols et vingt fois il leur avait échappé, grâce à la présence d'esprit de son hardi capitaine, dont la réputation était devenue légendaire. Enfin, le 31 octobre dernier, il fut aperçu par le vapeur espagnol le Tornado au moment où il arrivait au but d'un nouveau voyage de ce genre; dès qu'il se vit reconnu, le capitaine Fry fit force de voiles et de vapeur pour s'échapper, car il n'était pas armé de manière à accepter la lutte avec un navire de guerre; malheureusement le Virginius tenait la mer depuis plus d'un an; le mauvais étal de sa coque avait diminué sa vitesse d'autrefois, et pour comble de malheur, on était à bout de combustible; vainement on jeta la cargaison par-dessus bord pour s'alléger, vainement on entassa dans les fourneaux les boiseries, les caisses défoncées et jusqu'à des barils de lard qui se trouvaient à bord, le Tornado gagnait de vitesse et, après une chasse de huit heures, le Virginius était rejoint au moment où il arrivait en vue de la Jamaïque, où il eut pu se réfugier sous la protection du drapeau britannique. On sait le reste et comment l'équipage du Virginius, conduit à Santiago, paya de sa vie son audace tant de fois heureuse. La gravure que nous publions aujourd'hui montre les deux navires au moment où le Virginius, à bout de forces, amène son pavillon et se met en panne pour recevoir le canot du Tornado.

Nous reviendrons dans notre prochain numéro sur la sanglante tragédie de Santiago qui a été l'épilogue de ce drame, et nous publierons à ce sujet d'autres dessins que nous avons reçus trop tard pour les faire paraître aujourd'hui.