Le Fort Sainte-Marguerite

L'ex-maréchal Bazaine aurait pu être envoyé dans quelque casemate oubliée, dans quelque prison sans passé, ou même faire le voyage de la Nouvelle-Calédonie, en compagnie de pétroleurs. L'opinion publique eût été probablement satisfaite de ce châtiment qui plaçait ainsi au même rang tous ceux qui ont failli faire sombrer le pays! Mais décidément la fortune sourit à Bazaine; pendant que nous grelottons dans le Nord, on l'envoie dans une contrée bénie du ciel, inondée, au cœur de l'hiver, des chauds rayons du soleil, et délicieusement rafraîchie, en été, par les brises de mer!...

Heureux maréchal! La Providence lui assigne même la prison à jamais célèbre de l'homme au masque de fer. Etrange caprice du destin! L'innocent martyr du despotisme de Louis XIV a vécu là, le visage couvert, les traits constamment voilés, tenu dans le plus complet isolement, tandis que le grand coupable de Metz va sans doute passer les dernières années de sa misérable vieillesse en captif heureux, entouré peut-être de quelques-uns des siens, et à coup sûr il n'aura pas pour gouverneur un maître implacable comme Saint-Mars!

Je me trouvais, il y a peu de mois, à Cannes, et de là on voit se profiler, à quelques milles en face, les îles de Lérins, semblables à de gigantesques entassements. Si l'on était oiseau, en deux coups d'aile, on arriverait à Saint-Honorat ou à Sainte-Marguerite. Sans s'armer d'une longue-vue, il est parfaitement possible de distinguer les rochers élevés qui bordent les deux îles, et l'on peut compter jusqu'aux fenêtres du fort Sainte-Marguerite.

Une vingtaine de petits bateaux bariolés dansaient dans le port de Cannes, sous la violente caresse du mistral, et demandaient à grands cris, par la voix de leurs patrons, quelque promeneur complaisant!

--Monsieur! promenade à Sainte-Marguerite! Bon temps! Bon vent! me cria l'un des bateliers en me priant du geste de descendre.

--Et combien de temps faut-il pour arriver à l'île!

--Oh! monsieur, pas beaucoup! J'y suis allé l'autre jour en moins d'un quart-d'heure!

--Et le vent est bon? repris-je.

--Excellent! monsieur, deux ris aux voiles et nous filons comme l'éclair!

Inutile de dire que le quart-d'heure du brave batelier se changea en demi-heure, la demi-heure en trois quarts-d'heure et qu'une heure après nous ne touchions pas encore au môle du débarquement. En revanche, j'avais eu la mer la plus moutonneuse du monde; nous avions failli être roulés par les vagues; mais quelle baie splendide, que de merveilleux horizons!

J'eus le malheur de descendre du bateau pour tomber entre les mains d'un vieux sergent qui ne me lâcha pas avant de m'avoir conté,--ce qu'il savait du reste fort mal,--l'histoire de l'île Sainte-Marguerite.

Il m'expliqua que le fort avait été construit sous Richelieu, puis pris par les Espagnols, qui l'avaient agrandi, et enfin réparé par Vauban.

En résumé, ce bâtiment serait peu digne d'intérêt si la légende de l'homme au masque de fer n'était pas là pour captiver.

Matthioli, c'est le nom que l'on donnait à ce célèbre inconnu, avait une prison que le maréchal Bazaine,--l'homme heureux!--ne connaîtra sans doute que de vue! La chambre qu'il habita onze années n'était éclairée que par une fenêtre du côté du nord, percée dans un mur de près de quatre pieds d'épaisseur; on y avait même prudemment adapté trois grilles de fer placées à une distance égale. Cette fenêtre donnait sur la mer.

Ce qui fit supposer à quelques indiscrets que Matthioli devait être quelque grand personnage, ce sont d'une part les mesures prises par Saint-Mars pour éloigner de lui même les geôliers, et de l'autre l'espèce de respect dont semblait l'entourer le gouverneur.

De plus, on assure que l'homme au masque de fer portait des vêtements recherchés, de fines dentelles, et qu'on lui fournissait des habits aussi riches qu'il paraissait le désirer.

Il n'en fallait pas plus pour faire pleuvoir des milliers de conjectures: C'est un frère de Louis XIV, disent les uns.--C'est le duc de Beaufort, assurent les autres.--C'est un fils de Cromwell!...

Quelques anecdotes inventées sans doute viennent à la rescousse, et notre homme, qui n'était peut-être qu'un petit gentilhomme sans grande importance, passe d'emblée à la postérité!

Vous connaissez l'histoire du pêcheur qui ramasse sous les fenêtres de Matthioli une assiette d'argent sur laquelle se trouvaient inscrits quelques caractères;--le brave homme rapporte sa trouvaille au gouverneur, qui lui demande s'il a lu les mots écrits sur ce plat: «Je ne sais pas lire!» répond naïvement le pécheur, et Saint-Mars lui dit: «Allez! Remerciez le ciel de votre ignorance!»

Un ingénieux historien, à la vue très-bonne, affirme qu'il y avait sur ce plat désormais historique, ces mots: «Louis de Bourbon, comte de Vermandois, frère de Louis XIV, etc.»

Si Bazaine jette jamais ses assiettes par les fenêtres, les pêcheurs d'aujourd'hui les conserveront peut-être sans scrupule.

Richard Cortambert.