REVUE LITTÉRAIRE
LES LIVRES D'ÉTRENNES
II
Parmi tous ces livres gaufrés et dorés que le jour de l'an fait naître, il en est un que je trouve particulièrement recommandable, c'est le Magasin d'éducation et de récréation, fondé, il y a quelques années, par M. J. Hetzel, avec la collaboration spéciale de Jean Macé et de Jules Verne. Le Magasin d'éducation en est arrivé maintenant à sa neuvième année, à son dix-huitième volume, et la plupart des ouvrages qu'il a publiés, Les Anglais au pôle nord, Les Enfants du capitaine Hatteras, Le Pays des fourrures, de Jules Verne, La Roche aux Mouettes, de Jules Sandeau, Les Contes du château, de Jean Macé, et les délicieuses historiettes de P.-J. Stahl, ses contes et récits de morale familière, sont rapidement devenus populaires. Je ne sais rien de plus intéressant et de plus curieux que de feuilleter, sous la lampe, ces volumes où la gravure vient en aide à l'imagination, où le dessin explique et anime le texte, où les yeux sont charmés avant l'esprit. Les enfants seraient trop heureux si ces beaux livres, ces récits qui les captivent, qui les amusent, ces images qui les séduisent, si tout cela était fait pour eux seuls. Mais les parents,--ces grands enfants,--y trouvent aussi leur compte. Il y a, dans le Magasin d'éducation, comme dans toute la bibliothèque d'Hetzel, des catégories de lectures pour tous les âges.
D'abord, le premier âge, qui se plaira, par exemple, à cette capricieuse histoire de La Famille Chester, que P.-J. Stahl a écrite en collaboration avec W. Hugues, ou encore à La Comédie enfantine et aux jolis dessins de Froment, adorables comme des fresques antiques ou comme les meilleurs tableaux d'Hamon. En ce genre, La Boîte au lait, tableau de la «première commission» de Fanchette, est tout à fait une chose exquise. Les hésitations de Fanchette portant la boîte au lait à tante Rose, ses stations, ses tentations, sa gourmandise bientôt punie, tout cela est rendu avec une délicatesse infinie, et c'est là une véritable œuvre d'art.
Le deuxième âge et la jeunesse ont les récits didactiques de Jean Macé et de Viollet-le-Duc, l'Histoire d'une maison, entre autres, où l'éminent architecte explique avec beaucoup de clarté et d'esprit comment on s'y prend pour conduire un logis de la base au faite. Il faut placer aussi dans cette catégorie les romans de Lucien Biart ou du capitaine Mayne-Reid, les aventures de terre et de mer dont les lecteurs de l'Illustration ont pu mieux que personne mesurer le mérite, puisqu'ils connaissent La Sœur perdue, ce vigoureux tableau de mœurs exotiques.
Les parents enfin, ceux qui lisent ces livres par-dessus les épaules et la tête de leurs enfants, ont pour eux Le Tour du monde en 80 jours et Le Pays des fourrures, et la Géographie de la France et les Sciences usuelles, mises à la portée de tous par M. Louis du Temple, un capitaine de frégate qui écrit avec une lucidité étonnante. Elle est riche, on le sait, cette collection Hetzel, et les dix-huit volumes du Magasin d'éducation forment, à eux seuls, une bibliothèque véritable, la plus instructive et la plus attachante. Quelle richesse d'inventions, quelle dépense d'imagination et de talent! Comme ce Magasin est supérieur à notre pauvre Journal des Enfants qui faisait jadis notre joie! On y sent à chaque page la main d'un artiste et d'un lettré. Cet homme-double, c'est Hetzel, le plus fin moraliste, l'écrivain délicat, l'homme qui sait le mieux ce qui plaît le plus à ces critiques sévères; les enfants. Hetzel a vraiment créé tout un genre de livres, et n'eût-il pas droit à la renommée littéraire la plus brillante (il en a fait don à P.-J. Stahl), qu'il mériterait encore d'être béni des lettres pour avoir fondé en France un genre moral et familier, mais artistique, que la France ne connaissait pas.
Cette fois, outre les deux volumes annuels de ce Magasin d'éducation dont la collection entière, les deux séries, formeraient la plus magnifique étrenne et la plus intelligente qu'on pût donner, Hetzel publie plusieurs excellents ouvrages que j'ai grand plaisir à signaler et d'une façon toute spéciale.
C'est, ai-je dit, La Famille Chester, de P.-J. Stahl. Cette histoire de «deux petits orphelins», qui ne sont autres que deux malheureux rats de Londres, eût fait sourire J.-J. Grandville. Les dessins sont de Frœlich et ils sont ravissants. C'est l'Histoire d'une maison, de Viollet-le-Duc, avec des illustrations et des figures qui mettent ce grand art de l'architecture à la portée de tous. C'est le joli volume de Lucien Biart, Entre frères et sœurs, où toutes les menues connaissances scientifiques indispensables à la conversation sont enfermées avec beaucoup de talent. C'est, encore une fois, La Sœur perdue, de Mayne-Reid, c'est enfin l'œuvre de Jules Verne, qui se trouve augmentée de deux volumes, Le Tour du monde en 80 jours et Le Pays des fourrures. Lorsqu'on parle de Jules Verne, il suffit de donner le titre de son nouveau livre; il a son public, sa spécialité, son originalité, et personne auprès du public n'a plus de vogue que lui. Le fait est que ses récits, où la fantaisie se mêle si agréablement à la science, sont des plus attachants. Je sais des lecteurs qui en sont fanatiques. Le Tour du monde en 80 jours et Le Pays des fourrures auront certainement, ou, pour mieux dire, ont maintenant le succès des précédents ouvrages de l'auteur, Cinq semaines en ballon, ou encore De la Terre à la Lune. M. Verne a évidemment mis à profit, pour écrire et décrire son Pays des fourrures, les récits intéressants de M. Hayes, mais il a peint d'une touche toute personnelle ces paysages du pôle, cette mer de glace, ces icebergs, et de telle façon qu'on ne saurait les oublier. Ce dernier livre est l'un de ses bons livres, Il vaut tout ce que l'auteur a fait de mieux et l'Académie pourra fort bien le couronner, comme elle a couronné les précédents ouvrages et le Magasin d'éducation tout entier.
J'ai dit quel petit chef-d'œuvre c'était que La Boite au lait, de M. Froment; il faut ajouter qu'Hetzel publie, dans le même genre, d'adorables albums, comme Les Commandements du grand papa, illustrés par Lorentz Frœlich, et Les Aventures de Mademoiselle Minette, qui se recommandent tout particulièrement au public par le nom de l'artiste qui en a signé les dessins. C'est Coinchon, un brave garçon, garde national de marche au 19 janvier, et tué, comme Henri Régnault, devant le mur de Buzenval. Coinchon a fait pour Mademoiselle Minette des études de chats et de chattes absolument réussies. Il y avait un vrai talent chez le malheureux jeune homme. On ne saurait trop louer ces livres-albums, dont le texte est de P.-J. Stahl, et il faut avoir, pour écrire les légendes de ces dessins, un talent d'écrivain d'une trempe parfaite. Cela n'a l'air de rien, ces quelques lignes mises au bas d'un croquis de Frœlich ou de Froment, et, pour les tracer, il faut posséder à la fois les qualités les plus rares, la finesse, la simplicité, l'émotion, une certaine tendresse, la science de l'enfance, toutes choses qui ne se peuvent trouver, on l'avouera, que chez des natures d'élite.
Hetzel a donc donné, cette année comme les années précédentes, des œuvres de choix, et il en prépare déjà de nouvelles, l'Histoire d'un âne, par Stahl, l'Île mystérieuse, par J. Verne, Une Mère, par M. Legouvé, et la Petite sœur, par M. de Laprade. Et c'est plaisir de voir tous les bons esprits et les cœurs haut placés aider dans son entreprise l'homme qui a su faire ainsi une révolution dans la librairie et créer une bibliothèque pour les jeunes esprits, qui seront plus heureux que notre génération sacrifiée et pénétreront peut-être par la porte au seuil de laquelle nous aurons usé nos efforts, dans cette société équilibrée où le bonheur, dit-on (pourquoi ne l'espérerait-on pas?) sera mieux réparti entre tous, l'injure de la patrie étant depuis longtemps vengée.
Ce ne sont pas là d'ailleurs les seuls livres d'étrennes qu'il nous faut encore signaler. M. Gaston Tissandier a, depuis un an, fondé une sorte de revue illustrée des sciences qu'il appelle La Nature. La première année est finie et forme déjà un beau volume d'une utilité et d'un intérêt absolus. MM. Dehérain, Flammarion, C.-M. Gariel,--un esprit supérieur, un de nos anciens compagnons de classe,--Amédée Guillemin, E. Margollé, etc., composent la rédaction de ce recueil que je n'ai point qualité pour analyser ou critiquer, mais dont je signale avec plaisir l'apparition et dont je constate le succès.
M. le marquis de Cherville a publié aussi (chez Didot) un bien joli volume. On connaît son Histoire d'un trop bon chien. Cette fois, M. de Cherville nous conte l'Histoire naturelle en action. Il est chasseur, il est campagnard, il adore les animaux, tout en les abattant d'un coup de Lefaucheux; mais, à dire vrai, le gibier et lui n'en sont pas moins bons amis. La preuve en est dans la façon dont il en parle. On n'a pas plus d'esprit et pas plus d'émotion juste et non affectée que n'en a M. de Cherville en ces pages qui instruisent et qui amusent, et qui méritent d'être relues. L'Histoire naturelle en action est un des plus instructifs recueils de nouvelles qu'on ait publiés depuis longtemps.
Et les Contes du bibliophile Jacob à ses petits enfants? M. Paul Lacroix a fait tenir dans ces pages et dans ces quelques récits toute l'histoire de France de 1350 à 1695. Chaque épisode choisi par le savant auteur de tant de travaux estimés forme, si je puis dire, le tableau d'un règne ou d'une époque et, de la sorte, le lecteur s'instruit en s'amusant. Il s'instruit sans le savoir, car, c'est un fait, le public n'aime pas qu'on lui dise: venez ici, je vais vous apprendre quelque chose. Il hait d'instinct les magisters. Mais on n'est pas moins pédagogue ni pédant que M. Paul Lacroix, et ses Contes du bibliophile Jacob, avec leurs dessins très-étudiés et très-vrais de M. Philippoteaux méritent, eux aussi, une place d'honneur.
Est-ce tout? Certes non. Je dois signaler encore Les Merveilles de la science, de M. Louis Figuier. C'est un livre plein de faits, groupés avec art et rendus visibles,--j'allais dire palpables,--par des dessins. M. Figuier nous apprend là tout ce qu'il faut savoir sur le verre, le cristal, les poteries, les porcelaines, la soude, le savon, les potasses. Et tout cela est intéressant comme un roman. A propos de M. Louis Figuier, je suis bien en retard avec lui, ou du moins avec ses Vies des savants illustres qu'il publie en volumes in-18 (ce sera l'édition définitive); je devais depuis de longs mois l'annoncer.
Je ne reviendrai point sur La Comédie de notre temps, texte et dessins par Bertall. Je tiens seulement à ajouter, en manière de post-scriptum, après la notice de l'autre jour, que le livre fait son chemin et que l'auteur y a trouvé son plus grand succès. L'éditeur, M. Eugène Plon, nous a adressé depuis un joli volume signé Mustapha, et qui s'appelle Voyage autour de ma tente. Ce sont de petits croquis militaires d'une valeur rare. Ce pseudonyme de Mustapha cache, je crois, M le capitaine Lung, l'auteur d'un très-beau travail sur le Masque de fer. Ce sont là des souvenirs du temps où le soldat avait le droit de rire. «Recueillons-les, semble dire Mustapha, et amusons-nous-en encore jusqu'au jour où il nous sera permis de rire des autres.»
M. Plon est encore l'éditeur d'une magnifique publication, aujourd'hui terminée, le Musée des Archives nationales, où l'on retrouve catalogués, analysés, reproduits très-souvent en fac-similé, les incomparables trésors historiques conservés à la rue du Chaume. Tout le inonde n'a pas le loisir d'aller visiter le musée des Archives et surtout d'en étudier les richesses. Eh bien, là, on retrouve le Musée lui-même, on le possède dans ces pages savantes qui composent, à dire vrai, un monument littéraire et historique tout à fait unique. Passer des sceaux à l'aspect étrange et des signatures bizarres des premiers rois à l'écriture des Henri IV et des Louis XIV, pour s'arrêter à Bonaparte, après avoir regardé les morceaux de papier déchiré trouvés sur le cadavre de Pétion, quel réve! quelle fantastique réalité! Or, c'est cela, ce sont ces surprises et cette science que ce beau volume, le Musée des Archives nationales, tient en réserve. Il ne nous suffira pas de l'avoir loué ainsi, rapidement, nous y reviendrons à coup sûr.
Il en est, il en sera de même des Fables de La Fontaine, que vient d'éditer M. Jouaust. La Fontaine illustré par Millet, Stevens, J.-L. Brown, Detaille, Emile Lévy, etc., et illustré de façon à ce que le dessin original de l'artiste soit reproduit, si je puis dire, dans sa réalité même, voilà l'étonnement que nous réservait ce maître ès-bibliophilie. Il a réussi et nous prédisons, dés à présent, un vif succès à ces Fables de La Fontaine, que nous rangeons dans la catégorie des livres d'étrennes, quoique le livre n'ait pas besoin, pour être apprécié, d'être un livre d'actualité.
Jules Claretie.