LES PRINCES DE LA FINANCE

C'est leur ensemble qui compose ce que, dans le langage des affaires, on désigne sous le nom de haute banque. Les uns comptent parmi les illustrations de la société juive, dont j'ai parlé dans un de mes précédents articles; les autres, qui ont eu pour point départ et pour principal appui un noyau de protestants rigides et laborieux, en majorité d'origine étrangère, sont venus de différents points de l'horizon, et sont arrivés par des voies diverses au faîte de la prospérité et des grandeurs. C'est de ces derniers seuls que j'ai à m'occuper ici.

Aucune féodalité n'a jamais été plus puissante, plus hautaine et plus exclusive que celle de la haute banque. C'est peut-être le seul milieu où, présentement, l'on trouve une hiérarchie bien établie et des usages aristocratiques invétérés. Non pas assurément que, pour y être reçu, il soit nécessaire de prouver trente-deux quartiers de noblesse; mais il faut, si l'on est banquier ou homme d'affaires, être classé dans la première catégorie, ne participer qu'à des entreprises d'un certain ordre et avoir une réputation d'honorabilité financière solidement établie.

Autant les princes de la finance se montrent faciles et accueillants envers les oisifs jouissant de quelque notoriété, autant ils sont méticuleux, difficiles et intransigeants en ce qui concerne la fréquentation de leurs collègues ou de ceux d'entre les financiers qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme leurs inférieurs.

Les Hottinguer, les Mallet, les Pillet-Will, les André, sont encore moins accessibles au commun des mortels de la finance que les plus grandes maisons du noble faubourg et rien n'est plus curieux, dans ce siècle égalitaire, que de voir le prestige extraordinaire que ces grands Pontifes de l'argent ont conservé aux yeux des humbles de leur corporation. Disons, pourtant, pour être juste, qu'ils ne le doivent pas seulement au chiffre imposant de leur fortune, au pouvoir dont ils disposent par ce fait, et que leur droiture, leur correction, leur dignité, y sont aussi pour quelque chose.

La famille des Hottinguer est une véritable dynastie.

Ils sont six, ni plus ni moins, tous membres du Jockey-Club, tous très lancés, très répandus et très bien placés dans le monde.

Leur chef, le baron Rodolphe, a été un des fringants cocodès du second empire. Aujourd'hui marié, il se consacre tout entier à son intérieur, à la haute direction de ses importantes affaires et aux réceptions mondaines, pour lesquelles il a un goût très accentué. Devenu aussi paisible et sérieux, je dirai presque aussi taciturne, qu'il était jadis gai et en train, il a pris dans son extérieur un je ne sais quoi de froid et de guindé derrière lequel il dissimule un fonds de bonhomie, de cordialité et de bonne camaraderie, que les années n'ont point entamé.

Ses dîners, triés sur le volet avec un soin et une préoccupation de l'élégance que d'aucuns trouvent excessifs, sont des plus brillants et des plus courus. Il n'y a que la fine fleur de la crème qui y soit priée. J'ajoute que la baronne, toujours très belle et l'une des femmes les plus aimables qu'il soit possible de rencontrer, fait les honneurs de son magnifique hôtel avec une grâce captivante et contribue plus que tout le reste à l'éclat exceptionnel de son salon.

Le comte Pillet-Will est le contemporain du baron Hottinguer, dont il a été, dans sa jeunesse, le compagnon de plaisirs. Il est, lui aussi, de souche protestante; mais, par suite de l'abjuration de son père au catholicisme, il est né catholique et on le dit catholique fervent.

Très absorbé par l'administration de capitaux considérables, éloigné du monde depuis un certain temps par des considérations d'ordre privé, il a un peu restreint son train de maison, naguère des plus somptueux, raréfié surtout ses soirées et ses dîners, et il occupe la plus grande partie de ses loisirs en allant au Jockey-Club, où il est l'un des membres les plus actifs du comité.

Les Mallet, les André, les Girod, représentent, en ce moment, la banque protestante pure et, bien qu'ayant une existence très fastueuse et très large, ne prennent pas une part bruyante au mouvement mondain.

M. Alfred André, qui est une autorité et une puissance dans le clan de la religion réformée, est également un des deux ou trois piliers les plus solides et les plus considérables de la haute banque.

Quant à M. Edouard André, dont la position de fortune est hors de pair, il n'a jamais été dans les affaires. Après avoir servi dans la garde impériale, il est rentré dans la vie privée, a été nommé député sous l'empire et a épousé, comme on sait, Mlle Jacquemard. Les fêtes qu'il a données, à diverses reprises, dans son habitation princière du boulevard Haussmann ont eu trop de retentissement pour qu'il soit nécessaire d'y revenir.

A ce groupe se rattache M. Michel Heine, qui n'a d'israélite que le nom et dont la charmante fille, après avoir été duchesse de Richelieu, s'est remariée récemment avec le prince souverain de Monaco.

Le frère aîné de M. Michel Heine, M. Armand Heine, un bourru bienfaisant, mort depuis plusieurs années, a laissé, de son côté, une fille pleine d'esprit, de distinction et de mérite, qui a épousé, l'an dernier, un jeune et sémillant député, bien connu sur le turf, M. Achille Fould.

Que dire de M. Ed. Joubert, de M. Blount, du baron de Soubeyran, de M. Germain, de M. Donon, etc., etc., qui tous, à des degrés divers, doivent être catalogués dans le livre d'or--c'est bien le cas de le dire--dans l'almanach de Gotha du monde de la haute finance?

M. Joubert, une physionomie sympathique s'il en fut, un esprit éminent, un cœur généreux, qui a fait bien des ingrats, est très lancé dans les régions les plus huppées et les plus en vue, où il est fort goûté et fort apprécié. C'est le financier swell. Son fils est fiancé à Mlle de Chevigné.

M. Blount, un type accompli de galant homme et d'aimable vieillard, un Anglais de la bonne école, a été de tout temps choyé et estimé par ce qu'il y a de plus pur et de plus chatouilleux dans la bonne compagnie. Son fils s'est allié à Mlle de la Rochette, fille de feu le célèbre sportman.

Le baron de Soubeyran a, par sa femme, Mlle de Saint-Aulaire, un pied dans l'aristocratie de naissance. Froid, sec, gourmé, mais poli et de façons excellentes, il a le masque et la tournure d'un diplomate plutôt que d'un banquier. Trop occupé et trop préoccupé pour aimer le monde, il reçoit peu et ne fait que de courtes apparitions dans les salons en vogue.

M. Germain est encore plus un homme politique remarquable qu'un financier de haute volée. Par ses relations et sa manière de vivre, il appartient dans une égale mesure à ces deux branches de la société.

Enfin, M. Donon, très âgé, s'est confiné dans les joies de la famille. Il a fait de sa fille une comtesse en la mariant avec M. de Kergorlay et il se perfectionne paisiblement dans l'art d'être grand-père.