XIV
Jacques et Mania étaient restés face à face, consternés par cette intrusion inattendue. Le peintre, absolument abasourdi et comprenant que, de toute façon, l'incident ne pouvait avoir que des suites désastreuses, n'osait plus regarder Mme Liebling. Pendant une longue minute tous deux demeurèrent muets. Ils entendirent la voix âpre de Thérèse monter jusqu'à eux, puis Lechantre engager les trois femmes à regagner la voiture.--Mania, pâle, les dents serrées, se sentait dans l'impossibilité d'articuler une parole. Le dépit et la honte la suffoquaient; elle se rendait compte du rôle humiliant qu'elle venait de jouer dans cette aventure et tout son orgueil se révoltait.--Si, comme cela était probable, Thérèse, obéissant à ses rancunes de femme outragée, ne reculait pas devant un scandale et si les détails de cet esclandre étaient publiés par elle ou par Lechantre, quelles risées et quels commentaires peu charitables dans la colonie étrangère de Nice! Mania se voyait déjà en proie aux railleries des gens de son monde et, qui sait? aux odieuses plaisanteries des petits journaux du crû... C'était bien la peine d'avoir résisté jusqu'alors aux entraînements du milieu corrompu dans lequel elle vivait, d'avoir tenu les adorateurs à distance et de s'être fait une réputation d'inattaquable respectabilité, pour que tout cet effort vint aboutir à un aussi piteux naufrage:--une intrigue avec un peintre marié à une petite bourgeoise, et l'intervention de la femme légitime surprenant les coupables dans une misérable auberge!... Y avait-il rien de plus ridicule?--A la pensée de cette histoire colportée dans le salon de la princesse Koloubine et arrivant aux oreilles du baron Liebling, Mania était secouée par un frisson de dégoût, et la colère donnait à ses yeux des lueurs fulgurantes.
Jacques lisait sur sa figure contractée les cruelles appréhensions qui la torturaient. Il aurait voulu exprimer tout le chagrin qu'il ressentait, en se jetant aux pieds de Mme Liebling et en la suppliant de lui pardonner cette humiliation involontairement infligée; mais, en ce moment de désarroi, il lui était impossible de trouver des mots assez délicats pour traduire ses regrets et, craignant d'irriter encore la plaie en y appuyant maladroitement le doigt, il restait décontenancé et silencieux.
Tout à coup, Mania prit son chapeau et se recoiffa rageusement. Elle cherchait vainement à renouer son voile; ses mains étaient agitées par un tel tremblement qu'elle ne pouvait y réussir. Elle arracha le morceau de tulle, le tordit dans ses doigts et le déchira, puis elle ramassa ses gants et se dirigea vers la porte.
--Vous voulez partir? murmura péniblement Jacques en essayant de lui barrer le chemin.
--Oui, dit-elle d'une voix altérée, je ne suppose pas que vous ayez l'intention de m'en empêcher? Laissez-moi passer... Je me trouverais mal si je restais une minute de plus ici... Oh! ajouta-t-elle en se regantant nerveusement, pourquoi y suis-je venue? Pourquoi me suis-je exposée à cette avanie?... Moi qui me glorifiais de ma réputation intacte, me voilà bien punie de mon orgueil!... Quand je pense que tout à l'heure j'ai été traitée comme la dernière des filles... Oh! non, non... jamais je n'ai souffert ce que je souffre!...
Les sanglots l'étouffaient. Elle fut obligée de s'asseoir, et, les coudes sur la table, le front dans les mains, elle demeura un instant haletante. Sa poitrine se soulevait, sa gorge se gonflait; elle se laissait aller à de brusques mouvements de désespoir, et sa tête s'agitait convulsivement.
--Mania! s'exclama Jacques, s'agenouillant près d'elle, ne partez pas dans cet état... Ne vous désolez pas... Me voici à vos pieds, à vos ordres pour réparer le mal que je vous cause...
--Donnez-moi un verre d'eau!
Il obéit et remplit un verre qu'elle but d'un trait. Peu à peu la crise nerveuse qui la secouait se termina par l'ordinaire détente: les larmes! Mania pleura, et Jacques essaya de la calmer en lui répétant qu'il l'aimait, en maudissant la fatalité qui faisait porter de si douloureux fruits à sa tendresse.
--Je voudrais tant vous consoler! s'exclama-t-il, je donnerais le sang de mon cœur pour guérir votre peine... Parlez, que puis-je faire pour empêcher vos larmes de couler?
--Rien, répondit-elle en secouant la tête, le mal est irréparable. Laissez-moi... Courez retrouver votre femme, raccommodez-vous avec elle, et redevenez ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être, un mari fidèle et docile...
Elle avait prononcé ces mots avec conviction, sans la moindre arrière-pensée ironique; mais, pour surexciter la passion de Jacques, elle n'eût pu se servir d'un moyen plus efficace. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il rejetât sur Thérèse tout l'odieux de cette scène et pour que l'idée de renoncer à Mme Liebling l'exaspérât:
--Me croyez-vous, répliqua-t-il, assez lâche pour vous abandonner après vous avoir compromise?
--Vous me compromettrez bien plus encore, si cette déplorable aventure aboutit à un scandale... Quittons-nous et ne nous revoyons jamais! je n'avais que trop raison quand je vous disais que vous ne vous apparteniez pas... Notre tort à tous deux est de l'avoir oublié un instant.
--Je vous prouverai que je suis maître de ma personne et je vous jure bien que cette incartade n'aura aucune suite fâcheuse!
Un sourire sceptique effleura les lèvres de Mania.
--Vous vous abusez étrangement si vous supposez que Mme Moret se résignera au rôle d'épouse sacrifiée... Mais soit, j'admets qu'elle passe l'éponge sur vos méfaits actuels; croyez-vous qu'elle se montrera plus tard d'aussi bonne composition?... Vous vivrez dans de continuelles transes, et moi, je serai constamment sous le coup d'un nouvel éclat... Grand merci! L'algarade de tantôt me suffit!
Jacques eut un geste d'impatience et de colère.
--Non, poursuivit Mme Liebling, il faut nous quitter... et cela aussi bien pour mon repos que dans l'intérêt de votre avenir... Souvenez-vous de ce que je vous disais à la villa Endymion: «Une mauvaise fée m'a jeté un sort, et je suis destinée à faire souffrir ceux qui m'aiment le mieux...» Cela s'est vérifié déjà, tenons-nous-en à cette première expérience... Adieu!
Elle s'était levée et se dirigeait vers la porte. Mais Jacques ne l'entendait pas ainsi. La vue de Mania si adorable à travers ses larmes, les obstacles mêmes qu'elle venait de lui faire pressentir, l'enflammaient davantage et le poussaient à tout sacrifier pour s'assurer la possession de celle dont il ne pouvait envisager l'abandon sans une atroce douleur.
-Je ne vous laisserai point partir! protesta-t-il en lui saisissant les mains... Vous parlez de souffrances?... Mais vous ne pouvez concevoir combien je serais misérable si je vous savais perdue pour moi!... Maintenant que je vous ai serrée dans mes bras, j'ai besoin de vous comme de l'air que je respire... Vous êtes tout l'intérêt et toute la passion de ma vie... Que m'importent mon art et l'avenir, si je ne vous ai plus? Que m'importe le monde, si je ne vous y retrouve plus?... Je vous appartiens et, si, vous me quittez, c'est fini de moi!
Elle lui jeta un pénétrant regard, le jugea profondément épris et sincère et, gagnée elle-même par la flamme qui brûlait en lui, elle repartit avec une exaltation hautaine:
--Certes, je crois que vous m'aimez... Mais, si vous voulez que je vous aime, il faut que vous m'apparteniez autrement qu'en paroles... Plus de partage... Ou moi ou l'autre... Choisissez!
--Vous, murmura-t-il subjugué, mais vous tout entière!
--Soit, reprit-elle en lui serrant violemment les mains; seulement je veux être assurée contre le retour possible de scènes pareilles à celle de tout à l'heure. Personne ne doit avoir de droits sur vous que moi... Me donnant librement, j'exige que vous vous rendiez complètement libre... Le pourrez-vous?
Cette interrogation, qui semblait mettre en doute sa force de volonté, acheva chez Jacques ce que le magnétisant regard de Mania avait commencé. Il releva ce défi jeté à son énergie virile, et s'écria impétueusement:
--Demain, je serai libre!
Comme pour sceller sa promesse, il voulut reprendre Mme Liebling dans ses bras et boire de nouveau sur ses lèvres l'oubli de ce passé dont il allait se détacher, mais elle se dégagea vivement, et le tenant à distance:
--Non, dit-elle d'une voix ferme et caressante en même temps, quand vous aurez rompu vos liens, je vous rendrai mes lèvres... Pas avant!... Maintenant partons.
Tandis qu'elle descendait l'escalier, Jacques prenait congé de l'hôtesse. Il rejoignit Mania à vingt pas du landau. Le cocher, en voyant revenir sa maîtresse, avait tourné les chevaux dans la direction de Villefranche et ouvert la portière.
--Adieu! murmura la jeune femme en serrant la main de Jacques, rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et ne revenez chez moi que lorsque vous pourrez y rentrer sans scrupule.
--Vous m'y verrez dès demain!
--Croyez-vous? répliqua-t-elle avec son ironie coutumière, je ne pense pas que les choses aillent si vite, et je vous donne jusqu'à samedi... Samedi, je serai seule, et je vous attendrai à six heures...
Elle sauta légèrement dans le landau. Tandis que les chevaux prenaient le trot elle se retourna encore vers Jacques, et ses yeux semblèrent lui crier:
--Souvenez-vous!
Dès que la voiture eut disparu, le peintre regagna la station de Beaulieu par le raccourci qui longe le rivage. Son retour avec Thérèse par le même sentier avait eu lieu trop récemment pour que le souvenir de cette nocturne promenade ne se représentât pas à son esprit. Néanmoins cette résonance du passé ne réussit ni à toucher son cœur ni à amortir sa passion. Il frissonnait d'amour rien qu'en se rappelant la saveur des lèvres de Mania, et il ne pensait qu'avec irritation à ces délices interrompues par la brusque apparition de Thérèse.--Par quel hasard maudit ou par quelle préméditation agressive avait-elle choisi pour but de promenade ce village de Saint-Jean? Lechantre seul pouvait lui donner l'explication de cette malencontreuse fantaisie, et il résolut d'aller la lui demander sur-le-champ. D'après ce que lui apprendrait le paysagiste, il dresserait un plan de conduite et chercherait le moyen le plus sûr d'arriver à une séparation, sans éclat. Il désirait rompre sans retard; il était las de biaiser et de mentir, il voulait sortir a tout prix de cette situation équivoque. Pourquoi, d'ailleurs, se laisserait-il arrêter par des considérations sentimentales ou des scrupules de fausse délicatesse? Thérèse n'avait-elle pas la première manifesté des intentions hostiles? Ne lui avait-elle pas nettement déclaré qu'elle se détachait de lui?... Elle serait mal venue, maintenant, à s'étonner de ce qu'il la prenait au mot.--Toutes ces réflexions lui montaient impétueusement au cerveau avec des soubresauts pareils à ceux d'un liquide qui entre en ébullition. Puis, dans des intervalles d'accalmie, à l'aspect de cette paisible côte de Beaulieu où les ombres du couchant s'allongeaient déjà, il songeait aux rapides changements qui s'étaient opérés dans sa vie depuis la soirée où il avait pour la première fois suivi ce sentier. Quand il y était venu, quelques semaines auparavant, l'amour de Mania se remuait à peine en lui comme le germe dans la semence. Il ne l'envisageait que comme une romanesque hypothèse, un château en Espagne doucement chimérique. Il n'en considérait que les lignes aimables, les vaporeux contours et les sommets idéalement éclairés. Si on lui eût dit alors que, pour réaliser ce rêve séduisant, pour asseoir en terre ferme ce château aérien, il lui faudrait oublier la foi jurée, tromper une femme qui se reposait sur sa loyauté, mentir à toute heure et, finalement, rompre avec tout son passé, certes, il se fut récrié, il aurait déclaré la chose indigne de lui... Et pourtant un mois s'était écoulé à peine; les mêmes géraniums qui avaient frôlé la robe de Thérèse poussaient encore dans le chemin leurs tiges fleuries, et toutes ces suppositions qui lui avaient paru inadmissibles étaient devenues la réalité. Il avait suffi d'une première faiblesse, d'une abdication momentanée de sa volonté, pour que des actes irréparables se succédassent fatalement les uns aux autres, comme ces générations d'insectes dont on ne peut plus arrêter la fécondité...
En sortant de la gare, Jacques se fit conduire au port Lympia. A peine eut-il mis le pied sur la passerelle de l'Hébé, qu'il aperçut Lechantre se promenant sur le pont d'un air soucieux. Le paysagiste agita les bras et courut au-devant de son élève:
--Je t'attendais, dit-il laconiquement.
Il quitta le yacht et entraîna Jacques vers la partie la plus déserte du quai.
--Mon cher, poursuivit-il, je suis désolé de ce qui est arrivé... C'est moi qui, sans penser à mal, ai emmené ces dames à Saint-Jean... Mais aussi pourquoi diable ne me prévenais-tu pas? Quand on commet d'aussi dangereuses sottises, c'est bien le moins qu'on en avise ses amis... Pouvais-je prévoir que tu choisirais une salle d'auberge pour y donner tes rendez-vous?
--D'abord je n'en savais rien moi-même... Enfin le mal est fait et il s'agit maintenant de prendre une résolution... Où est Thérèse?
--Je viens de la reconduire chez toi avec ta mère et ta sœur.
--Que vous a-t-elle dit?
--Absolument rien... Devant Mme Moret et Christine elle a jugé naturellement à propos de se taire. Elle a même affecté pendant le trajet une sérénité que j'admirais, mais qui me serrait le coeur, car, telle que je la connais, elle a dû souffrir atrocement... Ah! c'est une vaillante, celle-là, et les belles dames que tu fréquentes ne lui vont pas à la cheville!
Jacques eut un geste d'impatience.
--Fâche-toi tant que tu voudras, tu ne m'empêcheras pas de te parler net... Mon garçon, je comprends tous les emballements... Je les comprends d'autant mieux que moi-même, malgré mon âge, je suis toqué de cette friponne de Peppina qui me mène par le bout du nez; mais moi, du moins, je suis célibataire, tandis que tu es marié à une respectable et adorable femme... Et puis, sacrédié, il y a un terme à toutes les folies!... Si tu as été grisé par ton Autrichienne, l'aventure de tantôt a dû vous jeter à tous deux un joli seau d'eau sur la tête. Comment vas-tu te tirer du pot au noir dans lequel tu barbotes? Es-tu venu me trouver pour que je te donne un coup d'épaule et un bon avis?... En ce cas, écoute-moi: tu n'as qu'un parti à prendre... Va rejoindre Thérèse, jette-toi à ses pieds et humilie-toi; puis, dès demain, file sur Paris avec toute ta famille. D'abord ta femme te tiendra rigueur, et dame, après ce qui s'est passé, elle en a bien le droit; mais elle t'aime, au fond, et quand vous serez loin d'ici, quand elle aura constaté ton repentir et ta ferme résolution de ne plus pécher, elle trouvera encore dans son cœur assez de tendresse pour te pardonner... Ça y est-il et dois-je l'aller préparer à ta visite?
--Non, répondit Jacques violemment, c'est impossible!... Je connais Thérèse, elle m'a condamné dans son esprit et elle restera inflexible... D'ailleurs, se laissât-elle fléchir, il serait trop tard... Je suis amoureux de Mania et j'ai lié ma vie à la sienne.
Toi! se récria Lechantre en haussant les épaules, toi, Jacques Moret, fils d'un cultivateur de Rochetaillée, peintre de ton métier et l'espoir de l'école française, tu prétends enchaîner ta vie à celle de cette grande dame nomade, qui était hier à Vienne, et qui sera demain à Florence on à Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est comme si tu voulais lier intimité avec l'eau d'un torrent ou avec le vent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs, tu t'imagines qu'elle va se considérer comme engagée dans des liens indissolubles!... Mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien de commun entre toi et elle. Tout vous sépare: la naissance, l'éducation et le milieu. En ce moment tu amuses sa curiosité et sa vanité: elle n'est pas fâchée de se payer pour amant un peintre en renom et de vérifier si les artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement, quand son caprice sera satisfait, elle te lâchera comme un article qui a cessé de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie et un beau matin elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces grandes coquettes-là sont les pires femmes auxquelles on puisse s'attacher... Si tu prends ta baronne au sérieux, tu n'es pas au bout de tes peines et tu t'apprêtes de la misère pour le restant de tes jours!
--Possible... J'ai déjà souffert par elle et je prévois qu'elle me fera souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, dussé-je endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce qu'un instant de bonheur auprès de Mania rachète des journées d'angoisse... Parce que je l'aime enfin!
Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si extraordinaire? Quel philtre t'a-t-elle fait boire pour te mettre dans cet état d'insanité?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a nullement ébaubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux de chat sauvage et un sourire traître... Ma parole d'honneur, voilà bien de quoi se monter le coup! J'en suis encore à me demander pourquoi tu la préfères à Thérèse, qui est charmante et qui a des lignes d'une beauté!...
Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?... Pourquoi? Mais je vous l'ai déjà dit, parce qu'elle ne ressemble en rien à Thérèse. Elle a pris dans mon cœur une place jusque-là inoccupée... Thérèse est la sagesse et la pureté en personne, mais Mania est la passion même avec tous ses enchantements. Elle a donné à mon esprit et à ma chair des émotions non encore éprouvées; elle a ouvert mes yeux sur un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rêve. Elle exerce sur moi une séduction pareille à celle de ce pays-ci, une séduction où les sens ont autant de part que l'âme et où cependant il n'entre rien de grossier ni de brutal, où tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle me possède et je suis prêt à tout quitter pour la suivre.
A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Lechantre se rembrunissait et exprimait une consternation indignée.
--Ce que je vous dis vous scandalise? ajouta l'artiste d'un air de bravade.
--Non pas, ça me dégoûte seulement! répondit Francis; tes effusions me rappellent les confidences de certains camarades, qui étaient comme toi très ensorcelés par une femme, et qui en ont pâti... Je reconnais les mêmes raisonnements, et cette ressemblance m'amène à conclure que ton caractère n'est pas à la hauteur de ton talent... Mon garçon, tu dérailles... Je ne m'esquinterai pas à te faire de la morale, je sais à quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative de réconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets?
--Avant tout, je veux éviter un éclat qui serait désastreux pour tout le monde... Maman et Christine partent après-demain matin et il est inutile que leur départ soit attristé par des scènes pénibles. Il faut quelles s'en retournent à Paris avec la conviction que nous sommes toujours heureux ici... Après... après, répéta Jacques avec un invincible serrement de cœur, Thérèse et moi nous reprendrons mutuellement notre liberté. Elle a assez de fortune pour vivre indépendante, et si elle désire retourner au Prieuré, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez assez bon pour me servir d'intermédiaire auprès d'elle. Dites-lui que la seule grâce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au départ de maman... mais ne lui laissez pas ignorer ma résolution de recouvrer ensuite ma pleine et entière liberté d'action.
--C'est ton dernier mot?
--Oui.
--Tu es un misérable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait à tes sottises!... Mais il y a d'autres intérêts en jeu que les tiens et je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton égoïsme et ta folie vont porter à ceux qui t'aiment. J'accepte donc la mission, si désagréable quelle soit... Va m'attendre sur le boulevard Dubouchage; je t'y rejoindrai dès que j'aurai vu Thérèse...
Il héla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis que Jacques gagnait à pied le boulevard.
Lechantre trouva Thérèse dans le salon sans lumière. Christine et Mme Moret s'étaient retirées dans leur chambre pour commencer les préparatifs du départ et la jeune femme, étendue dans un fauteuil, les yeux brûlants, la tête enfiévrée, regardait machinalement le jardinet s'enténébrer peu à peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main et l'entraîna sur le perron.
--Jacques est près d'ici, commença-t-il, je le quitte à l'instant... Il m'a chargé de venir vous parler.
--Que me veut-il encore? demanda-t-elle d'un ton âpre; s'il espère me toucher par de nouvelles scènes hypocrites, prévenez-le qu'il perd son temps... Je suis fixée maintenant sur la sincérité de ses désespoirs et la facilité de ses parjures... Ma crédulité est à bout.
--Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis; Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnaît que vous avez le droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'éviter un éclat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'après le départ de sa mère et de sa sœur.
Thérèse se mordit les lèvres pour comprimer un sanglot. En dépit de sa légitime indignation, à la vue de Lechantre, elle avait espéré qu'il venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait une dernière fois de rentrer en grâce. L'injurieuse indifférence avec laquelle ce mari infidèle supportait l'idée d'une séparation imminente acheva de lui ulcérer le cœur.
--Ah! murmura-t-elle avec amertume, il craint un éclat!... Il a peur pour la réputation de sa maîtresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop souci de ma dignité pour ébruiter son aventure. Le scandale me répugne autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me suis tue jusqu'à présent... Je pousserai même l'indulgence... ou le mépris, comme vous voudrez, jusqu'à lui faire bon visage en présence de sa mère et de Christine.
--Je reconnais la votre grand cœur et votre force d'âme, Thérèse, mais, si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime... Jacques est affolé en ce moment; non seulement il compromet son caractère dans cette aventure, mais il risque d'y perdre ses meilleures qualités d'artiste et de gâcher sa vie... Or, vous qui êtes la plus forte, vous devez être aussi la plus généreuse... oh! ajouta-t-il en répondant à un véhément geste de dénégation de la jeune femme, je ne vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il aura pâti de sa sottise, ce qui ne tardera guère, promettez-moi de ne pas vous montrer implacable.
--Monsieur Lechantre, répliqua Thérèse en lui posant sur la main sa main glacée, ne me parlez point de pardon... Je ne suis pas une pâte à martyre et je ne sais pas me résigner... Dès les premiers soupçons qui m'ont tourmentée, j'ai prévenu votre ami... Une fois que mon cœur s'est fermé, il ne se rouvre plus. Je vous promettrais d'oublier, que je mentirais... Non, je veux rester sincère avec les autres comme avec moi-même et c'est pourquoi je vous le déclare nettement ce soir, je ne pardonnerai pas... Je dissimulerai jusqu'au départ de Mme Moret... N'exigez pas davantage.
--Et après, ma pauvre enfant, quand vous resterez face à face avec Jacques?
--Après? murmura-t-elle avec un accent navrant, il n'y aura rien «après». Des ce soir, je commencerai mes malles... J'ai un bon prétexte pour m'éloigner sans esclandre... Ayant déjà servi de chaperon à Mme Moret et à Christine, il est tout simple que je les accompagne encore. Je les reconduirai à Paris, mais je ne rentrerai plus a Nice... Oh! non, s'exclama-t-elle, je ne reviendrai plus dans cette misérable ville!... J'y ai trop souffert... Vous pouvez en informer votre ami... Cela lui procurera sans doute un agréable soulagement!...
Elle continuait de parler avec une sarcastique âpreté; mais dans ses yeux étincelants on devinait des larmes sur le point de jaillir et Lechantre se sentait lui-même gagné par l'émotion.
--Une fois à Paris, demanda-t-il, comptez-vous rester près de Mme Moret?
--Non, répondit-elle résolument, cela ne serait pas possible; je trouverai un prétexte pour m'éloigner... Je retournerai à Rochetaillée et je redeviendrai une paysanne. C'était mon lot, voyez-vous, et je n'étais pas faite pour vivre ailleurs. Ah! mon pauvre Prieuré, pourquoi n'y suis-je pas restée avec mes préjugés et mes illusions?...
En dépit de ses efforts, les larmes rebelles s'échappèrent; mais elle eut honte de montrer sa faiblesse. Reprise d'un accès de fierté, elle s'essuya les yeux avec dépit, et tendant la main au paysagiste:
--A tout à l'heure, n'est-ce pas? balbutia-t-elle, vous viendrez dîner avec nous!
Puis elle rentra précipitamment dans le salon et disparut.
Lechantre quitta le jardin et alla rejoindre Jacques qui piétinait, inquiet, sur le trottoir du boulevard. Il lui rendit compte du résultat de son entrevue et lui annonça les résolutions prises par Thérèse.
--Tu es une brute, ajouta-t-il, et ta femme est un ange...
Bien que les progrès de sa passion eussent singulièrement endurci sa sensibilité et développé son indifférence pour tout ce qui ne se rapportait point à Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence de ce déchirement qu'il avait provoqué. La rapidité avec laquelle se précipitaient les événements, et la décision énergique de Thérèse l'accablaient de confusion en même temps qu'elles remuaient en lui un mélange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit, à la lumière assourdie des lampes, à côté de la petite mère et de Christine, l'épouse qu'il venait d'offenser si grièvement, une rougeur lui monta au front et il lui fut impossible de dissimuler son malaise.--Thérèse avait eu le temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie impassible. Elle reçut son mari avec cette gravité calme sous laquelle, depuis quelques semaines, elle déguisait les agitations de son âme; mais l'apparente sérénité de cet accueil, loin de diminuer la gêne de Jacques, la rendit encore plus pénible. Il ne savait guère dissimuler et son embarras n'échappa ni à la sollicitude de Mme Moret ni aux malignes investigations de Christine. Il s'efforça de feindre néanmoins et cet effort acheva de le mettre à la torture. Il lui fallut, pour sauver les apparences, questionner sa mère et sa sœur sur l'emploi de leur après-midi et s'informer hypocritement de l'endroit quelles avaient choisi comme but de promenade.
Nous sommes allées à Saint-Jean, dit Christine; c'était une mauvaise inspiration... L'auberge où nous voulions nous arrêter était fort mal fréquentée, à ce qu'il paraît, et Thérèse elle-même, malgré ses préventions en faveur de Nice, a été obligée de battre en retraite...
Pendant qu'elle s'étendait avec complaisance sur cet incident de la promenade, Jacques changeait de couleur et n'osait plus lever les yeux, de peur qu'on ne s'aperçut de son trouble. Mais, s'il ne regardait personne, il n'échappait point pour cela aux regards des autres. Christine avait remarqué son attitude embarrassée, et, tout en l'observant en dessous, elle songeait: «Il se passe ici quelque chose de louche et certainement Jacques a un méfait sur la conscience. Est-ce que, par hasard, il tromperait sa femme?...» Cette supposition la réjouissait sourdement, et un sourire équivoque effleurait ses lèvres milices.
Lechantre, ayant conscience du trouble de Jacques et des tortures de Thérèse, se mettait en quatre pour rompre les chiens, et, grâce à lui, la soirée se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se renouvela pour Jacques, obligé par décence à consacrer entièrement à sa famille cette dernière journée. Il errait comme une âme en peine dans l'appartement où baillaient des malles entrouvertes. Il évitait peureusement les occasions de se trouver seul à seul avec Thérèse, et cependant une despotique attirance le ramenait à chaque instant dans la pièce où la jeune femme vaquait à ses préparatifs. Ces tiroirs vidés, ce déménagement de menus objets à l'usage particulier de la jeune femme, disaient trop clairement un départ sans espoir de retour pour qu'il n'en éprouvât point une douloureuse émotion. La figure maintenant tragique de Thérèse lui semblait pleine de méprisants reproches. La comédie qu'il était tenu de jouer devant sa mère et sa sœur l'humiliait et le dégradait à ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journée tirât à sa fin et en même temps il redoutait de la voir s'achever en songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces appréhensions l'enfiévraient. Les battements de son cœur s'arrêtaient, des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant au malaise moral, il devenait irritable et, hargneux avec Christine. La petite mère, stupéfaite de ces brusques coups de boutoir, levait timidement des yeux navrés vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait plus, et s'effrayant de la livide pâleur de son visage:
Qu'as-tu, mon fils? demandait-elle avec inquiétude en lui saisissant les mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce le départ de Thérèse qui te contrarie? Parle-moi franchement, sinon je finirai par croire, comme Christine, que tu nous caches quelque gros chagrin.
Alors Jacques, honteux d'être si peu maître de lui, essayait de la rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses démonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forcé et d'excessif qui sonnait faux: de sorte que la petite mère s'éloignait en hochant la tête et en gardant ses pensées chagrines.
Christine, à son tour, se vengeait des accès d'humeur de son frère en emmenant Thérèse à l'écart et en murmurant d'une voix perfidement compatissante:
--Voyons, vous pouvez bien me dire ça, à moi... Avouez qu'il y a de la brouille entre vous et Jacques!
Thérèse tressaillait et répondait sèchement:
--Vous rêvez... Vous avez trop d'imagination, Christine!
A quoi sa belle-sœur repartait piquée:
--Non, je n'ai pas d'imagination, mais j'ai de bons yeux, et je m'aperçois bien que ni l'un ni l'autre vous n'êtes d'accord comme autrefois. Mais quoi! nous avons tous en ce monde nos croix à porter et j'avais bien prédit que ce beau feu ne durerait pas!
Enfin cette longue journée se termina. Le lendemain matin, Jacques et Lechantre conduisirent les voyageuses à la gare. Les instants qui précédèrent le départ furent d'une tristesse morne. La petite mère s'éloignait avec de noirs pressentiments; Thérèse, tout en s'opiniâtrant dans sa rancune, songeait que sa vie était à jamais perdue; Jacques, au moment de recouvrer cette liberté qu'il avait si ardemment convoitée, était pris de peur. Ayant conscience de l'odieux de sa conduite envers sa femme, il se demandait avec effarement si cette mystérieuse Némésis, qui est comme latente au fond des choses, n'allait pas s'éveiller pour le punir férocement de sa déloyauté. Mais, tout en traînant leur tourment, ces trois êtres malheureux s'efforçaient de cacher leur angoisses et de se faire illusion l'un à l'autre. Leur maladroite dissimulation était navrante. Lechantre seul s'évertuait à jeter un peu de cordiale bonne humeur parmi cette tristesse.
--Ne vous faites pas de mauvais sang, disait-il à la maman Moret en lui serrant les mains, Jacques vous reviendra en bon état... Je reste à Nice et je me charge de veiller sur lui...
Immobile, un peu en arrière du groupe, Jacques contemplait machinalement le spectacle de la gare avec son tumultueux va-et-vient de voyageurs. Invinciblement, il se rappelait les sensations éprouvées en cet endroit, trois semaines auparavant, lors du premier départ de Thérèse.--C'était le même aspect des choses: le même paysage vert et ensoleillé dans l'encadrement de la nef, les mêmes cris des facteurs, la même indifférence souriante de la marchande de livres devant son échoppe aux volumes multicolores; le même fracas de portières refermées. «En voiture!» criait-on comme jadis...
Son cœur se déchira, un accès de sensibilité maladive lui mit des larmes dans les yeux. Il embrassa d'abord la petite mère et Christine, puis, quand il se trouva devant sa femme, il la tira brusquement à l'écart:
--Thérèse, balbutia-t-il, Thérèse...
Il était sur le point de lui crier: «Reste... Ne t'en va pas!» Mais, tandis qu'elle le regardait tristement, tout d'un coup l'image charmeresse de Mania passa de nouveau entre lui et l'épouse offensée et il ne se sentit pas le courage d'achever sa supplication. D'une voix étouffée il se borna à murmurer:
--Pardonne-moi!
Elle devina sans doute l'injurieux combat qui se livrait en lui, car elle le transperça d'un regard de mépris:
--Adieu! répondit-elle, vous me faites pitié!
Et fière, impassible, elle monta dans le wagon. Seulement, quand, la portière une fois fermée, le train se mit en marche, tandis que la maman Moret penchée en dehors envoyait un dernier signe de tête à son Benjamin, Thérèse appuya son front contre la paroi capitonnée et éclata en sanglots...
Le même soir, à cinq heures, fidèle à sa promesse, Jacques, tout pâle encore des transes du matin, entrait dans le salon de Mme Liebling.
Mania était seule. Elle vint au-devant de lui avec un sourire au coin des lèvres et l'interrogea silencieusement des yeux.
--Mania, dit-il, j'ai rompu avec mon passé et me voilà libre... Désormais je suis à vous tout entier!
Sans parler elle se rapprocha encore et lui tendit ses lèvres. Jacques la serra convulsivement contre sa poitrine et oublia ses derniers remords dans un baiser qui n'en finissait plus.