XV
--Christos vaskress! (Christ est ressuscité.)
--Voistina vaskress! (Il est vraiment ressuscité.)
On célébrait la Pâques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des habitués de la villa Endymion répétait cette pieuse salutation sacramentelle et embrassait la maîtresse du logis, au seuil de l'un des salons, transformé pour la solennité en salle à manger. Les encoignures de la grande pièce tendue de soie jaune était décorées de plantes épanouies: azalées, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue table garnie d'une nappe à broderies rouges, les couverts reliés par des semis de fleurs coupées entouraient des plats de viandes froides: galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'étalaient l'énorme gâteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gelée. Ça et là, de petites tables étaient pareillement dressées dans les coins et un massif buffet supportait, comme supplément de victuailles, toute la collection des zakouski (hors d'œuvre) chers aux palais moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de Champagne. Chaque nouvel arrivant, après avoir donné et reçu l'accolade, s'attablait, mangeait et buvait à sa fantaisie, tandis que les maîtres d'hôtel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'éclatante blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pâleur des roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La fragrance des lilas se mêlait à l'appétissante odeur des mets fortement aromatisés et aux senteurs anisées du kummel. Les convives d'âge mur se succédaient autour de la longue table où leur appétit sérieux trouvait amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens choisissaient de préférence les petites tables plus intimes. On s'y contentait de gâteaux, de champagne ou de thé, mais on y fleuretait joyeusement. Le bruit des conversations médisantes ou tendres était accompagné en sourdine par le frémissement du samovar. Sur ce bourdonnement de ruche se détachaient des rires, des détonations de bouchons de champagne, et toujours, comme un refrain:
--Christos vaskress!
--Voistina vaskress!
Puis de nouvelles embrassades.
La fleur de la colonie russe était là.--Brune, le teint mat, les yeux noirs comme des mures, la belle Mme Nicolaïdès, vêtue de rouge, emplissait le salon des éclats de sa voix brève;--assise en face du vice-consul, la blonde comtesse Nadia de Combrières montrait hardiment dans l'échancrure carrée de son corsage bleu pâle sa gorge opulente à peine voilée de tulle;--puis, ça et là, de vieilles connaissances: la petite baronne Pepper et son fidèle Jacobsen: Flaminius Ossola se faufilant de groupe et groupe et baisant obséquieusement la main aux dames; Mme Acquasola, se remettant des émotions de la roulette en face d'une large tranche de cochon de lait et d'une coupe de Rœderer.--Sonia Nakwaska rôdait à l'entrée du salon, tendant sa pâle frimousse de gavroche à chaque visiteur, et profitant vicieusement de la solennité pascale pour se faire embrasser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter dans sa robe de damas héliotrope, la frileuse et frêle Mme Nakwaska s'était assise près de la cheminée et regardait manger Mme Acquasola, en suivant ses moindres gestes du regard jaloux d'une femme que sa gastrite condamne à la diète.
--Êtes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon appétit!... Moi, disait-elle de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment trouvez-vous le cochon de lait?
--Exquis, Anna Egorowna, tout à fait savoureux! répondait l'autre, la bouche pleine.
--Remerciez-moi, ma chère, c'est à moi que vous le devez. Si je n'avais été là, nous aurions eu une Pâques sans cochon de lait... Le cuisinier avait couru tout Nice sans rien trouver; ma sœur se désolait, mais dans les questions de ménage elle n'est d'aucune ressource, elle plane trop haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne, et j'ai enfin déterré dans une ferme cet animal que j'ai rapporté tout vif... Même je lui ai coupé sur la queue un bouquet de poils que je garde au fond de mon porte-monnaie. C'est un fétiche, vous savez, et j'irai demain à Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zéro...
Mme Nakwaska riait de son rire de chèvre, tout en regardant à travers la glace sans tain le coup-d'œil des voitures qui prenaient la file sous la marquise. Au loin, dans la perspective des allées fraîchement ratissées, on voyait les coupés et les landaus gravir au pas les rampes en pente douce et contourner les pelouses semées de boutons d'or. Bien qu'on fut au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers, fouettés par le vent, détachaient le retroussis argenté de leur feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de voiture, frileusement boutonnés dans leur pardessus au col relevé; les dames, emmitouflées dans leur pelisse, se précipitaient frissonnantes vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonçait de nouveaux hôtes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret et Francis Lechantre.
En dépit de ses sages résolutions, Lechantre, qui, dans le principe, avait l'intention de rester seulement quelques semaines à Nice, y était maintenant depuis plus de deux mois. Il avait laissé partir le yacht de son ami; chaque jour il se jurait de regagner Paris, et chaque jour aussi il ajournait son départ sous le prétexte de tenir compagnie à Jacques. Au fond, le brave paysagiste subissait comme les autres la séduction des plaisirs niçois, et les yeux de Mlle Peppina le tenaient enchaîné au littoral. Il avait toujours été très enfant, malgré ses soixante ans sonnés, et le rajeunissement, dont il attribuait tout l'honneur à Nice, se manifestait en lui, surtout, par une recrudescence de voluptuosité et de gaminerie naïves. D'ailleurs, il avait découvert dans les environs de nombreux motifs de tableaux, et, comme il était doué d'une rare puissance de travail, il abattait de la besogne tout en faisant la fête. Parfois seulement, en constatant chez Jacques un état psychologique inquiétant, il était pris de scrupules, avait des accès de rigorisme, et, pendant quelques heures, déblatérait contre l'influence débilitante de cette ville, qu'il appelait «la Capoue moderne.» Il jurait alors ses grands dieux qu'il allait boucler ses malles et qu'il partirait seul, si Jacques refusait de le suivre; mais il suffisait d'un beau coucher de soleil sur la mer, d'un souper avec Peppina, d'une promenade parmi les citronniers en fleurs de Beaulieu, pour l'incliner à l'indulgence et le plonger en une béatitude épicurienne. S'étant constitué in petto le mentor de son ancien élève, il devenait mondain. Sa verve communicative, sa jeunesse d'esprit, ses charges d'atelier, étaient fort choyées dans les salons où Jacques l'entraînait très souvent. Ce dernier avait repris goût aux distractions de la haute vie. On le rencontrait dans la plupart des réunions de la colonie russe, et notamment chez la princesse Koloubine. Seulement, au rebours de Lechantre, il n'y brillait ni par la bonne humeur ni par l'amabilité. Il semblait y traîner une lourde et irritante lassitude, et s'y ennuyait, en effet, y venant non pour son plaisir, mais uniquement pour y retrouver Mania.
Sa liaison avec Jacques n'avait nullement modifié les façons de vivre de Mme Liebling. Elle était restée foncièrement mondaine, et, contrairement aux espérances du peintre, l'amour ne lui avait inspiré ni le désir de l'isolement ni le renoncement à ces succès de coquetterie et d'élégance dont elle était coutumière. En se donnant à Jacques, elle n'entendait rompre ni avec ses habitudes ni avec ses relations. Elle avait conservé ses heures de réception, visitait comme devant ses nombreux amis, ne manquait ni un bal, ni un pique-nique, ni un spectacle. Au milieu de ces dissipations quotidiennes, dans cette vie en l'air, dont chaque indifférent prenait un morceau, c'était à peine si l'homme qu'elle aimait pouvait, de loin en loin, jouir de quelques heures de tranquille tête-à-tête. Il s'en plaignait parfois amèrement. Mania écoutait ses reproches avec son moqueur sourire au coin des lèvres, et répondait d'un ton câlin:
--Vous raisonnez comme un enfant!... Parce que je vous aime, est-ce un motif pour que je me fasse montrer au doigt? Si je changeais brusquement mon genre de vie, si je tournais le dos à mes amis pour me claquemurer, comme vous le désirez, on ne manquerait pas de s'en étonner, d'en chercher la raison, et, en vous voyant seul chez moi, on aurait vite résolu le problème... Autant vaudrait tout de suite afficher sur ma porte: «Mania Liebling a un amant.» Avec vos idées d'artiste, vous ne savez pas à quelle prudence est tenue une femme qui vit dans le monde... Sérieusement, de quoi vous plaignez-vous? Cela nous empêche-t-il de nous voir? N'avez-vous pas accès dans tous les salons où je fréquente et ne pouvons-nous nous y retrouver chaque jour?... Ingrat, ne sentez-vous pas, comme moi, ce qu'il y a de délicieux dans cette réserve que nous nous imposons, dans le mystère qui enveloppe notre amour?... Quand nous sommes dans le monde, au lieu de vous tracasser des indifférents qui m'entourent et souvent me fatiguent, ne devriez-vous pas être heureux de vous dire: «C'est moi seul qu'elle aime?...» Soyez bien convaincu que ces obstacles et cette contrainte donnent une saveur plus aiguë à la passion et qu'elle risquerait de s'attiédir dans la monotonie de trop continuels tête-à-tête!...
Mais Jacques n'était pas convaincu. Il avait rêvé une intimité plus étroite, où Mania serait toute à lui. Quand, bouillant de désir, il aurait voulu l'emporter dans une solitude murée, il s'accommodait mal de cette promiscuité mondaine, de cette sérénité avec laquelle Mme Liebling accordait aux exigences sociales la plus large part de sa vie. Il criait à l'injustice.--Elle, si exclusive, et qui l'avait voulu tout entier, pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il s'irritait d'un partage aussi inégal?--Ces rendez-vous décommandés au dernier moment, cet hôtel de la rue de la Paix toujours encombré de visiteurs quand Jacques y accourait, avide d'une heure de tendres épanchements; ces parties de plaisir où il voyait Mania entourée d'adorateurs auxquels elle prodiguait ses sourires; tous ces déboires qu'il n'avait pas prévus le mettaient en rage et le poussaient à des accès d'humeur noire.--L'Ecclésiaste a raison! «Tout n'est que vanité et tourment d'esprit sous le soleil.» Dès que nos plus beaux rêves sont réalisés, ils fondent sous nos doigts comme de la neige et s'écoulent avec la rapidité de l'eau. L'illusion seule nous donne des joies pures.--Ces délices de la passion qui, de loin, apparaissaient à l'artiste semblables à un paradis enchanté, de quoi se composaient-elles en dernière analyse? De beaucoup d'heures d'anxieuse attente suivies de mortelles déconvenues; de quelques brèves minutes de volupté troublées par le pressentiment de leur courte durée; de longues journées énervantes, passées à en regretter la fuite ou à en désirer le retour incertain.--C'étaient là les fruits gâtés d'un amour pour lequel il avait sacrifié Thérèse et la petite mère et auquel il s'attachait néanmoins obstinément, espérant toujours, à force de fougueuse tendresse, vaincre les résistances de Mania et s'établir en maître absolu dans son cœur.
En attendant, ces énervements et ces émotions commençaient à compromettre sa santé. Quelqu'un qui, après plusieurs mois d'absence, l'eût revu entrant dans le salon de la princesse Koloubine, eût été frappé de l'altération de ses traits:--la figure paraissait bouffie, l'œil brillait d'un éclat fébrile; le teint avait pâli, les lèvres étaient parfois d'une lividité bleuâtre. Pour la moindre contrariété, Jacques s'emportait et, quand il s'abandonnait à ces accès d'irritabilité, les battements de son cœur devenaient tumultueux, intermittents, et l'oppression allait souvent jusqu'à la suffocation.--Ce jour-là, il avait assisté aux cérémonies de l'église russe, y avait aperçu Mania sans pouvoir l'aborder et, immédiatement après le déjeuner, avait entraîné Lechantre à la villa Endymion, comptant bien y rencontrer Mme Liebling. Après avoir salué la princesse, il s'était isolé dans l'encoignure d'une fenêtre et là, indifférent aux propos échangés autour des tables, il fixait des regards impatients sur la baie qui faisait communiquer le salon où l'on lunchait avec celui par lequel accédaient les visiteurs. A quelques pas de cette baie, la princesse se tenait, droite et imposante dans sa robe de velours noir, et tendait la main ou la joue aux nouveaux venus. Ainsi placée, elle les voyait arriver de loin, et sa longue figure empâtée s'éclairait d'un sourire plus ou moins avenant, calculé d'après l'importance ou le rang de la personne annoncée. Jacques étudiait anxieusement les variations de ce sourire apprêté, cherchant à y lire à l'avance la satisfaction provoquée par l'entrée de Mania, qui était la grande favorite du moment. Tout à coup les lèvres grasses de Mme Koloubine eurent un si aimable épanouissement que le cœur du peintre sauta dans sa poitrine.--C'est elle!» pensa-t-il, et il s'acheminait déjà au-devant de son amie, quand un cruel désappointement l'arrêta...
La personne à laquelle s'adressait cette gracieuse bienvenue appartenait au sexe masculin. C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, élégamment vêtu et remarquablement proportionné; un superbe échantillon du type slave dans sa beauté mâle:--brun, le nez un peu gros, mais la bouche finement modelée sous la barbe châtaine, les yeux bien ouverts, hardis et lumineux.--Il baisa galamment la main de la princesse qui lui rendit, à la mode russe, son baiser sur le front.
--Soyez le bienvenu, Serge Paulovitch, dit-elle, je suis heureuse de vous voir et de vous présenter à mes amis!
En même temps, elle lui prenait le bras et, faisant le tour des tables, stationnait un instant près de chaque groupe:
--Le prince Serge Gregoriew... Je suppose que son nom vous est déjà connu... Le prince est célèbre dans toute notre Russie depuis son expédition en Asie centrale. Il a parcouru les plateaux de la Mésopotamie et découvert le tumulus de Nemrod... N'est-ce pas, prince, un de ces soirs vous nous raconterez vos voyages?
Le prince souriait d'un air bon enfant, saluait, puis Mme Koloubine continuait sa tournée.--Jacques les connaissait, ces présentations ou plutôt ces exhibitions! Il se rappelait s'être promené de la sorte au bras de la princesse et avoir été, de la même façon pompeuse, expliqué aux notables habitués de la villa Endymion. Bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur ces succès de curiosité, il ne put s'empêcher de faire un mélancolique retour en arrière et de songer que l'intérêt qu'il avait excité trois mois auparavant était déjà épuisé. Ce jeune voyageur aux robustes épaules, «qui avait parcouru les plateaux de la Mésopotamie», accaparait maintenant les regards. Il allait devenir la great attraction du salon Koloubine, tandis que lui, le peintre de la Rentrée des avoines, redescendrait au niveau de Jacobsen ou de Flaminius Ossola.--Il fut piqué d'une pointe de mesquine jalousie à l'encontre du prince voyageur. Pour éviter d'avoir à lui serrer la main, il quitta sa place, s'éloigna dans une direction opposée et rôda d'un air maussade autour des petites tables où la présentation avait déjà eu lieu.
Assise devant un guéridon, Mme Acquasola, après s'être lestée de viandes froides et de gâteaux, achevait la digestion de cette collation copieuse, en buvant du thé avec Jacobsen, la baronne Pepper et Sonia Nakwaska. Tout en vidant les tasses, on causait du nouvel hôte de la princesse Koloubine.
--Hein? murmurait Sonia en reluquant le prince Gregoriew, quel beau garçon!... Maman l'a connu à Pétersbourg, lorsqu'il était chevalier-garde... Toutes les dames de la cour tombaient amoureuses de lui et la liste de ses bonnes fortunes était aussi longue que celle de Don Juan.
--Hé! hé! insinuait Jacobsen, il ne manque pas de jolies femmes à Nice et il pourra ajouter quelques numéros à son catalogue.
--Mes enfants, je crois que c'est déjà commencé, chuchota Mme Acquasola d'un ton confidentiel.
Vraiment, comtesse! interrompit la petite baronne, serait-ce vous, par hasard?
--Non, ma chère, ce n'est pas moi... Ces choses-là ne sont plus de mon âge. Je parle d'une dame plus jolie que je ne l'ai jamais été.
--Son nom, comtesse!... Vite, ne nous faites pas languir!
--Eh bien! il s'agit de la charmante baronne Liebling.
--Mania? répéta Sonia en ricanant, impossible, la place est prise!
--Petite, répliqua ingénument Mme Acquasola, lorsqu'une place a été prise une première fois, il n'y a pas de raison pour quelle ne le soit pas une seconde... Vous saurez ça, quand vous aurez mon expérience.
Cette allusion de la bonne dame à son expérience amusait fort le groupe, et Jacobsen, avec son air de pince-sans-rire, reprenait:
--Comment! madame Acquasola, vous croyez que ce beau coureur de pays a déjà fait un voyage à Cythère avec Mme Liebling?
--Je ne connais pas ce voyage dont vous parlez, repartit naïvement la comtesse; tout ce que je puis vous dire, c'est que Mania regarde le prince d'un œil très doux... Ils se sont rencontrés vendredi chez Mme Nicolaïdès et ne se sont guère quittés de la soirée; tout le monde a pu l'observer aussi bien que moi. Quand Mme Liebling est partie, le prince lui a offert son bras pour la reconduire jusqu'à sa voiture, d'où j'ai conclu...
Un coup de coude de Sonia l'arrêta en chemin; d'un clin d'œil espiègle, la jeune fille l'avertissait que Jacques Moret s'était approché de la table et prêtait l'oreille. Mme Acquasola devint cramoisie et s'empressa d'ajouter très haut:
--Du reste, les mauvaises langues seules peuvent y trouver à redire, cela ne prouve rien, et le prince s'est montré simplement poli...
--Comtesse, remarqua ironiquement Jacobsen, vous êtes la logique en personne!
Jacques avait déjà tourné les talons, mais pas un des propos de la petite table n'avait échappé à son attention, et comme une lave bouillante, un flot de jalousie lui brûlait le cœur. Ce même vendredi soir, Mania lui avait écrit qu'elle ne pourrait le recevoir, «parce qu'une ennuyeuse corvée l'obligeait à sortir», et il apprenait maintenant en quoi consistait cette prétendue corvée. Mme Liebling s'était gardée de le prévenir qu'elle irait chez Mme Nicolaïdès. Elle craignait sans doute qu'il ne vînt l'y surprendre, et qu'il ne gênât ses coquetteries avec le prince Gregoriew!--Jacques se voyait déjà négligé pour le nouveau héros du jour, et, furieux d'avoir été joué, il mordait jusqu'au sang ses lèvres pâles. Dans sa pensée, cette rencontre chez Mme Nicolaïdès était préméditée, et il fallait que cette odieuse flirtation eût été poussée très loin pour qu'on en fît déjà des gorges chaudes!... La colère le secouait. Il tournait des regards ombrageux vers la petite table, et l'envie le prenait de chercher querelle à quelqu'un.
--Croyez-vous qu'il m'ait entendue? chuchotait Mme Acquasola, tandis qu'il s'éloignait.
--Dame! répondait méchamment Jacobsen, vous avez le verbe un peu haut, et à moins qu'il ne soit sourd...
--Ne pouviez-vous me faire signe?
--Pourquoi? demanda le médecin en feignant une ignorance absolue; en quoi les attentions de Mme Liebling pour le prince peuvent-elles offenser M. Moret?
--Mauvais plaisant!... Vous savez bien qu'il l'adore, et qu'il a quitté sa femme pour elle... Ah! je suis désolée!... Si je courais lui dire qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire?
--Entre nous, ce serait un mauvais moyen de raccommoder les choses... Laissez M. Moret s'en expliquer avec Mme Liebling... Je vous promets qu'elle s'en tirera mieux que vous. Tenez, précisément la voici...
Mania venait en effet d'entrer, éblouissante comme une tombée de neige, dans sa robe de crêpe de Chine blanc garnie de dentelles. Dès que Jacques l'eut aperçue, il se dirigea précipitamment vers elle, mais il fut prévenu par le prince Gregoriew. Ce dernier s'était avancé d'un air empressé, et saluant Mme Liebling:
--Christos vaskress! murmura-t-il d'une voix très douce.
--Oh! prince, répondit Mania en riant, vous ne comptez pas que je vous embrasse, je suppose?... Ignorez-vous que je suis catholique romaine?... Pour moi, le Christ est ressuscité depuis treize jours, et vous arrivez un peu tard.
--Mieux vaux tard que jamais, insista galamment Serge Gregoriew.
--Vous y tenez donc beaucoup? reprit-elle en continuant de plaisanter; en ce cas, je n'ai rien à refuser à un homme qui a campé entre le Tigre et l'Euphrate, sur remplacement même du paradis terrestre... et je m'exécute... Voistina vaskress!
En même temps elle tendait sa joue sur laquelle le prince déposait un respectueux baiser.
--Vous connaissez donc notre incomparable Mania? s'exclama la princesse Koloubine, qui survint; j'allais justement vous présenter l'un à l'autre.
--J'ai eu l'honneur de rencontrer la baronne Liebling chez Mme Nicolaïdès, repartit Serge Gregoriew en s'inclinant.
--A merveille... Puisque vous n'êtes plus deux étrangers, Serge Paulovitch, je vous constitue le cavalier de ma petite amie... Il y a là justement une table vacante... Mania chérie, du champagne ou du vin de Tokay?
--Non, princesse, merci; une simple tasse de thé et des sandwichs.
Sur un signe de Mme Koloubine, un maître d'hôtel avait apporté des viandes froides, du champagne et du thé sur la petite table, et le prince, après avoir offert une chaise a Mme Liebling, s'était assis en face d'elle.
Tandis que le prince la servait, Mania jetait un coup-d'œil circulaire sur les groupes épars dans le salon et cherchait à découvrir Jacques, mais le peintre, exaspéré par le baiser accordé à Serge Gregoriew, n'avait pu supporter le spectacle de Mania attablée avec celui qu'il considérait déjà comme un rival. Maladroit, ainsi que tous les amoureux sincères, il avait pris le parti de bouder au lieu de lutter d'amabilité avec cet étranger, et il s'était retiré dans la salle de billard où les hommes fumaient.
Là, on ne fleuretait pas, mais on buvait beaucoup de champagne pour arroser les Zakouski servis à profusion. Hors de la présence des dames, la conversation s'égayait de propos plus libres.
Francis Lechantre, mis en bonne humeur par le Rœderer de la princesse, s'amusait à ébaudir l'auditoire cosmopolite groupé autour de lui, en lâchant la bride à sa blague parisienne.
--Non, messieurs, disait-il d'un ton gouailleur, vous voyez les choses par les petits côtés... Ce qui vous attire dans ce pays-ci et vous y retient, ce n'est ni Monte-Carlo et sa roulette, ni la promenade des Anglais avec ses palmiers pareils à des plumeaux, ni les orangers dont les fruits sont aigres comme des pommes à cidre. Les, salles de jeu toutes reluisantes d'or, nous les avions déjà vues à Bade; les palmiers, nous en possédons d'aussi beaux au jardin d'Acclimatation; des oranges, tous les épiciers en vendent... Non, ça n'est pas ça qui nous grise... C'est l'air et la lumière, c'est la joie de vivre qui éclate dans les yeux, dans les fleurs et dans le ciel; c'est une satanée odeur d'amour qui monte à la tête, qui fait trouver toutes les femmes jolies et qui rajeunit tous les visages. Voilà le vrai charme qui vous emballe, vous retourne comme un gant et qui nous fait battre la campagne!... Tenez, moi qui vous parle et qui ai passé l'âge des sottises, j'ai été déjeuner hier à la Ferme bretonne... J'ai horreur de ces endroits-là!... Mais j'y accompagnais une certaine Peppina qui a du phosphore dans les yeux et le diable au corps... Elle s'est pâmée devant les miroirs courbes où l'on se voit ridiculement aplati ou agrandi; elle m'a obligé à donner à manger aux cygnes et m'a attablé au jeu des Nations où j'ai perdu un billet de cent francs! Il prononçait ces derniers mots avec une emphase naïve, comme si cette perte de cent francs pouvait ébaudir des gens habitués à considérer cent louis comme une bagatelle, et il ajoutait en vidant son verre;--Eh! bien, j'ai trouvé tout ça délicieux... L'air de Nice, messieurs l'air de Nice!
En entendant cette enfantine confession, chacun éclatait de rire. Seul, Jacques ne se déridait pas. Il écoutait les charges de Lechantre sans les comprendre; regrettant déjà de s'être exilé du salon, il songeait qu'en ce moment Mania et le prince étaient assis l'un près de l'autre; une angoisse l'empoignait et il se demandait ce qui devait se passer entre eux, en son absence, ce qu'ils se disaient à mi-voix pendant ce tête-à-tête adroitement ménagé.
Ce qu'ils se disaient? Rien vraiment qui pût l'inquiéter et motiver sa bouderie jalouse. Leur conversation aurait pu être entendue par toutes les oreilles. C'était la causerie décousue, légère, des gens du monde, relevée seulement de temps à autre par une fine pointe de flirtation entre deux sourires. Mania interrogeait Serge Gregoriew sur ses voyages et celui-ci lui répondait avec un mélange de condescendance et de galanterie:
--Dites-moi, prince, avez-vous rencontré de jolies femmes dans votre expédition?
--Quelquefois, madame, mais jamais d'aussi charmantes que celles que je vois ici aujourd'hui, répliquait Gregoriew en enveloppant Mme Liebling du regard admiratif de ses yeux bruns, deux yeux foncés et lumineux, que l'habitude de contempler des cieux et des pays divers semblait avoir encore colorés et agrandis.
A suivre.
André Theuriet.