QUESTIONNAIRE

N° 16.--Paris et Province.

Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?

(14 Juin 1890.)

RÉPONSES (suite)

Je considère toute relation nouvelle comme une chance de malheur ou de désagrément dans la vie. Les hommes sont méchants, les femmes aussi; moins on en voit, plus on est tranquille. A Paris, on a la liberté de choisir ses amis, d'entretenir un commerce agréable avec son entourage, de négliger ses anciennes connaissances et d'en faire de nouvelles. La vie de province impose des relations et une sorte d'intimité forcée; la nécessité, l'isolement, l'habitude, rapprochent les caractères les plus opposés et les plus antipathiques. L'indépendance est défendue, la solitude impossible. Il faut recevoir des visites ou s'en aller; si on néglige ou si on oublie d'en rendre une, on a sur la planche un ennemi mortel, irréconciliable, qui travaille comme une taupe et finit par ameuter le pays contre vous. Il faut bien s'y résigner avec philosophie: et puis, en fin de compte, les visites font toujours plaisir: quand ce n'est pas en arrivant, c'est en partant.--Canard jaune.

Je n'entends autour de moi que des litanies contre Paris. Je crois que le Diable n'est pas si noir qu'on le peint, et j'ai demandé à une de nos amies ce qu'on faisait dans cet Enfer. Elle m'a répondu:--On ne dit pas ces choses-là à une jeune fille; elle ne doit connaître la vie que sous ses couleurs bleues, roses, blanches comme sa robe virginale.--Mais, chère madame, j'aime autant regarder un drapeau tricolore.--Agnès.

L'Angleterre est une île, chaque maison est une île, chaque habitant est une île. C'est la Province, avec ses ménages de Robinsons, qui considèrent les Parisiens comme des cannibales et qui regardent avec effroi leurs pas sur le rivage. On vit comme le colimaçon dans sa coquille, la tortue dans sa carapace, le hérisson hérissonné de tous ses piquants, chez soi, entre soi, dans l'ombre. On sort rarement, on reçoit peu de visites, on ne se livre pas, on ne se fie à personne, et on tâche de savoir les affaires des autres en cachant les siennes. Et, pour achever la comparaison avec les Anglais, les provinciaux ont trouvé comme eux une excuse à l'hypocrisie: Elle a l'avantage de ne pas donner le mauvais exemple.--Bernard l'Ermite.

Au cercle, terrain neutre et banal, les rapports semblent empreints d'harmonie, presque de cordialité; mais, sous ces apparences flatteuses, on constate bientôt que l'hydre de la politique a fait des petits, et on peut sonder les abîmes de haine qui séparent les groupes provinciaux.--Whist.

«Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux, ou qu'on les méprise; il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit.» Cette observation de La Bruyère résume la différence des mœurs de Paris et de la Province. Les provinciaux ne sont peut-être pas foncièrement méchants, mais ils deviennent féroces et vouent une effroyable haine à ceux qui blessent leur vanité. Or, c'est la vanité malade qui rend le Provincial ombrageux et susceptible; il se pique d'un rien; il s'imagine toujours qu'on s'occupe de lui, qu'on le regarde, qu'on l'observe, qu'on veut l'humilier, se moquer de lui, le tourner en ridicule, et il craint le ridicule comme une tache qui ne s'efface pas.--Comic.

Le Provincial a une méfiance innée contre le Parisien et tout ce qui vient de Paris. Le genre simple est l'idéal du Parisien, le genre noble et compassé est celui du Provincial. S'il paraît timide, c'est qu'il est excessivement prétentieux; il est affecté et plein de morgue, en raison directe de sa fortune, de sa position et de son peu d'esprit.--Grain de poivre.

Paris est le Salon de l'Europe, la seule ville où se trouve une société supérieure, choisie, indulgente. Assurément il y a une grande pénurie de sujets de conversation mondaine. Dans un salon, on ne sort pas de la banalité des choses générales et des nouvelles courantes, déflorées par les journaux. Une idée forte, une théorie de Darwin, par exemple, lancée au milieu du cercle, produirait l'effet d'une pierre lancée sur la surface unie d'un étang au milieu d'une bande de canards; quant à Jean-Jacques Rousseau, Voltaire and Cie, il est convenu qu'ils ne peuvent être lus que par des gens mal élevés. Un philosophe est un juge et un ennemi. Le talent, l'esprit, est ce qu'il y a de plus odieux à la médiocrité, et si cette supériorité n'engendre pas des haines atroces, c'est que ceux qu'elle divise évitent de se rencontrer.--La Mere Caspienne.

Rien ne peut donner une idée de la pauvreté, de la misère des conversations de province, reflet des petitesses et des mesquineries de la vie journalière. L'esprit parisien est une monnaie qui n'a pas cours dans les petites villes. Tout ce qui est lieu-commun à Paris fait les beaux jours des salons les mieux composés; on y gâte les choses les plus spirituelles et les plus originales en les traduisant et en les rabâchant comme des anas. Mais on ne s'étonne plus que des gens raisonnables puissent s'intéresser à des histoires insignifiantes et à des contes à dormir debout, quand on a sondé la profondeur de l'universel ennui de la Province.--La Muse du département.

(A suivre.)
Charles Joliet.