COMMENT LE FROID A CESSÉ SUR L'EUROPE


Quelle loi météorologique régit les saisons? Voilà une question qui nous est adressée de toutes parts et à laquelle nous aimerions pouvoir répondre. Si la connaissance du temps est encore à ses débuts et infiniment éloignée des certitudes qui font la gloire de l'astronomie, ce n'est pas une raison pour désespérer d'arriver jamais à aucun résultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne négliger aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'étudier la question et de faire faire un pas en avant à la météorologie. Peut-être les remarques suivantes contribueront-elles à avancer un peu la solution du problème.

Les cyclones qui ont été observés récemment aux États-Unis et qui ont traversé l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'Écosse ont été liés d'une manière tout à fait directe et très étroite au changement subit du temps et à la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement là une relation de cause à effet.

Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont sévi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphère qui pèse sur elle est, contrairement à nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui accompagne la pluie et les tempêtes. Le baromètre se tient aux environs de 770 millimètres.

Les minima thermométriques correspondent à ces maxima barométriques. C'est ce qu'on appelle le régime anticyclonique, baromètre élevé, vents du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce régime est détruit par l'arrivée des dépressions atmosphériques. Le vent tourne à l'ouest, le baromètre baisse, le dégel et les pluies arrivent, et parfois même un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de dimanche et lundi derniers, où le soleil a été plus chaud et plus brillant que dans bien des journées de mai. Le contraste a été subit et pourrait être considéré comme fantastique si la variabilité de notre climat ne nous y avait accoutumés de tout temps.

Carte barométrique du 20 janvier. Carte thermométrique du 20 janvier.

Pour bien nous rendre compte de cet état de choses, comparons entre elles deux journées montrant bien ce contraste. Choisissons celles des 20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte barométrique et la carte thermométrique de la première. On a réuni par une même courbe les points qui ont la même pression barométrique, et, pour la seconde carte, également par une même courbe ceux qui ont la même température. Il est visible, sur la première de ces deux cartes, que la haute pression de 770 millim. s'étend de Brest à Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid, et celle de 765 m. de Portsmouth à Hambourg, Prague, Munich, Gap, Barcelone. Les hautes pressions règnent également sur la Russie. Les faibles pressions, inférieures à 760mm, commencent à se marquer sur l'Irlande, l'Écosse, la mer du Nord et la Norvège; je dis commencent, parce que la veille et les jours précédents les hautes pressions dominaient là comme sur le reste de l'Europe.

Eh bien, ce jour-là, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la carte thermométrique que toute l'Europe était dans le froid, à l'exception des îles britanniques. La courbe de zéro part de Trébizonde pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue, Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu'à Londres et Christiania. La courbe de 5° au-dessous de zéro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes, Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10° de froid enveloppe une partie de la France et la Suisse, de Lyon à Berne et à Belfort. La veille, le froid sévissait plus fort encore à l'est de la France: -15°,-20° et -25°.

Voilà l'état anticyclonique: froids rigoureux et haute pression.

Comment ce froid a-t-il cessé?

Tout d'un coup, par l'accentuation de la dépression barométrique qui commençait la veille.

Carte barométrique du 21 janvier. Carte thermométrique du 21 janvier.

Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont été éloignées vers l'est jusqu'en Prusse, et une dépression considérable, un vaste cyclone tourne ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le dégel et la pluie arrivent et l'Europe entière a passé subitement du froid au chaud. La courbe de zéro au lieu d'entourer la France, l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille à Bruxelles, la courbe de 5° au-dessus de zéro monte d'Alicante à Tours et au Havre. Les froids sont refoulés sur la Russie, ce qui est normal. Même régime le lendemain 22, le dégel et la pluie continuent. Le 23, la France entière est à gauche de la courbe de zéro, c'est-à-dire dans la chaleur. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'Écosse accentue encore le changement de régime. Le 24, la courbe de zéro va de Trente à Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte de ce jour, car elle est vraiment stupéfiante pour ceux qui savent la lire et la comparer aux précédentes. Il en est de même le 25: l'Europe presque entière est à gauche de la courbe de zéro: cyclone sur la Suède.

Carte thermométrique du 24 janvier.

Il nous a paru intéressant de mettre ces faits sous les yeux de nos lecteurs. L'hiver a cessé par l'arrivée d'une série de cyclones, qui tous ont passé au nord des îles britanniques. La question de pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc à celle de pronostiquer l'arrivée des cyclones, l'arrivée des dépressions barométriques, l'arrivée du vent d'ouest. Lors même que le cyclone amènerait des tempêtes de neige (ce qui est du reste arrivé cette année), le changement de régime n'en serait pas moins probable.

Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment terminé, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les hautes pressions barométriques reparaissent, la même série de froids ne peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer l'Europe entière?

Quelle est la cause immédiate du froid?

On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous arrive de Russie et de Sibérie, où le thermomètre descend si souvent au-dessous de 30 degrés de glace; mais il importe encore ici d'analyser la question. Or, précisément aux dates des plus grands froids, tels que le 10 décembre 1879 et la période du 17 au 20 janvier derniers dont nous avons mis les cartes thermométriques sous les yeux de nos lecteurs, le froid ne va pas en augmentant dans la direction d'où vient le vent; il est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas le vent du nord-est qui nous apporte le froid.

Pourtant les grands froids coïncident toujours avec ce courant polaire.

Mais ils s'accentuent sur place, sur la France même. Pourquoi?

Si l'atmosphère n'existait pas, la chaleur reçue du Soleil ne serait pas conservée un seul instant à la surface de notre planète, le sol ne s'échaufferait jamais et resterait constamment gelé, parce que la Terre vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la température est de 273 degrés au-dessous de zéro.

Si l'atmosphère était très raréfiée, comme celle qui existe au-dessus des hautes montagnes, notre planète serait également couverte de glaces éternelles.

Quel est l'élément qui, dans l'atmosphère, est le plus efficace pour conserver la chaleur reçue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygène, ni l'azote: c'est la vapeur d'eau. Une molécule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus efficace pour conserver la chaleur qu'une molécule d'air sec. Grâce à cette faculté précieuse, l'atmosphère agit comme une véritable serre et emmagasine la chaleur solaire reçue, l'empêche de rayonner du sol et d'aller se perdre dans l'espace glacé.

Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus sec de tous les courants atmosphériques. Pendant le régime des hautes pressions, c'est lui qui règne. L'air est sec. Il peut avoir plus d'épaisseur. Peu importe. Il n'a pas la propriété de conserver la chaleur. Cette chaleur reçue est, d'ailleurs, bien faible en décembre et janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent obliquement sans pouvoir échauffer le sol. La terre se refroidit, d'autant plus complètement que l'atmosphère qui la recouvre est plus froide elle-même et surtout plus sèche. L'hiver pourrait revenir--moins glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mêmes.

Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine comme de la fin des grands froids dans nos climats.
Camille Flammarion.

COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor» drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--La scène entre Labussière (Coquelin) et le Pourvoyeur, au 1er acte.

COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor», drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie pour marcher à l'échafaud (4me acte).