LA MORT DU ROI KALAKAUA

LE ROI DAVID KALAKAUA

Le souverain de l'archipel hawaïen, qui vient de mourir à San-Francisco où il s'était rendu pour rétablir sa santé compromise, était né le 16 novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et régnait depuis quinze ans.

Cette mort, qui en tout autre temps eût passé inaperçue du public, peut avoir de graves conséquences et précipiter des événements que tous ceux qui sont au courant des choses de l'Océanie sentent prochains. Depuis vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les dispute: l'Océanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches et fertiles que baigne l'Océan Pacifique éveillent les convoitises des grandes puissances. La race indigène qui les peuple s'éteint lentement au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie habitable dépasse celle de l'Europe; solidement assises, la France à Tahiti, aux Marquises, à la Nouvelle Calédonie, l'Angleterre en Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle-Guinée, l'Allemagne sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles attendent les événements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco, reine du Pacifique, les États-Unis surveillent la Polynésie et ont déjà fait du tropical royaume hawaïen une station maritime et une dépendance commerciale de la grande République, dont 2,100 milles marins la séparent. Ses missionnaires ont civilisé ces îles, ses colons les ont peuplées, ses capitaux en ont développé les ressources, ses lignes de paquebots ont relié l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice océanienne des valétudinaires et des millionnaires les États du Pacifique.

Si le gouvernement américain hésite devant une annexion plus complète, si ses hommes d'État reculent devant la tentation de fonder, en dehors du continent, un État nouveau, il n'en est pas de même des colons américains établis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont nés, et qui verraient dans cette annexion un retour à leur nationalité, une source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands débouchés assurés à leurs produits, une immigration importante. Depuis un demi-siècle, l'histoire du royaume hawaïen est celle de la lutte sourde soutenue par l'élément indigène contre les tendances annexionnistes des colons américains.

*
* *

Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements graves.

Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard, intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le mécanisme administratif.

Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom de Kaméhaméha V.

Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre 1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs. En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi, arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité.

Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi, il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié; invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi; il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3 février 1874 il mourait après un règne de treize mois.

David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco; mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis. La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps, mécontentant partisans et adversaires du traité.

Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres; l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et, impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi, contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de l'embouchure de la Perle.

Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain, annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses adhérents se faisaient tuer à Honolulu.

Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le 20 janvier.

Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt, celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et dont il n'avait pas eu d'enfant.

*
* *

Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession au trône, sa sœur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833, et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles Hawaï.

LA REINE KAPIOLINI

Une lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant, pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique. Il a adopté les idées, les coutumes, les mœurs, la religion, les lois, non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle, pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et, sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir l'indépendance nationale?
C. de Varigny.