LES THÉÂTRES
Théâtre du Châtelet:Jeanne d'Arc, par Joseph Fabre, musique de M. Benjamin Godard.
Après la Jeanne d'Arc de la Porte-Saint-Martin jouée il y a un an, après la Jeanne d'Arc que l'Hippodrome nous a donnée cet été, voici une Jeanne d'Arc nouvelle qui paraît au Châtelet. Est-elle bien nouvelle? Mon Dieu, non. Et je n'en puis savoir mauvais gré à l'auteur, M. Joseph Fabre. M. Joseph Fabre a écrit sur la Pucelle un excellent livre qui résume, en les complétant, les études faites jusqu'à cette heure sur l'héroïne d'Orléans. Après s'être fait historien, il a songé à devenir auteur dramatique et à transporter du volume à la scène l'épopée par laquelle devait se proclamer la délivrance définitive du pays de France. Rien de mieux, et je trouve pour ma part que ce théâtre appartient aux apothéoses historiques et aux glorifications de la patrie. Aussi je m'inquiète peu de savoir si nous sommes plus ou moins dans la vérité; je n'ai nul souci de discuter à l'auteur tel ou tel point, telle ou telle date. Je lui fais crédit de tous ces détails, même énoncés, pourvu que nous obtenions un effet d'ensemble et que la salle applaudisse à la chute du rideau. Le reste est l'affaire de la critique historique, laquelle par le temps qui court, ne s'épargne point. Nous avons pour cela des gens qui ne laissent rien passer et qui ne pardonnent aucune faute. Pour nous la chose est indifférente et l'écrivain dramatique peut tout oser. Je n'ai donc aucune objection à soulever contre la Jeanne d'Arc du Châtelet et je ne tourmenterai pas M. Joseph Fabre sur son poème. Tel qu'il est je l'accepte.
Nous voici donc, avec le premier tableau, à Domrémy, la population lorraine est en fête, aux premiers jours du mois de mai, dans la prairie du Bois-Chenu, près de l'arbre des Fées. Jeanne seule est rêveuse au milieu de toute cette agitation du village. Les chants de ses compagnes la laissent indifférente, elle n'entend que les clameurs qui lui parlent de l'envahisseur étranger. Son âme souffre les maux soufferts par le pays de France, et lorsqu'elle reste seule, Mgr Saint-Michel lui parle, elle écoute, elle lui obéit et sa mission sainte a commencé. Pourquoi l'archange Michel s'est-il substitué aux saintes légendaires? Voilà ce que je ne cherche même pas à m'expliquer; c'est ainsi parce que c'est ainsi. Au deuxième acte nous sommes à la capitainerie de Vaucouleurs, on y parle longuement des malheurs qui frappent le royaume et qui menacent, plus effroyables encore, le jeune Dauphin Charles. M. Joseph Fabre a oublié l'abbaye de Fierbois où Jeanne trouva l'épée son amie qui attendait sa venue. La chose lui aura peut-être paru pas trop miraculeuse. Je le veux bien; mais, du moment où nous sommes dans la miraculeuse épopée, je crois qu'il faut l'accepter tout entière.
Au tableau suivant, c'est le château de Chinon avec Charles reconnu par Jeanne malgré son déguisement; avec Agnès Sorel, un anachronisme, dit la critique. Mais les drames historiques ne vivent que d'anachronismes, acceptons donc Agnès Sorel; mais ce que je ne puis accorder à l'auteur, c'est le personnage de la reine Isabeau. Non parce qu'elle avait alors renié son fils le Dauphin, il s'était associé aux Anglais, mais parce qu'elle tient à Charles un discours abominable en lui disant en pleine figure qu'il n'est pas le fils du roi et qu'étant bâtard il n'a aucun droit sur la couronne.
Là et au seul point de vue scénique, M. Joseph Fabre s'est absolument trompé, cette reine en furie, cette mère si peu réservée dans ses aveux a singulièrement irrité la salle. Chose étrange! le drame suit sa route et nous tournons Orléans dont ne nous voyons pas le siège. La Pucelle sans Orléans! cela laisse quelque peu à désirer. Nous assistons pourtant aux batailles, à Patay. Nous arrivons à Reims: nous assistons au sacre, un des plus superbes tableaux qu'il nous ait été donné de voir depuis longtemps au théâtre. Nous ne serions pas étonné qu'il amenât le public au Châtelet. Du combat de Compiègne, de la prise de la Pucelle, il en est parlé, mais il en est dit juste ce qu'il faut pour suivre les événements.
Enfin Jeanne est aux mains des Anglais, en prison, elle subit cet interrogatoire, que la sainte fille réfute par des réponses qui sont une des merveilles de cette merveilleuse histoire. Tout cela jusqu'au dernier tableau est étudié, et même avec une scrupuleuse exactitude, et, malgré tout, le public m'a paru un peu froid à ce spectacle. J'ai fait du reste la même remarque à toutes les Jeanne d'Arc que j'ai entendues, c'est qu'en vérité les événements sont peu de chose.
Ce qui domine tout, dans cette épopée qui trouble la raison, la logique humaines, c'est l'âme de cette admirable fille, inspirée, vibrante de l'amour, de la passion de la patrie, c'est elle qu'il faut chercher, dont il faut rendre avant tout la mystérieuse puissance, elle échappe au drame, elle relève du poème.
Mme Second-Weber n'a pas obtenu dans le rôle de Jeanne d'Arc le succès que nous aurions désiré pour elle. La salle du Châtelet est trop grande pour cette tragédienne dont la voix perd dans un trop grand effort sa justesse et sa sûreté. M. Brimond est excellent dans Frère Richard. M. Deshayes joue Lahire; M. Bouyer, Talbot: Mmes Cogé et de Pontry méritent des éloges dans le rôle d'Agnès et d'Isabeau. M. Gounod avait écrit la musique de la Jeanne d'Arc de M. Barbier, M. Benjamin Godard a introduit dans le drame de M. Joseph Fabre trois morceaux; une partition. Le morceau capital de cette œuvre musicale m'a paru être l'angélus du premier acte, d'un effet ravissant avec la note persistante des cloches; une chanson du second acte, la Guerre, a été très applaudie et méritait de l'être. La prière du troisième acte et le chant de guerre qui la suit ont eu les honneurs de cette soirée qui marque un succès de plus pour le compositeur du Tasse, de Jocelyn et de Dante.
Savigny.