ANIE
Roman nouveau, par HECTOR MALOT
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Voir notre dernier numéro.
Certes non, Mme Barincq ne faisait pas de reproches à son mari, seulement depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle n'avait pas été une femme résignée?
--Va dîner, dit Anie.
Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall, sa femme le retint.
--Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie? dit-elle; ton dîner est dans la cuisine.
--Au chaud, dit Anie.
--Je vais m'habiller, dit Mme Barincq qui était en robe de chambre, je n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités.
Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planche avec un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création du hall, et, comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce, l'ameublement en était tout à fait primitif: une petite table, une chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout.
--Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux pas entrer.
--Pourquoi donc?
Il se retourna vers elle, car, bien qu'en arrivant il l'eût embrassée d'un tendre regard en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle que les yeux et le visage, sans remarquer la façon dont elle était habillée; son examen répondit à la question qu'il venait de lui adresser.
Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine ou elle n'aurait pas pu se retourner, sans craindre de s'allumer au fourneau.
Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père:
--Quelle folie! s'écria-t-il, si tu t'approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au plus effroyable des dangers.
--Je ne m'en approcherai pas.
--Pense-t-on à tout?
--Quand on veut, oui; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose: cela me va-t-il? regarde un peu.
Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar.
--Eh bien! demanda-t-elle; puisque il est convenu qu'on portera ce soir des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale, et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère? tu sais, pas ruineux le papier à fleurs.
Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie, l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche.
Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire:
--Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré? Personne ne nous manquera.
--Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne?
--Si j'y tiens! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui manqueraient que se trouverait mon futur mari?
--Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage!
Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus intimement:
--Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer? dit-elle; d'ailleurs je ne ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure, que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si souvent que je l'ai cru comme elle; il y avait quelque part, n'importe où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où nous attendons des prétendants, qui s'il en vient, certainement ne seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants.
--S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas; qui te presse de te marier?
--Tout; mon âge et la raison.
--A vingt-un ans il n'y pas de temps perdu.
--Cela dépend pour qui: à vingt ans une fille sans dot est une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une jeune fille; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle des sans le sou.
--Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les meilleurs résultats, et supprimé toute trépidation: les ingénieurs sont unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès; et c'est ce qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience.
--Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions, mais quand se réaliseront-elles? Demain? Dans cinq ou six ans? Tu sais mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari voudrait de moi! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille d'un riche inventeur.
--As-tu donc des raisons de penser que parmi vos invités il y en ait qui veuillent te demander?
--Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés qu'avec les jeunes filles; cette année, les femmes mariées étant rares, il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne serai ni difficile ni exigeante; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.
--Eh quoi! ma pauvre enfant, en es-tu là?
--Là? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman? Oui. C'est peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne serait pas vrai; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans, et marierait ses filles comme il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante aujourd'hui dans un café-concert de Toulon; Amélie, dans un de Bordeaux. Que deviendrions-nous si nous te perdions? Je n'aurais même pas la ressource de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter.
--Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.
--Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous? Pas un sou, pas d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas?
--Hélas!
--Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête?
--Tu as un outil dans les mains, au moins.
--Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles, quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée; pour cela et non pour autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile, mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus grande peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et je m'en contenterai; il m'aidera, je l'aiderai: il travaillera, je travaillerai; et, comme revenue de mes hautes espérances j'aurai le droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il introuvable? J'imagine que non.
--As-tu quelqu'un en vue?
--Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener les amis de son frère; et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère; plusieurs qui écrivent dans les journaux se feront une position plus tard; pour le moment leurs ambitions sont modestes, et dans le nombre il peut s'en rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec sa dot. Si je trouve celui-là, si je lui plais, s'il ne me répugne pas trop, s'il apprécie à sa valeur ma robe en papier... si... si mon mariage est fait: tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas encore.
Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un indifférent, mais non un père: aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient.
Mme Barincq en descendant de sa chambre les interrompit:
--Comment! s'écria-t-elle en trouvant son mari encore attablé, tu n'as pas fini! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le presser de manger!
--Je vais m'habiller.
--Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit Mme Barincq.
IV
A ce moment, on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un papier bleu:
--Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour vous, M. Barincq, dit-il.
Mais ce fut Mme Barincq qui la prit et l'ouvrit.
--Ton frère est mort.
Elle lui tendit la dépêche.
--Gaston! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.
Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche.
«Triste nouvelle à t'apprendre: Gaston mort subitement à 4 heures d'une embolie; funérailles fixées à après-demain, 11 heures, sauf contre-ordre; fais faire invitations en ton nom.
«Rébénacq. »
--Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise.
--Tu vas pleurer ton frère maintenant, dit Mme Barincq; un égoïste avec qui tu étais fâché depuis dix-huit ans, et dont tu n'hérites pas.
--Il n'en est pas moins mon frère; dix-huit années de brouille n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle.
--Elle a été jolie l'amitié fraternelle qui nous a abandonnés le jour ou nous avons eu besoin d'elle.
--Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait pas les torts qu'on a envers lui.
--Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres; ton frère a été indigne envers nous, et plus encore envers Anie, qui, elle, ne lui avait rien fait, n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune?
--Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée?
--Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas? notaire de ton frère, son ami, son conseil, il connaît ses affaires: s'il se tait sur elles, c'est que, ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre, c'est à dire l'existence d'un testament qui nous déshérite.
--Il fait faire les invitations en mon nom.
--Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère? Si sommes pas la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de pour les invitations, et l'on se sert de nous; elles seraient vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin Sixte, capitaine de dragon, de fils naturel du défunt, et un fils naturel non reconnu encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et aux illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère, parce qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus: quand vous vous êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui, sois tranquille, il a tenu sa parole; et le notaire Rébénacq a aux mains un bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel.
--Pourquoi Rébénacq ne le dit-il pas?
--Dans l'espérance de t'avoir à l'enterrement.
--N'y serais-je pas allé quand même j'aurais eu la certitude du testament?
--Tu veux aller à cet enterrement?
--Admets-tu que j'y manque?
Après avoir remis la dépêche qu'il apportait, Barnabé était entré dans la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, écoutant sans avoir l'air ce qui se disait dans le hall; au lieu de répondre à son mari, Mme Barincq vint à la porte de la cuisine:
--En attendant qu'on arrive, préparez vos verres et vos plateaux, dit-elle, ne laissez pas le feu s'éteindre; vous ne ferez pas chauffer le chocolat avant minuit.
Revenant dans le hall, elle fit signe à son mari de la suivre, et passa dans la salle à manger, puis dans le salon d'où le bruit des voix ne pouvait pas arriver jusqu'à la cuisine.
--Qu'est-ce que c'est que cette folie? demanda-t-elle.
--N'est-ce pas tout naturel?
--Naturel d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui avait rompu toutes relations, non; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donné signe de vie bien qu'il vous sût dans une position gênée, alors que lui jouissait de cinquante mille francs de rente! Non, non, mille fois non.
--Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons été frères, que nous ne nous soyons aimés dans nos années de jeunesse, et qu'au jour de sa mort le souvenir de nos différends s'efface pour ne laisser vivace et douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'était pas ton frère, je comprends que tu parles de lui avec cette indifférence; il était le mien, je le pleure.
--Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu n'attristes pas notre fête.
--Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas.
--Et comment comptes-tu partir? Avec quel argent? Je te préviens qu'il me reste quinze francs; et ils sont pour Barnabé. D'ailleurs, si tu partais, qui ferait danser notre monde?
--Tu veux faire danser!
--Pouvons-nous prévenir nos invités? D'une minute à l'autre ils vont arriver. Est-il possible de les renvoyer? En tout cas, alors même que cela serait possible, je ne le ferais pas: nous nous sommes imposé assez de sacrifices en vue de cette soirée, pour ne pas les perdre. D'ailleurs, qui la connaît cette dépêche?
--Nous.
--Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la même chose.
--Pour toi peut-être qui n'aimais pas Gaston; pour Anie aussi qui ne se souvient guère de son oncle...
--Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée pour elle; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père; si c'est bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller.
Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à Barnabé.
Après un moment de silence il tendit la main à sa fille:
--J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que moi; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici sans révolte; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant... Ah! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité, atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux qu'on aime! Et c'est là mon cas: à la même heure je te vois prête à te jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que nous sommes, tu désespères de l'avenir; et d'autre part je ne peux pas davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah! misère, que tu es dure à ceux que tu accables!
Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa:
--Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont attristés, ce n'est pas ma faute?
Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.
--Va recevoir tes invités, dit-il, moi je monte m'habiller.
V
Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre un nouveau bouton: quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours. D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil accident lui arrivât; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait où trouver des aiguilles et du fil.
En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever, ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la Butte. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste. Viendrait-il? ne viendrait-il point? Bien que sa critique fût hargneuse et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas bassement envieuse; bien que la Butte, petit journal de quartier, ne fût guère lue qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités et ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis. Jamais il n'était venu.
Maintenant quelle allait être son impression et son jugement? Il se redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père l'écoutait:
--Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret, mais il faut autre chose que ça pour s'imposer.
Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole brutale, il la regarda:
--Ça vous blesse, ce que je vous dis là? on m'a amené ici pour que je vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être, la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez, travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en avez le courage; après nous verrons.
Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait plu de fonder la Butte, et que ceux dont il ne goûtait point le talent étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage.
A ce moment Anie aperçut son père:
--Tu as entendu? dit-elle en venant à lui.
--Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de n'être pas franc, même quand je parle à une femme.
--Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes.
Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eut pas à motiver son arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants.
Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix, qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux: cependant on n'avait pas encore besoin que le père s'assît au piano, car la danse devait être précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène à deux personnages, qui formaient un programme complet: 1° une petite fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige, exécuterait l'Adieu de Dussek; 2° un élève d'un élève du Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui-même, était d'un comique irrésistible; 3° enfin un professeur de déclamation, dont les cartes de visites portaient pour qualité: «neveu de M. Michalon, membre de l'Académie des sciences», jouerait avec deux de ses élèves le Caveau perdu des Burgraves, non pas que cette scène fût bien en situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie des sciences aimait à représenter les grands de ce monde.
Mme Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de maison: qu'avait-il fait depuis si longtemps? à quoi pensait-il? allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses? Il obéit, et alla de groupes en groupes, serrant la main aux nouveaux arrivés, et leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de mettre un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux souriants, il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont la chaleur le surprit.
C'est que déjà Mme Barincq avait parlé du grand chagrin qui les menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la circonstance: son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de cette attaque; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de son frère qui n'avait jamais été marié; mais cent mille francs de rente à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son chagrin, il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et ne pas paraître s'en apercevoir: il aimait tendrement son aîné.
Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait que de la chance d'Anie:
--Cent mille francs de rente!
--En Gascogne.
--Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier.
--Si vous saviez...
Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé et rouge, qui, successivement, avait orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente était restée debout sans se plaindre; aussi parlait-elle éloquemment des artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères de cette bonne Mme de Saint-Christeau.
Cependant le petit prodige, qui ne prenait intérêt à rien, s'occupait à faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la hauteur du clavier; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait d'exercice, étaient restées grêles; alors elle promena dans le salon un regard qui commandait l'attention; puis sur un signe de sa mère elle commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et recevoir les retardataires.
Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs nécessaires à son voyage? Ce fut la question qui pendant la grande heure qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le salon pour s'asseoir au piano il n'avait trouvé personne à qui il eût osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie: l'un n'était pas plus riche que lui; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie, ne le voudrait assurément jamais.
Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fit signe de commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta; l'accent en était si doux que son cœur se détendit, avec entrain il attaqua le quadrille de la Mascotte.
Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le visage animé, les lèvres frémissantes! c'était merveille que la souplesse de sa taille, merveille aussi que la légèreté et la grâce de sa démarche. Mais par contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal bâtis, ou maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'étaient pas tout cela à la fois! et l'un d'eux, peut-être, serait le mari qu'elle accepterait! Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais il n'avait éprouvé de douleur à se dire que sa fille le quitterait un jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprès d'un homme qui prendrait la place que lui, père, avait jusqu'à ce moment occupée seul. Mais ce mari rêvé ne ressemblait en rien à ceux qui passaient devant lui, car c'était à travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec elle, c'est à dire jeune, élégant, souple et droit de caractère, de nature honnête et franche comme celle d'Anie.
Hélas! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu à ce type!
Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les écoutant, paraissant intéressée par ce qu'ils lui disaient. Elle les acceptait donc, les uns comme les autres, indifféremment, celui-ci comme celui-là, n'exigeant d'eux qu'une qualité, celle de mari, et ce mari la façonnerait à son image, lui imposerait ses goûts, ses idées, sa vie.
Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas ou il eût pu les entendre, l'eussent révolté bien plus profondément encore.
L'histoire du frère se mourant en Béarn avait été acceptée, et si personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le monde avait admis un héritage, changeant du tout au tout la situation d'Anie qui n'était plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamnée à traîner la misère toute sa vie et à ne se marier jamais. Dangereuse quelques instants auparavant, à ce point qu'il n'était pas un jeune homme qui ne se tînt avec elle sur la réserve et la défensive, elle était instantanément devenue désirable et épousable; sa beauté même avait changé de caractère, on ne pensait plus à la contester ou à lui chercher des défauts, c'était éblouissant, irrésistible, qu'on la voyait maintenant, la belle fille!
René Florent, le premier, lui avait révélé ce changement comme le prodige achevait son morceau; il s'était, au milieu du brouhaha soulevé par les applaudissements, approché d'elle, pour lui demander le premier quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux! Surprise, elle avait répondu que ce quadrille était promis. Il avait insisté, il ne pouvait pas rester tard, étant obligé de se montrer dans trois autres maisons encore ce soir-là, et il tenait à danser avec elle; c'était une manière d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent; cela serait compris de tous; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste.
Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il l'avait à peine quittée que d'autres danseurs s'étaient empressés autour d'elle; jamais elle n'avait eu pareil succès; était-ce donc à l'originalité de sa toilette qu'elle le devait?
Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que sa robe en papier n'était pour rien dans l'amabilité subite du critique.
--Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton gracieux qu'elle ne lui connaissait pas.
--Juste, simplement.
--Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas entraîné précisément dans l'injustice; je n'ai parlé que de ce que j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela; cet autre chose, j'aurais dû le dégager.
Ils furent séparés pour un moment.
--Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous ne tarderez pas à vous faire une belle place; il y a en vous assez de qualités pour cela.
--Où la trouver, cette direction? demanda-t-elle.
--Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une organisation telle que la vôtre? Ce serait un mariage comme un autre. Au reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.
De quadrille était fini; il la ramena à sa place, et la salua avec toutes les marques d'une déférence stupéfiante pour ceux qui la remarquèrent.
Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable chez un homme de ce caractère? Elle n'avait pas encore trouvé de réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka qui suivait le quadrille.
Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent; aussi aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique était rogue et hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait bien voulu, et avait même tenté de la faire épouser par lui, mais aucune n'avait persévéré, car toutes avaient vite reconnu que s'il était d'une abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment, il devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser dans celui des choses sérieuses: offrir son cœur, tant qu'on voulait, sa main, jamais; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un petit employé de la ville.
Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là s'arrêtant:
--Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises nouvelles de mes parents.
C'était la première fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait pas remarqué qu'il fût le moins du monde préoccupé, elle le regarda donc avec un peu d'étonnement. Il reprit:
--Mon père en est à sa seconde attaque, et ma mère est tombée dans une faiblesse extrême. Je crains de les perdre d'un instant à l'autre. Voulez-vous que nous fassions encore un tour?
Il dura peu, ce tour, et la conversation recommença au point où elle avait été interrompue:
--Cela amènera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas systématiquement que j'ai, jusqu'à ce moment, refusé de me marier; comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle à lui offrir? Sans être riches, mes parents sont à leur aise, et si je les perds, comme tout le fait craindre, je pourrai réaliser un rêve de bonheur que je caresse depuis longtemps.
Et, la ramenant dans le salon, il ajouta:
--Ils avaient toujours joui d'une bonne santé qu'ils m'ont transmise.
Est-ce que c'était là une esquisse de demande en mariage? Mais alors les paroles bizarres de René Florent en seraient une autre!
Son père joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme à qui elle l'avait promise lui offrit le bras.
C'était la première fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et ç'avait été un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait dans le Tout-Paris avec la qualité d'homme de lettres et une série de signes qui signifiaient qu'il était officier de l'Instruction publique et chevalier de quatre ordres étrangers. En réalité il n'avait jamais publié le moindre volume, et ses croix avaient été gagnées, comme il le disait lui-même en ses jours de modestie «par relations», c'est-à-dire pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en vue qui le remerciaient de sa peine par la décoration de leur pays, tandis que de son côté le photographe lui payait son courtage un louis ou cent francs selon la qualité du sujet.
Lui aussi, après quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans le hall, qui décidément était le lieu des confidences; et là, s'arrêtant, il lui dit brusquement sans aucune préparation, d'une voix que la valse rendait haletante:
--Est-ce que vous aimez la vie politique, Mademoiselle? Aux prochaines élections j'aurai juste l'âge pour être député, et comme le ministre de l'intérieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je suis sûr d'être nommé. Député je deviendrai bien vite ministre. La femme d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle, intelligente, distinguée, elle tient un rang qu'on envie. Nous continuons, n'est-ce pas?
Et sans un mot de plus ils retournèrent dans le salon en valsant.
Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait maintenant, et s'expliquait: on la croyait l'héritière de son oncle, et l'on prenait rang pour épouser cet héritage.
Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si empressés aujourd'hui? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu que plus difficile encore: on ne se remet pas d'une si lourde déception.
(A suivre.)
Hector Malot.