UNE CÉRÉMONIE BOUDDHIQUE A PARIS
C'est la destinée du Japon de n'avoir depuis son origine rien de personnel: partout on retrouve, dans ce pays, l'imitation étrangère et, plus particulièrement, l'intervention chinoise. Sa religion n'a pas échappé à cette loi Son culte primitif, le shintoïsme, l'adoration des forces de la nature, a disparu devant le bouddhisme qui forme aujourd'hui la religion de plus de 800 millions d'hommes.
L'invasion a été rapide: les temples bouddhiques couvrent, à l'heure actuelle, le Japon d'un bout à l'autre, desservis par 83,000 bonzes et 35,000 novices, alors qu'il subsiste à peine par province un Mya ou temple de l'ancien culte des Kamis.
Deux bonzes de l'une des innombrables sectes qui subdivisent le bouddhisme, Kô-Idzumi Riau Taï et Yoshitsura-Kogen, amenés en France comme chapelains à bord de deux cuirassés de leur nation, ont célébré, au musée Guimet, une cérémonie, le Hau-on-Kan ou action de grâces à Sin Ran, le fondateur.
La secte Sin-Siou, qui ne comprend pas moins de dix branches, est une des plus florissantes actuellement au Japon, elle y compte à elle seule 19,196 temples et 17,176 bonzes de tous rangs. Elle dirige un très grand nombre d'écoles primaires, secondaires et supérieures, et a, pour répandre ses doctrines, ses prédicateurs, ses revues, ses journaux.
La cérémonie, dont notre dessin reproduit un des épisodes principaux, a eu lieu dans la bibliothèque du musée Guimet, transformée en temple pour la circonstance.
La mise en scène avait été particulière ment soignée, sauf un tapis moderne français qui s'étalait sur le sol à la place du tatami traditionnel.
Comme accessoires, une armoire laquée dont les portes sont grandes ouvertes: un brûle-parfum en bronze placé sur une table et deux gongs de formes différentes, le Kei et le Yarougan, le premier découpé en feuille de lotus. Deux fauteuils devant lesquels, sur de petits trépieds, sont placées deux corbeilles renfermant des feuilles d'or et le livre de prières, complètent l'ensemble.
L'accessoire principal est l'armoire dans le fond de laquelle, au milieu d'étoiles jaunes et de perles bleues, se détache la statue d'Amida Butzu, le bouddha suprême, sur un Mon en forme de feuille de figuier. Devant lui brûle une bougie et se dresse tout un petit échafaudage de pâtisseries blanches coupées en losange.
A dix heures la cérémonie commence, le public se place dans la salle et les deux bonzes font leur entrée.
A première vue, il est difficile de les reconnaître pour des Japonais, ils n'en ont pas le type et ressemblent bien plutôt à des Annamites ou à des métis chinois.
Ce ne sont à coup sûr ni des Japonais du Nord ou de castes, reconnaissables à leur profil fin, à leur nez long et busqué, à leurs cheveux très noirs et très épais, à la teinte enfin jaune olive de leur peau, ni des Japonais du Sud, au type malais si accusé.
Pour la circonstance, ils ont revêtu le costume des bonzes: Kimono de dessous en étoffe blanche et, par-dessus, le Kesa à capuchon, jeté sur l'épaule gauche; à leur poignet pend le chapelet à grains continus. Ils ont, suivant l'usage, laissé leurs Ghetas, souliers de bois de pauwlonia, à la porte, et marchent avec les tabis ou chaussettes en étoffe blanche à gros orteil libre.
La cérémonie va se composer de la façon suivante:
Psalmodie du Hau-on-Kan ou action de grâces à Sin-Ran; puis, lecture chantée du Sukhavati-Vyuha-Sütra, un des interminables poèmes hiératiques sanscrits; enfin lecture de deux éloges au fondateur de la secte, déclamés devant son image, et composés et écrits en japonais par les deux officiants, le tout entremêlé et interrompu par des coups frappés sur les gongs pour attirer l'attention des esprits et des dieux.
Elle débute par une sorte d'introïbo et par l'offrande de l'encens faite à tour de rôle par chacun des bonzes (c'est ce moment que représente notre dessin), pendant que l'autre psalmodie les stances à Amida et jette par terre des fleurs représentées par des papiers dorés, puis se poursuit monotone au son des hymnes alternés.