LES COURSES DE CHEVAUX EN SIBÉRIE

Le public.

Les courses ont été la grande préoccupation de ces jours derniers. Beaucoup même ont trouvé que cette question tenait une place beaucoup trop prépondérante dans la vie des Français de cette fin de siècle. Il nous a paru curieux, à ce propos, de rechercher si nous avions le monopole de ce goût qui va s'accentuant d'année en année. L'article que nous publions ci-dessous et auquel le nom de son auteur donne un attrait tout spécial, répond à ce sentiment de curiosité.

Si les courses de chevaux ont pris en France les proportions que l'on sait, on conçoit facilement quel succès doit avoir un sport de ce genre dans un pays comme la Russie, la patrie par excellence des chevaux infatigables et des hardis cavaliers. Nous nous doutions bien que rien, dans l'organisation de ces courses, ne dût rappeler le spectacle offert par les hippodromes d'Auteuil et de Longchamp. Ce que nous en avions entendu dire ne nous inspirait pas moins le vif désir d'en voir une de près, et c'est la description fidèle de la fête à laquelle nous avons assisté que je vais tenter pour les lecteurs de l'Illustration.

Qu'ils veuillent bien me suivre un instant par la pensée sur la carte d'Asie. Le premier grand fleuve que nous rencontrons en Sibérie, après avoir traversé les Monts Oural, de l'ouest à l'est, est l'Irtish. En remontant son cours, nous trouverons Tobaisk, Orusk, et, quelques centaines de kilomètres plus au sud, Semipalatinsk. C'est là que je veux m'arrêter.

La ville des sept palais n'en a que le nom. Son titre même de ville est usurpé; à dire vrai, ce n'est qu'un grand village, triste, désolé, privé de tout ombrage, enfouissant ses petites maisons de bois dans le sable qui borde son fleuve. N'était sa situation au milieu d'un pays peuplé de hordes nomades, on ne comprendrait guère ce que les Russes sont venus faire ici.

Nous arrivons au bon moment. C'est demain le Courban Baïran, une des grandes fêtes musulmanes. Des réjouissances seront organisées dans le steppe par les Kirghises des environs. Leurs chefs ont appris l'arrivée de deux Faranghis. C'est ainsi qu'ils appellent les Français, dont le nom, depuis un temps reculé, peut-être depuis les croisades, se trouve toujours lié à une idée de bravoure et est très populaire parmi eux. Aussi sont-ils heureux de nous prier d'assister à leurs jeux. Nous sommes encore plus heureux d'accepter, car nous allons pouvoir étudier de près ces populations aux mœurs si peu connues sur lesquelles l'imagination des poètes et des romanciers paraît s'être souvent exercée dans des récits de seconde main pleins de détails suspects.

Nous nous mettons donc en route pour le steppe le 11 août au matin. Le soleil est déjà haut et le sable que nous foulons brûlant. Nous nous trouvons ainsi pris entre deux feux. Mais le supplice est de courte durée, car nous arrivons rapidement au bord de l'Irtish, que nous passons sur un bac mis en mouvement par le courant lui-même.

Sur la rive opposée, nous traversons des villages importants habités par des kirghises pauvres qui ont renoncé à la vie nomade.

Au-delà, le steppe s'étend à perte de vue, uni, sans verdure, couvert d'un gazon ras, jaune, desséché, sur lequel se détachent seulement quelques amoncellements de pierres.

Au loin des aouls, villages mobiles de nomades, dressent leurs tentes, ou yourtes arrondies, rappelant par leurs formes et leur groupement les huttes des Esquimaux ou les habitations des castors. De tous côtés s'élèvent dans la plaine des tourbillons de poussière enveloppant, comme en des nuages de fumée, les cavaliers qui accourent pour assister à la fête. Ils galopent par petites troupes, accroupis sur leurs chevaux. Beaucoup portent au poing la lance que surmonte une bannière: c'est l'étendard des tribus.

Bientôt la petite colline fixée pour le rendez-vous est couverte et les Kirghises continuent pourtant à venir. Sur quelque point que l'œil se porte, il voit de nouveaux cavaliers succéder aux cavaliers. Ce sont les flots d'une mer montante qui semble envahir la steppe et l'on se demande où elle s'arrêtera. Notre pensée se reporte alors, malgré nous, à quelques siècles en arrière; nous nous représentons ainsi les hordes des Mogols, ancêtres de ces nomades, s'avançant comme des nuées de sauterelles, toujours plus nombreux, inséparables de leurs chevaux et marchant à la conquête du monde sous la conduite d'un Tchengis Khan.

Les yeux bridés, les pommettes saillantes, le nez large, le front fuyant, la barbe rare, à poils rudes, c'est bien là l'ancien type mogol. Ces Kirghises sont forts, bien musclés, énergiques. Ils portent tous un costume semblable: un bonnet conique de peau de mouton, entouré d'un bourrelet de fourrure qu'ils rabaissent l'hiver. Quelques-uns ont le malakai, sorte de capuchon à trois pans qui préserve les oreilles et le cou. Leur vêtement est un long manteau, généralement de couleur sombre, serré à la taille par une ceinture. Ils ont des bottes, mais pas d'éperons.

Les chefs seuls portent une tenue plus luxueuse. Ils se reconnaissent à une toque de velours et à une tunique que borde une frange d'or ou d'argent. Pour paraître civilisés, ils emprisonnent leurs jambes dans de vulgaires pantalons. Ceux qui ont la fonction de juges portent comme insigne une chaîne d'or suspendue au cou et fermée par une médaille.

Les Aksahals (chefs) nous reçoivent et nous conduisent à une tente dressée à notre intention.

Après les saluts d'usage et les souhaits de bienvenue, les chefs nous demandent la permission de procéder aux apprêts de la Baïga--c'est le nom de la course de chevaux--qui sera le principal attrait de la journée.

Tandis qu'on nous apporte des bols de koumis (lait de jument fermenté), la foule des spectateurs est écartée à coups de bâtons; ils se rangent tant bien que mal en cercle autour du comité des courses, les uns sur des charrettes, d'autres à pied ou à cheval, et l'on procède à l'appel des chevaux engagés.

Tout cheval peut concourir sans distinction d'âge ni de sexe. Tout propriétaire peut engager le nombre de chevaux qui lui plaît; il doit seulement verser quatre roubles par cheval engagé; ces mises sont destinées à constituer le prix. Comme on le voit, ce n'est qu'une simple poule. En présence des commissaires de la course, un officier de police se servant du dos d'un khirghise comme de pupitre, écrit au fur et à mesure les noms du propriétaire, ceux du jockey, le numéro d'ordre qui est assigné à celui-ci, et qu'il portera attaché sur sa blouse, enfin le caractère distinctif du cheval.

Ce dernier est petit, il a les formes élégantes, les jambes déliées, le poitrail fort des arabes; la tête est moins fine; le chanfrein est busqué au lieu d'être droit. Il connaît peu la fatigue, passe avec beaucoup d'adresse par toutes les routes. On lui met seulement un mors court que retiennent deux minces lanières, et auquel est fixé un simple bridon. On l'a dressé tout jeune à obéir, surtout à la voix.

Pour la course on lui divise la queue en deux tresses enserrées chacune, à la partie supérieure, dans une gaine de soie; un cordon, également de soie, entoure la moitié de la crinière qui est ramenée et dressée entre les oreilles en forme de toupet. L'animal n'est pas ferré: dans le steppe les Kirghises ne ferrent leurs montures que lorsqu'ils ont un très long voyage à entreprendre.

La selle est en bois et posée sur une pièce de feutre; deux pans en cuir, de forme rectangulaire, souvent brodés, sont suspendus aux côtés, descendant sur les flancs du cheval. Le panneau est petit, droit, parfois recouvert d'une plaque ciselée; l'étrivière est courte; le cavalier a les jambes hautes, et semble agenouillé sur sa selle, ce qui ne l'empêche pas d'y être très solide.

On peut dire en effet que ces nomades vivent de cheval, à cheval et pour le cheval. Une fois en selle, ils en descendent rarement; parfois ils ne quittent pas leur monture pour dormir; on s'explique ainsi qu'ils y restent des journées entières sans paraître s'en apercevoir.

Aussi ne nous étonnons-nous pas devoir prendre pour jockeys dans la course de jeunes garçons de huit à quatorze ans. Ils portent une blouse blanche et ont un mouchoir rouge attaché sur la tête. La cravache qu'ils tiennent à la main est une simple lanière de cuir fixée à l'extrémité d'un bâton.

L'inscription des chevaux engagés.

Les chevaux engagés viennent se ranger en demi-cercle l'un à côté de l'autre, par ordre de numéros. Les jockeys s'étant passé à la ronde un pot de koumis, le signal est donné. Les cavaliers vont à la station de poste voisine (à 25 verstes d'ici). Ils s'y rendent au galop: leur allure est réglée par deux cavaliers commissaires qui les accompagnent. Arrivés à la station, ils feront volte-face et se rangeront dans l'ordre du départ; les commissaires compteront jusqu'à trois, et l'on reprendra la course.

Pendant ce temps le comité resté au point de départ délibère et fixe le montant des prix: ils seront attribués aux six premiers arrivants; le premier de tous aura 16 roubles (environ 40 francs), les autres récompenses iront en diminuant progressivement.

On ne voit guère ici de prix dépassant cent roubles. Cependant il n'en est pas partout de même. En 1874, chez les Karakirghises de l'Issyk Koul, à l'occasion de la mort d'un riche propriétaire, ses héritiers organisèrent une course dont le prix était de 1,000 chevaux, 100 chameaux, 100 peaux de loutre et 100 tilda (pièces d'or valant environ 10 francs). Si l'on prend pour valeur moyenne d'un cheval 10 roubles, d'un chameau 40, d'une peau de loutre 5, on trouvera comme valeur absolue 40,000 francs. Mais, comme l'argent a ici une valeur relative au moins quadruple de celle qu'il a chez nous, c'était en réalité une récompense d'une importance au moins égale pour le pays à celle du Grand-Prix de la ville de Paris pour la France. Dans cette course, la distance était de 60 kilomètres environ, en terrain accidenté; plus de deux cents chevaux entrèrent en ligne. Les trois premiers arrivés étaient des ambleurs.

On n'a pas gardé, il est vrai, le souvenir d'une autre course aussi importante dans ces contrées. Mais il arrive parfois de voir assigner un prix de 2,000 brebis ou de 1,000 pièces d'or.

Pendant que les chevaux courent au loin, les spectateurs se livrent à des luttes. Ils sont groupés en deux camps: d'un côté les Kirghises du village, de l'autre ceux de la plaine. Dans chaque parti, un chef armé d'un bâton maintient l'ordre et désigne les combattants. Ceux-ci gardent leurs vêtements et s'en servent même pour se saisir les uns les autres; ils ne s'empoignent pas à bras le corps, mais se tiennent les bras tendus, de sorte que tout l'effort est supporté par les reins. La victoire reste à celui qui a renversé son adversaire sur le dos. Les Kirghises, très amateurs de ce genre de combat, excitent les champions par leurs cris.

Mais tout à coup les assistants, oubliant la lutte, rompent le cercle, se poussant, se bousculant, s'écrasant, pour se porter d'un même côté. Tandis que ceux qui sont à pied cherchent leurs chevaux, ceux restés en selle partent au triple galop. C'est qu'on a annoncé l'arrivée des cavaliers. Les commissaires de la course vont avoir alors fort à faire pour empêcher certaines tricheries, car les jockeys portent, fixées à leur selle, des cordes qu'ils lancent à leurs amis. Ceux-ci, arrivant montés sur des chevaux frais, relèvent ainsi l'allure du coursier dans le dernier effort, tout en paraissant simplement courir à côté de lui; puis ils lâchent la corde au bout de quelques centaines de mètres.

Les gens du steppe ont sans doute la vue plus perçante que la nôtre, car c'est seulement quelques minutes après eux que nous commençons à apercevoir quelque chose comme un nuage de poussière d'abord, puis un point noir qui va grossissant et finit par nous montrer la forme d'un cheval. Le premier arrivant a une avance de 150 mètres. Il passe avec peine au milieu de la foule des cavaliers qui se pressent sur son passage pour le féliciter. La monture ne semble pas trop fatiguée et pourrait aller encore quelque temps. Elle vient pourtant de fournir 53 kilomètres 200 mètres en deux heures quatre minutes. Les cinq ou six suivants arrivent assez près les uns des autres. Quelques-uns ont franchi, trois jours auparavant, une distance de 300 à 600 kilomètres pour venir prendre part à la course. Un cheval tombe foudroyé, quand son cavalier l'arrête; les autres sont conduits aux tentes voisines où on les pansera. Quant aux jockeys, ils ne paraissent pas se ressentir de l'effort qu'ils viennent de faire: ils ont l'habitude de ces exercices.

Le gagnant frappe sur sa cuisse, en signe de remerciements pour une récompense personnelle que nous lui remettons. Il l'a bien méritée, car sa part personnelle du prix acquis en principe par sa tribu est des plus minimes.

La baïga est terminée. Les chefs viennent partager avec nous le plat favori des Sarthes, le palao composé de mouton cuit en morceaux dans son jus avec du riz et des oignons. Dédaignant les cuillers de bois qui nous sont offertes, ils le mangent, selon la coutume, avec la main.

Le Koumis coule à flots; les gagnants célèbrent leur triomphe; les vaincus se consolent de la défaite. Tout le monde s'amuse. La foule se presse autour d'un barde accroupi devant la tente; celui-ci, les jambes croisées, accompagne, en remuant la tête, son chant sur une sorte de guitare à trois corde. D'une voix forte il improvise des louanges des deux étrangers venus de si loin, du beau pays de France. Nous sommes sous le charme de cette voix mâle et pure qui se fait entendre sur un rythme si doux. Puis la nuit vient; elle couvre déjà la plaine de son ombre et chacun songe au retour.

L'heure où, selon le commandement du prophète, on ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir est passée, sans, cependant, que le nom d'Allah ait été invoqué. C'est pourtant la fête du Courban Baïran qui nous a amenés tous ici. Mais ils ne croient plus, ces gens qui ont conquis le monde. Avec leur foi guerrière ils ont perdu la foi religieuse. Ils n'aiment plus que leurs chevaux, leur femmes et le steppe, le steppe immense.

Henri d'Orléans.

L'arrivée. D'après des photographies du prince Henri d'Orléans.

DE PARIS A MOSCOU SUR DES ÉCHASSES.--Le départ de Sylvain Dornon.

THÉÂTRE DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq actes, paroles de M. J. Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Camp: La scène d'amour du 1er acte entre Zarastra (M. Vergnet) et Anahita (Mme Lureau-Escalaïs).

THÉÂTRE NATIONAL DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq actes, paroles de M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Temple: délivrance d'Anahita par les Touraniens, au 4e acte.

[(Agrandissement)]

Heureux celui dont la vie

Pour le bien aura lutté toujours!

Car son âme est ravie

Au bonheur éternel des célestes séjours.

Les douleurs qu'il eut sur la terre

Lui deviendront là-haut des voluptés sans fin.

S'il eut soif, c'est le vin qui toujours désaltère;

Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim.

O sort divin de celui qui sans trêve, sans trêve

Contre Ahriman aura nourri le feu,

Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rêve,

Vêtu de gloire et d'or comme son Dieu!

La semaine parlementaire.--La Chambre a voté la semaine dernière la proposition de M. Méline tendant à venir en aide aux agriculteurs dont les récoltes ont été perdues par suite de la persistance de la gelée. Cette proposition, on se le rappelle, avait rencontré une assez vive opposition, un grand nombre de députés estimant qu'elle était à la fois inefficace et contraire aux principes sur lesquels repose notre organisation sociale. Mais ceux-là mêmes qui l'avaient combattue à ce double point de vue pensaient qu'il y avait des mesures à prendre en faveur de l'agriculture, et M. Rivet s'est fait leur interprète en déposant à son tour un projet de loi ayant pour but «l'organisation d'une caisse nationale d'assurance agricole, laquelle serait alimentée par les ressources des communes.» M. Rivet demandait l'urgence; mais elle a été repoussée conformément à la déclaration du ministre des Finances. M. Rouvier estimait en effet qu'on ne pouvait discuter au pied levé une question aussi grave, puisque la proposition aurait pour effet d'engager le principe de l'assurance obligatoire qui n'existe pas dans notre législation. Cependant le sujet vaut d'être étudié et il est probable que l'auteur de la proposition fera en sorte que le rejet de l'urgence ne constitue pas un ajournement indéfini de la discussion.

--La Chambre n'a pas voulu laisser au Sénat le monopole de l'étude des questions qui se rattachent à la situation de l'Algérie. Deux propositions intéressant notre grande colonie ont été déposées par M. Martineau: la première concerne le service militaire des indigènes musulmans; la seconde, leur naturalisation progressive. Ces deux propositions ont été renvoyées à une commission spéciale de onze membres.

--Le projet de loi portant modification du régime fiscal en matière de successions et de donations entre vifs est venu en première délibération. Il s'agit de savoir si les droits du fisc continueront à porter sur l'ensemble de la succession, comme le veut la législation actuelle, ou seulement sur le montant de la succession diminuée du passif, ce qui semble plus équitable. Un long débat juridique s'est engagé à ce sujet entre MM. Dumas, Raiberti, Borie et le rapporteur, M. Jamais; après quoi la Chambre a décidé de passer à une deuxième délibération dans laquelle seront discutés les divers amendements présentés.

--La Chambre a voté une résolution en vertu de laquelle tous les vins de fabrication ou plâtrés devront porter une étiquette apparente indiquant leur nature, de façon à prévenir le public.

--Quand la Chambre veut se débarrasser d'une interpellation inopportune ou gênante, elle profite de la latitude que lui laisse le règlement, et elle la renvoie à un mois. Un mois, c'est l'éternité quand il s'agit d'un débat que l'interpellateur a voulu provoquer le plus souvent sur un fait dont l'actualité constitue le principal intérêt. C'est ce qui était arrivé pour l'interpellation déposée par M. Francis Laur, au lendemain de la faillite Macé-Berneau, dans le but de demander au ministre de la justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les escroqueries publiques par prospectus promettant un revenu invraisemblable et garantissant le capital.» Le mois s'est écoulé et, par exception, le temps n'a pas amorti l'intérêt du sujet, car M. Francis Laur a très habilement profité de la crise qui vient de frapper le marché financier, en rattachant à son interpellation l'affaire de la Société des dépôts et comptes courants.

Le ministre de la justice aurait pu séparer les deux causes, qui n'ont aucun rapport entre elles, mais il a tenu à s'expliquer sur l'une et sur l'autre. En ce qui concerne l'affaire Macé, il a fait remarquer que pas une des victimes du banquier en fuite n'a porté plainte, preuve évidente que ses nombreux clients avaient accepté d'avance le caractère aléatoire de ses opérations. Au sujet de la Société des Dépôts, M. Fallières s'est appliqué d'abord à justifier l'intervention de l'État et des banques de crédit; mais le point intéressant de son discours est celui relatif aux mesures préparées par le gouvernement pour prévenir autant que possible de pareilles catastrophes. Le ministre a annoncé en effet un projet de loi destiné à sauvegarder les intérêts des déposants.

Aux termes de cette loi les Sociétés de crédit ne pourront employer les dépôts qu'en papier commercial revêtu de deux signatures, ou en avances sur titres, compris parmi ceux que la Banque de France admet elle-même au bénéfice de ses avances.

Sur ces déclarations, l'ordre du jour pur et simple a été voté par assis et levé.

Elections sénatoriales.--Les trois élections sénatoriales qui ont eu lieu dimanche dernier ont donné les résultats suivants:

Calvados: M. Turgis, conseiller général, républicain, élu par 788 voix contre 370 à M. Thomine-Desmazures, maire de Mouen, monarchiste.

Eure: M. le docteur Guindey, conseiller général, républicain, élu par 558 voix, contre 497, à M. Pouyer-Quertier.

Seine-et-Marne: M. Benoist, républicain, élu par 513 voix, contre 408, à M. Chazal.

Les catholiques, les monarchistes et la république.--L'opinion publique suit avec une attention justifiée l'évolution qui se produit depuis quelque temps dans une partie du monde catholique français et qui a eu pour point de départ le fameux discours prononcé par Mgr Lavigerie, à Alger. On se rappelle qu'à cette époque, si le langage du cardinal n'a pas reçu la confirmation officielle du Saint-Père, de nombreux indices permettaient aux partisans de l'évolution de croire que Léon XIII ne la désapprouvait pas.

Depuis, M. d'Haussonville a tracé de son côté le programme des monarchistes intransigeants, en laissant entendre clairement qu'il existait une puissante fraction du parti royaliste parfaitement décidée à n'accepter aucun compromis. Or, on a fort remarqué qu'un journal, qui passe pour un organe officieux du Vatican, le Moniteur de Rome, a vivement protesté contre les doctrines de l'orateur et lui a reproché notamment «d'avoir fait le procès de la politique de l'épiscopat, qui veut le salut de la France et la fin des regrettables malentendus.

Faut-il voir dans les déclarations que vient de faire le cardinal Richard, archevêque de Paris, la confirmation de celles qu'a publiées le Moniteur de Rome? Ce serait aller un peu loin, car l'archevêque de Paris se tient dans la réserve que lui commande sa haute situation dans l'épiscopat. Toutefois, en raison même de cette réserve, son langage a une importance toute particulière.

Un certain nombre de catholiques lui ayant demandé son avis sur la façon dont ils devaient comprendre leur «devoir social», l'illustre prélat leur a donné une sorte de consultation qui contient un passage du plus haut intérêt. Il y est dit: «D'abord faisons trêve aux dissentiments politiques. Quand la foi est en péril, redirons-nous avec Léon XIII, tous doivent s'unir d'un commun accord pour la défendre. Le pays a besoin de stabilité gouvernementale et de liberté religieuse... Apportons un loyal concours aux affaires publiques, mais demandons aussi que les sectes anti-chrétiennes n'aient pas la prétention d'identifier avec elles le gouvernement républicain et de faire d'un ensemble de lois anti-religieuses la constitution essentielle de la République.» Ce sera là, en effet, tout le fait prévoir, que portera principalement l'effort de ceux qui, parmi les catholiques, se résignent à accepter le régime actuel: plus d'opposition systématique contre la forme de gouvernement, mais propagande constante dans le but de faire réformer les lois qui touchent aux intérêts religieux, c'est-à-dire celles qui concernent l'enseignement, le service militaire et les congrégations.

Puisque nous parlons du parti monarchiste, nous devons signaler un fait important, la retraite de M. Bocher, le confident et le représentant du comte de Paris en France. M. Bocher a exercé ces délicates fonctions pendant de longues années et, dans ce rôle souvent difficile, il a su se concilier l'estime générale. Il a invoqué, pour résigner son mandat, l'âge et la fatigue causée par un travail incessant. Son droit au repos est trop évident pour qu'il soit permis de chercher un autre mobile à cette décision, qui peut amener une modification nouvelle dans l'attitude du parti dont il était le représentant.

M. le comte d'Haussonville, l'orateur de Nîmes, que l'on supposait désigné pour remplacer M. Bocher, a été en effet appelé par le comte de Paris, qui se trouve en ce moment en Espagne.

Les courses et les paris.--On continue à occuper militairement les champs de courses et, jusqu'ici, le public s'est en général soumis aux dispositions prises pour empêcher le fonctionnement des paris. C'est à peine si quelques arrestations ont été opérées pour infraction aux arrêtés ministériels. Mais on sent que les choses ne peuvent durer ainsi et on devine que cette patience apparente est motivée par l'attente de la loi spéciale qui doit régler la question une fois pour toutes.

En vertu de cette loi, seront seules autorisées les courses ayant pour but l'amélioration de la race chevaline et organisées par des Sociétés dont les statuts auront été approuvés par le ministre de l'agriculture.

Les Sociétés de courses auraient la police de leurs hippodromes. Elles organiseraient donc sous leur surveillance le fonctionnement des paris et s'entendraient avec les municipalités pour la redevance à payer au profit d'œuvres de bienfaisance.

Mais, comme on le voit, d'après ce projet, le point spécial relatif à la légalité du pari mutuel n'est pas tranché. Aussi, pour prévenir les difficultés qui ne manqueraient pas de se produire de nouveau, certains députés voudraient-ils que la question fût nettement posée et ils demandent une modification catégorique à la loi de 1836 sur les loteries, loi à laquelle celle qui concerne le pari mutuel serait assimilée.

Allemagne: les passe-ports en Alsace.--A la suite des mesures prises par l'administration allemande, dans le but de rendre plus rigoureuses encore que par le passé les prescriptions relatives aux passe-ports, une délégation de la représentation d'Alsace-Lorraine s'est rendue auprès de l'empereur pour essayer de le faire revenir sur sa décision. Guillaume Il a reçu les délégués en grand apparat; il avait pris place sur le trône, entouré des dignitaires de la couronne, et il était revêtu de l'uniforme des gardes du corps. Dans le discours qu'il leur a adressé, l'empereur a fait entendre que, pour le moment du moins, il n'était disposé à faire aucune concession. En revanche, il a saisi l'occasion qui lui était offerte pour proclamer hautement les droits de l'Allemagne en Alsace-Lorraine.

Nécrologie.--Le général de Narp, commandeur de la Légion d'honneur.

M. Kornprobst, ancien ingénieur en chef des ponts-et-chaussées.

M. Viguier, conseiller à la cour d'appel.

Mme Fourneret, femme de l'ancien secrétaire et neveu de M. Grévy.

M. Stephany Poignant, ancien préfet de l'Empire.

Le colonel du génie en retraite Goulier, professeur de topographie à l'École de Fontainebleau.

M. Léon Aubineau, écrivain catholique.

Le général Campenon, sénateur inamovible, ancien ministre de la Guerre.

La princesse Marianne Bonaparte, veuve du prince Lucien Bonaparte, sénateur du second empire.

Le prince Napoléon.