LES PIONNIERS DU SAHARA
On sait l'esprit et le but de l'Association fondée sous ce titre par le cardinal Lavigerie. Les documents, texte et dessins, que nous publions à ce sujet, nous viennent en droite ligne des confins du Sahara et nous sont fournis par un homme qui, accompagnant l'éminent cardinal dans toutes ses pérégrinations, travaillant lui-même sous ses yeux, était le mieux placé du monde pour donner de cette grandiose entreprise un tableau empreint de tout le caractère de vérité et de tout le relief désirables.
Il n'est pas possible de rêver plus belle promenade que la route de Tuggourt au sortir de Biskra. Cette magnifique route ensoleillée traverse l'oasis dans toute sa longueur, elle est sillonnée par les caravanes apportant du sud les récoltes de dattes sur le marché de Biskra et par une foule de petits gamins, vêtus des oripeaux les plus bariolés, qui, chantant, jouant et courant, vivent presque uniquement de la charité des touristes, nombreux à cet endroit. Mais où il faut les voir, c'est sur le passage de Mgr Lavigerie.
Chaque jour, le cardinal se rend au monastère qui s'achève pour recevoir les pionniers du Sahara, et c'est alors une bousculade générale parmi tous ces petits négrillots.
Sitôt que la voiture de Son Eminence paraît, ce sont des cris de joie et des courses échevelées pour attraper au vol les sous que leur jette monseigneur. «Sourdi, sourdi barca, monsieur le marabout!» (un sou, un sou seulement!) Pauvres petits négros, se doutent-ils de ce que fait en ce moment pour leur race le «Marabout Kébir», comme ils l'appellent (le grand Marabout)?
La M'Sallah (maison de prière), telle est l'inscription gravée sur le fronton de cette maison bâtie un peu dans le style florentin qui vient si joliment réveiller de sa tache blanche les bouquets de palmiers du bord de la route. Il y a un an à peine elle commençait à sortir de terre et déjà toute cette population, si hostile pour nous, sait maintenant que là seront soignés les plus pauvres, les plus déshérités, les plus humbles; aussi faut-il voir l'étonnement de ces pauvres diables qui n'attendent habituellement que des coups de bâtons de notre civilisation. Que sera-ce quand bientôt de pareils asiles s'élèveront là-bas, bien loin dans le sud, à El Golea, plus loin à Amguid, plus loin encore, partout où il y aura des malheureux, des martyrs!
Nous croyions encore, il y a peu de temps, que l'esclavage et la traite des nègres étaient abolie depuis nombre d'années. Malheureusement il n'en est rien et les récits rapportés par les missionnaires nous affirment l'existence de ces horribles coutumes.
«Les villages paisibles des nègres de l'intérieur sont cernés, tout d'un coup, pendant la nuit, par ces féroces aventuriers. Presque jamais ils ne se défendent, ou ceux qui le font sont bientôt massacrés par des hommes armés jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les ténèbres; mais tout ce qui est pris est immédiatement enchaîné et entraîné, hommes, femmes et enfants, vers des marchés lointains. On les y amène de contrées situées à soixante, quatre-vingts et cent jours de marche.
Alors, commence pour eux une série d'épouvantables misères. Tous les esclaves sont à pied; aux hommes qui paraissent les plus forts et dont on pourrait craindre une révolte, on attache les mains et quelquefois les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice, et sur leur cou on place des cangues à compartiments, qui en relient plusieurs entre eux.
On marche toute la journée au milieu des sables ou des terres brûlantes. Les conducteurs barbares sont seuls à cheval ou sur leurs chameaux. Le soir, lorsqu'on s'arrête pour prendre du repos, on distribue aux prisonniers quelques poignées de sorgho cru, c'est toute leur nourriture. Le lendemain il faut repartir.
Mais, dès les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations, en ont affaibli un bon nombre. Les femmes, les vieillards, s'arrêtent les premiers. Alors, afin de frapper d'épouvante ce malheureux troupeau humain, ses conducteurs s'approchent de ceux qui paraissent plus épuisés, armés d'une barre de bois, pour épargner la poudre. Ils en assènent un coup terrible sur la nuque des victimes infortunées, qui poussent un cri et tombent en se tordant dans les convulsions de la mort.
Le troupeau terrifié se remet aussitôt en marche. L'épouvante a donné des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrête, le même affreux spectacle recommence.
C'est ainsi que l'on marche, quelquefois des mois entiers. La caravane diminue chaque jour. Si, poussés par les maux extrêmes qu'ils endurent, quelques-uns tentent de se révolter ou de fuir, leurs maîtres féroces, pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes, à coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi le long de la route, attachés l'un à l'autre par leur cangue, et ils meurent de faim et de désespoir. Aussi a-t-on pu dire, avec vérité, que si l'on perdait la route qui conduit de l'Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves, on pourrait la retrouver aisément par les ossements des nègres dont elle est bordée!
On calcule que chaque année, quatre cent mille nègres sont les victimes de ce fléau!
Enfin, on arrive sur le marché où on conduit ce qui reste de ces infortunés, après un tel voyage. Souvent c'est le tiers, le quart, quelquefois moins encore, de ce qui a été pris au départ (1).»
Note 1: Lettre du cardinal Lavigerie au pape Léon XIII, mars 1888.
Il a fallu le zèle et le dévouement infatigables de Son Eminence le cardinal Lavigerie pour concevoir le remède à ces crimes et rêver la liberté pour ces esclaves. Il a fallu sa voix puissante pour émouvoir le monde entier et l'intéresser à la réussite de cette entreprise si pleine de périls.
Mais, cette fois, ce ne sont plus des missionnaires, martyrs désignés, qu'il envoie, ce sont de vrais défenseurs armés, qu'il élève pour rendre à cette race opprimée la vie avec la liberté. De cette idée est né un nouvel ordre religieux rappelant en tous points l'ordre de Malte.
En effet, l'Association (c'est ainsi que le cardinal la désigne) des frères armés ou pionniers du Sahara, est composée de volontaires qui, armés des meilleures armes modernes, iront créer au milieu des peuplades sauvages du Sahara des centres de civilisation, défricher la terre, creuser des puits, et employer toutes leurs forces à soulager de toute façon les misères dont ils seront les témoins.
Et c'est non seulement une œuvre éminemment humanitaire, mais encore ce sont les intérêts de la France sauvegardés, notre commerce accru, l'avenir de notre plus belle colonie assuré. L'est-il bien en ce moment, si l'on réfléchit à l'issue terrible et habituelle de toutes les tentatives de pénétration dans le Sud? Qui nous dit que ces Touaregs, ces Snoussyas, si férocement réputés, encouragés par leurs tristes succès répétés, ne se lèveront pas bientôt en masse et ne viendront pas entraîner dans une insurrection générale des tribus toujours prêtes à la révolte?
Même, chose étrange, ce n'est pas à la prédication directe de l'Évangile que Son Eminence compte recourir d'abord.
«..... L'expérience universelle des missions montre que le monde mahométan est inaccessible aux inspirations diverses de la foi chrétienne et fermé à la prédication immédiate de l'Évangile. On peut le changer à la longue, mais, pour cela, il faut n'employer que les bienfaits, l'aumône, le soin des malades, et entraîner ainsi insensiblement les sectateurs de l'Islam, par une lente évolution, dans le courant du monde chrétien.
C'est ainsi que nous avons commencé, chargeant nos missionnaires de secourir les misères qui les entouraient, de soigner les malades, de répandre autour d'eux les bienfaits de l'ordre et de la paix: l'agriculture, l'industrie, tout ce qui constitue, en un mot, les avantages extérieurs de notre civilisation, les seuls auxquels de semblables natures, enflammées par une foi aveugle et farouche, puissent se montrer accessibles.
C'est dans ces conditions que sont partis les premiers missionnaires. Mais nous avons pu constater, dès la première heure, qu'il ne leur suffisait pas de faire le bien autour d'eux, de guérir les malades, de sacrifier même leur vie; nous avons vu que l'hostilité implacable des barbares n'était pas vaincue par ces sacrifices, et que, comme il arrive auprès de certains furieux, avant même de pouvoir tenter de les guérir par les secours de l'art, il fallait les mettre dans l'impossibilité de nuire et de se perdre eux-mêmes (2).»
Note 2: Lettre du cardinal Lavigerie, 1891.
Pour réussir dans une entreprise aussi complexe, aussi pleine de difficultés, il importe de les prévoir toutes, il importe que la troupe mise en campagne soit aguerrie et puisse subvenir elle-même à tous ses besoins. Aussi les détails de l'organisation intérieure de l'ordre sont-ils fort ingénieusement établis.
Chaque compagnie des Pionniers du Sahara est séparée en quatre ou cinq groupes de nombre inégal concourant tous à la prospérité de l'unité qui est de cinquante hommes. Ces groupes se dénombrent ainsi: celui des infirmiers, chargés du soin des malades et de tout ce qui concerne la propreté, l'hygiène, l'entretien des vêtements selon les règles de la salubrité et de la prudence; le groupe des artisans, chargés de tout ce qui concerne la construction et l'entretien des habitations et du réduit commun; le groupe des agriculteurs, des frères préposés aux soins de la culture, des eaux, de la nourriture ordinaire, boulangers, cuisiniers et servants divers; enfin, des chasseurs destinés à trouver, dans le gibier du Sahara, un supplément nécessaire aux troupeaux qui seront confiés à la garde des indigènes.
Ces différents groupes sont placés sous l'autorité d'un commandant et de deux lieutenants; des sergents et des caporaux se partageront les autres fractions. Ces chefs sont choisis à l'élection et nommés par Mgr le vicaire apostolique du Sahara sous l'autorité canonique duquel l'ordre est placé.
Indépendamment de cette hiérarchie, des moniteurs sont chargés de la direction de chacun des divers groupes qui seront formés selon la nature des occupations de chacun.
Aucun de ces volontaires ne doit avoir plus de trente-cinq ans. Un an de noviciat a été jugé nécessaire pour les aguerrir aux difficultés de la vie qu'ils devront mener. Ils l'emploieront à apprendre la langue arabe, à se perfectionner dans le rôle qu'ils auront demandé à remplir, et à rompre leur corps aux fatigues d'un climat souvent pénible et à l'alimentation plus que frugale du Sahara.
A la fin de ce noviciat, ils seront appelés, s'il y a lieu, à prendre un engagement quinquennal, d'après le vote, à la majorité des voix et au scrutin secret, de tous les membres de la communauté. Cet engagement se renouvellera tous les cinq ans.
Les Frères du Sahara auront trois tenues: la grande tenue, et la tenue de combat, toute blanche, se composant d'une tunique longue serrée à la taille par un ceinturon, la croix rouge de Malte sur la poitrine, le pantalon, un large burnous blanc, comme coiffure le casque blanc, surmonté d'un plumet blanc et orné de la croix.
La seconde tenue rappellera beaucoup le costume des Arabes, et aura comme pièces principales la gandoura avec la croix rouge sur la poitrine, et le burnous. Un détail qui va bien étonner nos Parisiens. Le chapeau sera de paille, pointu, et à bords très larges, de façon à préserver les épaules. C'est le chapeau des Touaregs tel qu'ils l'ont dans le désert.
Les Frères ne porteront ce costume que dans leurs marches, qu'ils feront toujours à dos de chameaux.
La troisième tenue, la plus simple, celle de travail, se composera presque uniquement d'une sorte de sarrau serré à la taille, et du casque blanc comme coiffure.
Tel est ce nouvel ordre si curieux, si spécial, et bien digne de tenter les vocations, selon l'esprit religieux moderne. Comme l'écrivait dernièrement, avec sa haute raison, Son Eminence le cardinal Lavigerie, «la vie exclusive de méditation et de prière est au dernier point respectable; mais elle n'est pas faite pour tous, et en particulier dans les temps où nous vivons, qui sont des temps d'agitation inquiète, de mouvement fébrile et perpétuel, ce n'est qu'à l'exception qu'elle peut convenir.
«L'homme de notre temps a surtout besoin d'action extérieure, par suite de l'abaissement des caractères.
«Le silence et la contemplation ne sont pas supportés par tous. Mais en soi l'homme peut se sanctifier par l'action comme par la contemplation et par la prière, surtout quand cette action est vivifiée, purifiée par des vertus telles que la charité, le désir d'expiation, le détachement des choses terrestres, l'amour de la patrie chrétienne, l'amour du travail, le désir de procurer le bien des hommes et la gloire de Dieu.»
C'est ce but que se proposent les Frères du Sahara.
V.
Fantassins. Cavaliers.
LES PIONNIERS DU SAHARA.--Uniformes de l'ordre, composés par M. Jean Veber, sous la direction du cardinal Lavigerie.
LES PIONNIERS DU SAHARA.--La M'Sallah (la maison de prière), à Biskra.
LES PIONNIERS DU SAHARA.--Le cardinal Lavigerie visitant
les travaux d'installation, à Biskra. Dessins d'après nature de M. Jean Veber.